De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 4

Voici la traduction intégrale du quatrième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

IV — La maison de joie

On peut l’appeler la maison « voisine », même si ni mur ni cloison ne divise en deux la bâtisse en bois, mais une simple natte de bambou et encore, sur une moitié seulement, l’autre étant recouverte d’un store sur lequel la propriétaire s’est contentée d’accrocher, pour qu’on ne puisse pas voir au travers, ces sortes de peintures que l’on trouve dans la rue Hang Bô, composées de sentences parallèles… sans idéogrammes.

Je pourrai donc, avec un peu d’indiscrétion, savoir tout ce qui passe chez les « voisines ».

Madame l’Adjudante s’affaire encore dans la cuisine à me préparer un « cà-phê ». Madame la Garde-forestière a dû me recommander en des termes fort habiles, car son amie me reçoit avec beaucoup de chaleur. C’est une chance qu’elle n’ait pas de travail actuellement ― pardon, je voulais dire de mari ! ― encore que mon jeune âge, celui d’être son fils, ne risque pas d’attirer des soupçons sur elle. Évidemment ! Même les pires langues de vipère n’iraient pas jusqu’à m’accuser de vouloir compromettre une vieille dame. Sa fille Suzanne en revanche, bien que fleurisse à peine son dix-septième printemps… mais par chance elle est à Hanoï.

Il n’est pas dans ma nature d’avoir cette curiosité malsaine. Si madame l’Adjudante, en arrangeant le lit pour que je puisse m’allonger un moment ne m’avait pas dit tout bas « tiens, à côté il y a quelques demoiselles qui cherchent un mari », je n’aurais pas eu à retenir ma respiration pour relever les sentences parallèles…

Elles sont deux filles. L’une, blottie sous la couverture, lit nonchalamment un vieux journal. L’autre, l’air hébété, toute recroquevillée sur sa chaise, avec son pantalon blanc, sa laine verte et ses chaussettes à fleurs n’affiche pas vraiment les signes extérieurs de sa… fonction. Elle peut bien avoir les dents blanches, cette rustaude ! Seul son calme est digne de respect ! Ô vénérable La Vong1 ! Essayez de revivre un instant afin d’observer le visage de cette femme tandis qu’elle attend, bras croisés, de pouvoir s’établir dans la société : voyez comme il reste impassible ! Puis, rappelez-vous le détachement de votre esprit, lorsque vous vous adonniez à la pêche et jugez si sa « philosophie » n’est pas admirable ?

Mais au choc d’une cuillère sur une tasse, je me retourne.

Madame l’Adjudante a posé un morceau de pain et du café au lait sur la table. D’un signe de tête, elle m’invite à prendre place. Elle me lance un clin d’œil et tout bas :

– Elles sont combien à être là ?

– Deux.

– Deux seulement ? Où peuvent bien être parties les deux autres alors… Il y a deux danseuses de Hanoï qui sont là depuis quelques jours.

– Elles viennent pour danser ou pour trouver un mari ?

– En tout cas ce n’est pas pour le plaisir de danser ! Est-ce que vous avez vu une femme de mon âge, à peu près ?

Je secoue la tête. Elle fronce les sourcils un moment, puis :

– On l’appelle madame la Commissaire, parce qu’à l’époque où elle vivait à Chua Thông, elle en a épousé un. Elle n’a pas d’enfant et à son âge, elle est obligée de faire l’entremetteuse pour gagner sa vie. Elle s’est retrouvée comme madame Hai Yêng, mais encore plus misérable qu’elle, parce qu’elle n’avait pas du tout de capital. Mais même madame Hai Yêng, qui est pourtant bien installée ici, ses petits commerces de « cat-cut » et de vélos tournent bien… mais si elle continue avec ses histoires de dettes de jeu, elle se retrouvera sans rien comme l’autre. Jouer le peu qu’on a, c’est vraiment de la folie !

J’entends soudain des bruits de sabots à la porte d’à côté. Suit cette conversation :

– Alors, comment ça s’est passé ? Gagné ou perdu ?

– J’ai gagné trente centimes ! J’ai faim ! Il y avait du vermicelle qui me faisait envie, mais j’avais peur d’être juste. Regarde dans le « bup-phê », il doit rester un deuxième pain. Apporte-le avec le « be », dépêche-toi ! Et toi Duyên, lève-toi !

Il semble que madame la Commissaire a pris de bien mauvais penchants. Dans ce genre de situation, si elle savait y faire, elle réclamerait plutôt une boule de riz gluant ou encore un reste de la veille avec un peu de coco revenue dans la saumure. Mais l’habitude, que voulez-vous ! Le « be » et le « pho-mat » ont franchi les mers et conquis beaucoup de monde, dans toutes les couches sociales.

Madame la Commissaire se met à hurler :

– Mais qu’est-ce qu’elle fiche comme ça ? Pourquoi c’est aussi long ? Tu le vois le pain ?

Une voix impassible vient répondre, sans trembler :

– Il y a du pain, mais le pot de « be » est envahi de fourmis…

– Quoi ? Des fourmis dans le « be » ? Maudits soient tes ancêtres ! Tu crois que je te nourris à rien faire ? Tu restes là assise toute la journée à te prendre pour une princesse, même pas fichue de garder quoi que ce soit !

Une demoiselle au si joli prénom2 qui se fait insulter de la sorte, voilà de quoi susciter ma… compassion. Je brûle d’intervenir. N’étant pas en mesure de le faire, je me rue déjà sur le store. Tout de même, la preuve que je me soucie d’elle, c’est que je lui sacrifie mon « cà-phê ».

Au même moment, la fille de sous la couverture abandonne le vieux journal pour ajouter son couplet :

– Si tu es toujours distraite comme ça, tu ne pourras pas garder un mari très longtemps. Tu dois être plus soigneuse ! Même pour moi c’est déjà pénible, alors toi…

Exactement comme on jette de l’huile sur le feu, madame la Commissaire se lance dans une nouvelle tirade :

– Tu ne pouvais pas rester au village avec ton laboureur de mari ? Une pauvre fille comme toi qui se permet de le mépriser ! Non mais, qu’est-ce que tes parents ont bien pu avaler pour enfanter un truc pareil ! C’est à peine si elle se lave une fois par mois, elle est toujours pleine de poux ! À table, elle tousse, elle crache son riz dans toute la pièce. C’est son mari qui aurait dû se plaindre, eh ben non ! Elle se prend vraiment pour la perle rare, celle-là !

Duyên reste là, tête baissée. Qui ne dit mot consent !

Et dire que c’est une femme pareille qu’il faut nourrir en attendant de la jeter… dans les bras d’un Occidental.

Je retourne à mon café et médite sur mes légionnaires : que ce soit par héroïsme ou insoumission, ils ont un jour rejoint un gang ou un groupe d’anarchistes, ils ont fait dérailler le train d’un ministre ou mitrailler une banque, ils ont senti siffler les balles tandis qu’ils s’évadaient de prison… tout cela pour venir se perdre à Thi Câu et prendre cette perle rare dans les bras, lui susurrant dans l’oreille : « comme je t’aime, ma belle ! »

Je n’étais pas là quand Duyên a dénigré son mari. Mais, avec ces chaussettes à fleurs, ce visage figé dans l’idiotie et ce pedigree que l’on doit à madame la Commissaire… je dois pouvoir esquisser sa vie lorsqu’elle était encore une fille de la campagne, avant d’être réprouvée par monsieur Jean, jetée comme une malpropre par monsieur Van Dale et abandonnée par le caporal Dupont.

Alors, une après-midi…

Ô toi qui vas sur la route mandarine,

Fais halte un instant que je te dise un mot.

Elle mettait le riz en gerbe avec d’autres femmes, quand elle a vu un beau jeune homme au pantalon de soie, à la tunique luxueuse, aux semelles de crêpe et au chapeau de pousses d’ananas, avec une valise de bambou à la main, qui passait sur la route d’un pas alerte : elle s’est mise en tête de le taquiner avec sa belle voix de loriot. « L’homme de la route mandarine » fait encore quelques pas avant de s’arrêter et d’apercevoir, dans la rizière en contrebas, un groupe de paysannes qui rient sous cape. Et notre piéton de chanter à son tour :

Et si nous unir n’était pas notre lot,

Oserais-tu passer pour une fille volage ?

J’ai beau être père d’un enfant en bas âge

Si tu continues, je t’enlève, tout doux !

Ou bien c’est que tu n’as pas encore d’époux ?

Monte, je te promets une belle… progéniture !

Les rires redoublent, seule Duyên garde la tête baissée. Elle a déjà un époux. Une autre aurait plaisanté sans la moindre arrière-pensée. Son silence la dénonce : c’est qu’elle n’aime pas son mari !

L’intraitable piéton se fend d’un sourire satisfait, puis reprend sa route.

De retour chez elle, aux côtés de son cher époux qui se couche les pieds sales, Duyên en a eu marre de cette vie. Mon Dieu, qu’il est vilain ! Je n’en peux plus de le voir manger, avec ses genoux qui lui montent plus haut que les oreilles ! Et cette manière qu’il a de parler, complètement décousue, de dire tout le temps « hé… l’autre… s’pas ! » Et au conseil du village comme il bafouille, les anciens le détestent et les jeunes se moquent de lui !

Marre, marre et marre !

Elle a commencé à l’accabler de reproches.

Puis, elle est allée habiter chez sa sœur. Les époux ont coupé les ponts définitivement.

Avec sa réputation de femme indigne, plus personne n’en aurait voulu, alors elle est partie pour la capitale… Un jour de chance, elle a rencontré un homme bien mis, comme celui de la route mandarine. Il lui a dit les mots doux qu’elle avait envie d’entendre et quand il l’a invitée dans cette maison pour « bavarder » plus à l’aise, elle a opiné du chef. Le matin suivant, les yeux à peine dessillés il avait pris la poudre d’escampette, obligeant Duyên à se séparer de ses boucles d’oreille en argent.

Alors… la vie au jour le jour dans la capitale. Elle a dû faire la domestique pendant quelques mois. N’en pouvant plus, elle a… rampé jusqu’à Chua Thông pour trouver madame la Commissaire.

– Pitié pour une pauvre idiote, madame !

Si Duyên reconnaissait son idiotie, elle n’exprimait par contre aucun remords, mais vraiment aucun ! Et madame la Commissaire, après un clappement de langue :

– Maudits soient tes ancêtres, sale gibier de potence ! Mais bon, ça va ! Tu peux rester ici à mon service. Et au premier Occidental qui se présente, je te marie avec !

Le jour suivant, madame la Commissaire mettait à la porte sa jeune servante, car elle passait son temps à somnoler.

Mais, elle a fini par se prendre d’affection pour elle. Elle lui a appris à se poudrer, à se maquiller les lèvres, à tracer les sourcils. Son corset de soie vieilli, mais encore présentable, elle le lui a offert. Seulement, elle ne devait pas le porter quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Assez vite, toutes les dames de Chua Thông ont fait passer l’information comme quoi une fille de la campagne cherchait un mari.

Et un certain monsieur Jean est venu rendre une petite visite…

– C’est qui celle-là ?

– Ma ni et. Bay dan, dơn, bố cu tốt ! Toa vù loà ê-pu-dê ? (Ma nièce. Paysanne, jeune, beaucoup bien ! Toi vouloir épouser ?)

– Une paysanne ? C’est vrai ? Avec les dents laquées ? Fais voir !

Madame la Commissaire, se tournant vers Duyên :

– Regarde-le avec ton plus joli sourire pour voir !

L’autre cligne de l’œil, puis sourit à monsieur Jean, qui hoche la tête :

– Ça va ça va ! Je reviendrai. Au revoir, la mère !

– Chiêng ! Giăng ! Phô mơ đô nê vanh biết cẩm bua boà ! Săng qua ba lạp ben rơ vơ nia ! Hánh ? (Tiens ! Jean ! Faut me donner 20 pièces comme pourboire ! Sans quoi pas la peine revenir, hein !)

Encore un hochement de tête et monsieur Jean s’en va. Affaire conclue. Les innombrables détails qu’il faut normalement discuter entre les deux familles, les noix d’arec et le bétel, la demande en mariage, les cadeaux pour le Nouvel An, les gâteaux de riz, la cérémonie et l’accueil de la mariée… tout cela résumé en quelques phrases dans un français de cuisine. Trois jours plus tard, Duyên devenait : madame Jean. L’entremetteuse encaissait 20 piastres. Un investissement plutôt rentable…

Monsieur Jean aimait beaucoup sa nouvelle épouse. Elle ne comprenait pas le français, certes, et elle commettait pas mal d’âneries, mais il l’aimait quand même. Car de quoi avait-il besoin après tout ? Si elle n’avait pas de cervelle ni d’âme sensible aux beautés d’un amour sentimental, ce corps bien en chair remplissait parfaitement son office ! Ils vécurent heureux pendant deux mois.

Monsieur Jean se vantait auprès de ses intimes d’avoir épousé une vraie paysanne.

Il décide de faire les présentations et au beau milieu du dîner, voilà que Duyên éternue coup sur coup, éclaboussant toute la table du repas. Son mari lui ayant demandé d’essuyer le beurre, elle s’est servie d’une tranche de pain au lieu du couteau. Et monsieur Jean, ivre, de lui coller un morceau de fromage sous le nez, qu’elle se pince, avant d’aller cracher dans toute la maison. Les invités se regardaient, secouant la tête…

Le lendemain, une fois dégrisé, monsieur Jean est allé se plaindre auprès de madame la Commissaire : sa femme était décidément trop rustre, elle lui faisait honte, certes elle avait des côtés « beaucoup bien », mais aussi beaucoup d’autres qui l’étaient moins, etc.

Duyên est retournée chez madame la Commissaire.

Est venu le tour de monsieur Van Dale.

Un jour, il lui a demandé de servir des épinards. Il était en train de se régaler quand, à la moitié du plat, il tombe sur une chenille qui avait tout l’air d’attendre réparation pour le préjudice.

Au tour du caporal Dupont.

Revenu discrètement dormir avec sa femme, il devait regagner la caserne à minuit pour prendre la relève de la garde. Alors qu’il se rhabille, déjà très en retard, il demande à sa femme de lui servir une tasse de thé. Par malchance, la théière est obstruée et les cure-dents introuvables (comme toujours dans ces moments-là). Pressée, Duyên se risque à prendre le bec entre ses lèvres pour souffler un grand coup. Puis, elle verse le breuvage. Son mari n’y a pas touché.

Le lendemain, Dupont se rendait chez madame la Commissaire :

– Écoutez, je ne la supporte plus. Elle est complètement maboule. Elle a ça de bien, c’est qu’elle ne couche pas avec d’autres, mais elle est sale comme un cochon. Je préférerais encore qu’elle soit infidèle !

Madame l’Adjudante me dit à voix basse :

– L’autre mégère n’arrête pas de la disputer, mais vous pensez bien si elle écoute ! Et puis à quoi ça lui sert de se marier ? Pour une nuit, la mégère prend 2 piastres et elle lui en laisse la moitié. En faisant 10 nuits par mois, c’est toujours mieux qu’un mari qui va payer 20 piastres pour vous chercher des poux, vous ne croyez pas ?

J’acquiesce de la tête. Je comptais rendre visite à madame Hai Yêng et à madame la Sergente Tu qui s’occupe d’enterrer les filles, mais aussi à madame l’Adjudante Nhoang pour voir si elle est restée aussi brutale qu’à l’époque de son règne à Viêt Tri. Je suis donc sur le point de partir quand :

– Bonsoir monsieur.

– Bonsoir mademoiselle. C’est Suzanne. Elle est habillée à la vietnamienne et… qu’est-ce qu’elle est belle ! Est-ce bien le moment de partir ?

à suivre...


Rendez-vous le 2 novembre prochain pour la traduction du cinquième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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  1. Lü Wang, appelé aussi Jiang Ziya : grand stratège chinois, qui, lassé des affaires politiques, vécut en ermite. Selon la légende, un jour qu’on lui demandait, en le voyant pêcher avec un fil trop court et un hameçon rectiligne, ce qu’il espérait prendre ainsi, il répondit : « un seigneur ». ↩︎
  2. En plus d’être un prénom encore répandu aujourd’hui, duyên est un substantif qui signifie « grâce, charme » ou « lien conjugal ». ↩︎

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