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  • La beauté, de Khai Hung

    Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de La beauté (Đẹp), un roman de Khai Hung, publié à Hanoï en 1941.

    Khai Hung (1896-1947) est issu d’une famille de mandarins de Cô Am, dans la province de Haiphong. Il reçoit d’abord une éducation classique en caractères chinois avant de poursuivre ses études secondaires au lycée Albert Sarraut de Hanoï. Il enseigne à l’école privée Thang Long, où il rencontre Nhât Linh, avec lequel il animera le Groupe Littéraire Autonome (Tự Lực Văn Đoàn). Impliqué dans des activités politiques nationalistes, Khai Hung est arrêté par les autorités coloniales françaises à la fin de l’année 1941 — peu après la sortie du roman La beauté — envoyé en détention à Hoa Binh, puis placé en résidence surveillée à partir de 1943. Il poursuit ses activités de journaliste dans des organes d’opposition au nouveau gouvernement communiste. Il est arrêté, puis porté disparu, en 1947.

    Khai Hung s’est fait connaître, dès 1933, par des romans qui dépeignent les travers de sa société conservatrice. Mais, ce qui distingue son œuvre parmi le Groupe Littéraire Autonome, c’est sans doute la finesse avec laquelle elle opère une synthèse entre la tradition vietnamienne et la culture occidentale.

    Deux romans de Khai Hung et un recueil de nouvelles ont été traduits en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

    La beauté, roman de Khai Hung

    À propos de La beauté, roman de Khai Hung

    Nam ne vit que pour son art. Comme le peintre Nguyên Gia Tri qui aurait servi de modèle au personnage, il élève la laque vietnamienne traditionnelle — considérée jusqu’alors comme un artisanat décoratif — au rang de grand art. La petite Lan, fille de Biên, un ami d’enfance chez lequel il séjournait régulièrement, aime « l’oncle Nam » depuis l’âge de huit ans. Puis, sa famille déménage et elle est séparée de lui pendant plusieurs années. Lorsqu’elle le retrouve, Lan a grandi. Au début, Nam ne considère la jeune femme que comme « une beauté », parmi tant d’autres modèles qu’il peint dans ses œuvres. Il se décide finalement à l’épouser, sans vraiment vouloir s’engager dans le mariage, qu’il juge peu compatible avec sa vie d’artiste1.

    Écrit en 1941, alors que Khai Hung s’est engagé en politique — par amitié pour Nhât Linh, dit-on souvent — ce roman peut se lire comme une méditation sur l’engagement de l’artiste. Peut-il se maintenir dans l’indifférence lorsque les circonstances l’obligent à faire des choix ?

    Extrait de La beauté (II, 12)

    Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Khai Hung à cette traduction pourront la consulter sur Gallica.

    Lan, qui soupçonne Nam d’aimer une autre femme, est rentrée chez ses parents. Au cours d’une promenade en ville, Nam rencontre Ngoc, un ami peintre qui l’entraîne dans une partie de peinture dans les faubourgs de Hanoï.

    Quand ils sont parvenus au petit temple à ciel ouvert, Ngoc dit à Nam :

    — Nous y voilà. Attends un peu, je vais par là-bas récupérer la toile que je n’ai pas terminée.

    Nam pose son vélo contre un arbre, puis il s’étend sur l’herbe, les membres écartés, face au ciel, pour réfléchir. Le pied de l’autel recouvert de mousse sombre, avec l’encensoir à l’oreille brisée, lui sont familiers. C’est ici, il doit y avoir vingt ans, que le petit écolier venait jouer avec quelques amis. Toute une époque révolue lui revient à la mémoire, une époque d’insouciance, la plus belle de toutes.

    Il pense soudain à Biên, car il venait souvent avec eux. Et de Biên, ses pensées vont directement à Lan. Elle n’est partie que de ce matin, c’était tout à l’heure, mais il lui semble que cela fait très longtemps. Ce n’est pas à cause de son amour, mais ces minutes paisibles, libres de toute préoccupation, qu’il est en train de vivre, il lui semble qu’elles s’étirent sur des années. Un léger regret commence à le saisir. Mais il ne fait que passer. Il n’a ni le temps ni la volonté de l’analyser sérieusement. « Ce qui est fait, est fait, le bien comme le mal. C’est ainsi pour tous les événements de mon existence, à quoi bon les regretter ? Vivre à fond l’instant présent, voilà tout l’art de vivre. »

    Nam éclate de rire, et il se trouve heureux. En silence il réfléchit sur le bonheur, d’une manière naïve, sans chercher à approfondir. Au-dessus de lui les feuilles s’entrelacent en épais dôme. Où elles se clairsèment filtrent des rais d’une lumière jaune, tremblotant dans la brise. Il les compare à des bateaux voguant au gré des vagues sur une mer bleue, mais il lui revient aussitôt qu’il a déjà lu cette image dans un poème, très bon, lui semble-t-il.

    — Alors ! Tu n’as pas commencé ?

    Nam continue tranquillement à regarder le ciel, comme s’il n’a pas entendu la question de son ami. Ngoc ne s’occupe plus de lui, il s’installe pour peindre.

    — Dis-moi, Ngoc, pourquoi on parle d’un « songe ténébreux » ?

    — Qui parle de cela ? demande Ngoc d’un air distrait.

    — Les poètes.

    — Ha ha, les poètes, que veux-tu ? Ils peuvent bien nommer les choses comme ils veulent ! Un ciel sucré, une idée bleue, un vent violet… Seul le ciel comprend !

    Nam semble poursuivre ses pensées :

    — C’est peut-être un rêve noir, non ? C’est-à-dire obscur, triste, lugubre…

    — Ha ha, tu faisais un rêve triste ?

    — Non, je pensais seulement à l’expression de « songe ténébreux » que j’ai trouvée dans un poème récent.

    — Moi, je pense que c’est un rêve chimérique.

    — Certainement pas. Enfin, pas du point de vue de l’auteur, car le vers disait à peu près : « Beau tel un songe ténébreux. » À mon humble avis, ce qui est beau ne peut pas être chimérique.

    Ngoc, qui s’est mis à peindre, répond sans y penser :

    — Va savoir !

    Une demi-heure plus tard, il se tourne vers Nam, toujours occupé à regarder le ciel :

    — Tu es bien décidé à ne rien faire !

    — Chut !

    — Ha ha ! Tu m’as l’air bien mystérieux !

    — Je suis en plein travail.

    Ngoc redouble de rire :

    — Tu travailles ? Parce que rêvasser, c’est du travail ?

    — C’est aussi un travail. Mais je ne rêvasse pas. J’écris.

    — Tu écris ?

    — Oui, j’écris. Je suis en train de rédiger un long roman, qui fera au moins quatre cents pages. Je viens tout juste de terminer la première partie et j’en arrive à…

    Ngoc l’interrompt d’un air grave :

    — Arrête un peu Nam, mets-toi à peindre ! Tu perds trop de temps à plaisanter.

    — Continue à peindre, lui répond Nam, d’un air aussi grave. Moi pour le moment, je préfère écrire. Et quand on écrit, on ne peut pas peindre évidemment. Qui serait capable de faire deux tâches en même temps, surtout deux tâches aussi difficiles l’une que l’autre ?

    Ngoc, redevenu silencieux, l’air absent, s’absorbe dans sa toile.

    — Alors comme ça, tu crois que je plaisante. Parce que tu considères qu’un peintre n’est pas capable d’écrire de la littérature. Mais moi, je ne vois pas un tableau comme différent d’un poème ou d’un roman…

    Nam s’interrompt, et comme saisi par une idée lumineuse, il s’exclame :

    — Mais oui, j’ai trouvé, Ngoc !

    Ngoc, son couteau de peintre à la main :

    — Qu’est-ce que tu as trouvé ?

    — Que la peinture est l’ancêtre de la littérature comme le singe est l’ancêtre de l’homme…

    — Mais le singe n’est pas l’ancêtre de l’homme. Donc, la peinture ne peut pas être l’ancêtre de la littérature.

    — C’est dommage.

    — Mais sur quoi tu t’appuies pour dire que la peinture est l’ancêtre de la littérature ?

    — Ha ha, j’ai oublié, vu que tu m’as coupé la parole. Mais les preuves sont très solides, incontestables. Quand elles me reviendront, je te les dirai. Et puis, tu avais l’air de citer un vers tout à l’heure : « Le vent violet rapporte des pensées bleues. » Dans la littérature, on finira par exposer les idées uniquement avec des couleurs, tu verras. La littérature doit atteindre ce niveau…

    Nam l’interrompt :

    — J’ai parlé d’idée bleue et de vent violet, mais je n’ai pas lu de vers en particulier ! Mais finis ton roman, je t’en prie.

    — Dis plutôt que tu veux que je me taise pour peindre tranquillement ?

    — Mais non. Rien n’empêche de peindre et de parler en même temps !

    — Tu as tout à fait raison. Je ne sais pas pour toi, mais moi quand je parle en peignant, les images se transforment en traits et en couleurs sur la toile, aussitôt.

    — Ha ha, dans ce cas, il vaut mieux éviter de dire des frivolités.

    — Plus c’est frivole, mieux c’est. Quoi de plus beau qu’une toile où les traits et les couleurs se contentent de vagabonder, comme des papillons qui s’ébattent sur les fleurs du printemps. C’est très important, tu sais. Je connais un peintre qui a produit une œuvre très médiocre, simplement parce qu’il repassait toujours le même disque.

    — Quel disque ?

    — La Victoire ! C’est pourquoi les personnages qu’il voulait peindre énergiques et joyeux à l’image de la victoire sont devenus raides et remplis d’orgueil.

    — Ha ha, tu parles de Bac Hai, n’est-ce pas ? On dit qu’il a essayé de peindre des nuages à la chinoise au rythme d’une mélodie de Schubert. Si jamais tu l’écris ce roman, tu tiens déjà un personnage.

    — Les personnages de roman, ce n’est pas ça qui manque. Qui n’en est pas un ! Sélectionner un personnage maniéré ou pittoresque à décrire, c’est comme sélectionner de beaux modèles à peindre, ni plus ni moins… Mais je ne t’ai pas encore dit l’idée générale de mon roman, il me semble ?

    — En effet.

    — Ma source d’inspiration, tu sais où je l’ai trouvée ? … Chez toi. Ou plus exactement, c’est toi qui me l’as suggérée.

    — Ah bon ? Quel honneur pour moi !

    — Ne te vante pas trop vite. La source d’inspiration ne représente qu’une part infime, parmi tant d’autres, de la réussite. Croire que la découverte d’une source d’inspiration est suffisante, c’est comme croire qu’il suffirait de réfléchir à un plat. Il y faut encore toute l’habilité du cuisinier !

    — Ta comparaison est plutôt plate et banale, dit Ngoc sur un ton aigre-doux.

    — Peu importe, pourvu que tu me comprennes. Je dis que tu m’as fourni une source d’inspiration. C’est la vérité. Tout à l’heure tu m’as raconté l’histoire de Thuyêt et de sa petite amie. Thuyêt sera le personnage principal de mon roman. Voilà l’intrigue dans ses grandes lignes : un écrivain mène une vie ordinaire, simple. Je parle de l’aspect extérieur. Quant à l’intérieur, il n’y a jamais de vie qui soit ordinaire pour personne. La richesse intérieure devrait suffire à notre écrivain. Mais il est tourmenté quand même, et c’est comme s’il entendait sans cesse les appels lointains venus d’un monde fantastique, des appels qui se font toujours plus pressants. Un jour, il prend subitement conscience que sa vie ordinaire ne mérite pas d’être vécue. Pour un artiste, la vie matérielle doit s’accorder, s’harmoniser avec la vie spirituelle. Sinon, la richesse intérieure subit l’influence de la pauvreté extérieure, tournant jour après jour à la médiocrité, à la fadeur, pour devenir finalement aussi pauvre. À ce point, ses œuvres n’auront plus aucune valeur. C’est pourquoi l’écrivain se jette dans une vie d’abondance…

    — Ta thèse est assez vieille et commune, critique Ngoc, sans arrêter de peindre.

    — C’est possible. D’ailleurs, quelle idée n’est pas déjà vieille ou commune ? Qu’est-ce que les anciens n’ont pas encore dit, ou écrit ? La nouveauté se trouve seulement dans la manière de dire ou d’écrire.

    — Ha ha, alors ta manière d’écrire sera forcément nouvelle, puisque c’est la première fois que tu vas prendre la plume, contrairement au pinceau. Mais cette vie matérielle d’abondance dont tu parlais, tu peux m’en dire plus sur son déroulement ?

    — C’est une vie commune telle que tu viens de le dire, répond Nam d’une voix attristée. Mais comment faire autrement, ce n’est pas moi qui suis responsable, c’est la vie, car toutes les existences sont communes, y compris celle de Diogène. Il n’y a que la richesse intérieure pour être toujours nouvelle. C’est d’ailleurs l’idée principale de mon roman : mon écrivain cherchera du nouveau dans les changements extérieurs, il cherchera l’inspiration dans toutes sortes d’ivresses. Mais il ira d’une déception à l’autre, et les désespoirs l’enfonceront toujours plus dans le désespoir. Mais c’est heureusement sa richesse intérieure qui reprend le contrôle et le sauve d’une existence devenue trop sombre, suffocant dans les vapeurs d’alcool, et s’étourdissant dans la fumée d’opium.

    Ngoc se lève et, contemplant la toile sur le chevalet :

    — C’est incroyable comme ton roman ressemble au « Tourment » de Nguyên !2 Y compris sur le fait qu’il restera toujours à l’état de projet.

    Nam reste impassible :

    — Dans ce cas je n’ai plus besoin de l’écrire, je me contenterai de lire son roman.

    — Ha ha, aucune importance, puisqu’il passera encore quelques dizaines d’années avant qu’il l’achève. Mais pour se ressembler, ils se ressemblent vraiment… D’un côté, il cherche l’oubli par tristesse sans doute, de l’autre il cherche une vie matérielle d’abondance pour la même raison probablement. Sans cela, il n’y aurait pas de romans. Mais pour éviter la tristesse, il faut nécessairement un idéal à suivre.

    Nam se lève et fixe Ngoc du regard :

    — Cet idéal doit porter sur la société ou la nation ?

    — Ça dépend ! Mais commençons par un idéal facile à suivre, pour oublier, pour oublier le désespoir : la recherche de la beauté.

    — Dans la vie ?

    — Évidemment ! Qui irait chercher la beauté dans la mort ?

    — Qui sait ? Mais continue à peindre, moi je rentre, d’accord ?

    — Attends un peu qu’on rentre ensemble !

    — Ou tu m’attends ici, je vais m’absenter un peu et je rapporterai de quoi manger. On peut aussi bien rentrer cet après-midi.

    Aussitôt dit, Nam enfourche son vélo et fonce tête baissée, tandis que Ngoc le suit du regard en secouant la tête.

    Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.


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    1. « Lier l’artiste à la famille, c’est planter un banian dans un vase de porcelaine. » ↩︎
    2. Dans le chapitre 3 de la même partie, un de leurs amis, « écrivain sans œuvre », évoque son projet de roman : « Je ferai agir jusqu’à une centaine de personnages, tous tirés de la société actuelle, de cette jeunesse sans idéal qui est la nôtre. Il y aura parmi eux des écrivains sans confiance en eux-mêmes, des peintres sans confiance en eux-mêmes, des hommes politiques sans confiance en eux-mêmes. Toute une bande qui s’agite et agit sans but, ou qui n’a qu’un seul but, de courte vue : oublier. » ↩︎

  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Épilogue

    Nous arrivons à la fin de notre feuilleton… Voici la traduction intégrale de l’épilogue de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    Épilogue

    Au commencement de ce reportage, j’avais promis au lecteur d’évoquer les épouses de « cô-lô-nhan » et les épouses de « si-vin ». Après mon séjour à Thi Câu, autrement dit après mes articles sur les maris de la « lê-zuong » qui ont dû vous permettre de mieux comprendre les particularités de cette industrie, je devais encore chercher des épouses de rang supérieur…

    Les encouragements de mes confrères me comblaient de joie.

    Mais, ce reportage n’a pas été apprécié de tout le monde.

    Trois lettres sont arrivées… M. Do Van, le directeur du journal, s’est pris le front durant une minute.

    L’une d’elles vient d’une épouse anonyme, qui souhaite apporter son soutien et promet des anecdotes « intéressantes ». Celle-ci ne compte pas.

    La deuxième lettre, c’est un Français qui presse l’auteur de rencontrer des épouses d’hommes de pouvoir, comme des administrateurs ou de gros commerçants. Un encouragement digne de suspicion, comme s’il poussait à la faute.

    Passons à la troisième, d’un Français également, qui conseille sur un ton aimable de renoncer. L’expéditeur prévient le journaliste des poursuites qu’il encourt s’il continue à publier ce reportage. Je n’ai pas le droit d’étayer la théorie selon laquelle Occidentaux et Orientaux seraient incapables de s’unir par l’esprit. Je ne dois pas semer le plus petit soupçon sur les premiers. Je ne suis pas non plus autorisé à salir l’image des familles franco-vietnamiennes, en disant que les épouses font de ces mariages un commerce… Bref, on ne me laissera plus me moquer du monde (?) impunément.

    C’est probable…

    Mais le sourire des deux magistrats, alors ?

    C’est lâche d’avoir peur, cependant il arrive en certaines circonstances qu’avoir peur ne soit pas lâche. En outre, à quoi sert de faire long ? La vérité n’est-elle pas toujours la vérité ?

    Mais un poids d’en haut menace de tomber, si je continue…

    Alors il suffit !

    Décembre 1934.


    Rendez-vous le 14 décembre prochain pour un article qui aborde l’art du reportage chez Vu Trong Phung : roman-reportage-roman.

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  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 4

    Voici la traduction intégrale du quatrième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    IV — La maison de joie

    On peut l’appeler la maison « voisine », même si ni mur ni cloison ne divise en deux la bâtisse en bois, mais une simple natte de bambou et encore, sur une moitié seulement, l’autre étant recouverte d’un store sur lequel la propriétaire s’est contentée d’accrocher, pour qu’on ne puisse pas voir au travers, ces sortes de peintures que l’on trouve dans la rue Hang Bô, composées de sentences parallèles… sans idéogrammes.

    Je pourrai donc, avec un peu d’indiscrétion, savoir tout ce qui passe chez les « voisines ».

    Madame l’Adjudante s’affaire encore dans la cuisine à me préparer un « cà-phê ». Madame la Garde-forestière a dû me recommander en des termes fort habiles, car son amie me reçoit avec beaucoup de chaleur. C’est une chance qu’elle n’ait pas de travail actuellement ― pardon, je voulais dire de mari ! ― encore que mon jeune âge, celui d’être son fils, ne risque pas d’attirer des soupçons sur elle. Évidemment ! Même les pires langues de vipère n’iraient pas jusqu’à m’accuser de vouloir compromettre une vieille dame. Sa fille Suzanne en revanche, bien que fleurisse à peine son dix-septième printemps… mais par chance elle est à Hanoï.

    Il n’est pas dans ma nature d’avoir cette curiosité malsaine. Si madame l’Adjudante, en arrangeant le lit pour que je puisse m’allonger un moment ne m’avait pas dit tout bas « tiens, à côté il y a quelques demoiselles qui cherchent un mari », je n’aurais pas eu à retenir ma respiration pour relever les sentences parallèles…

    Elles sont deux filles. L’une, blottie sous la couverture, lit nonchalamment un vieux journal. L’autre, l’air hébété, toute recroquevillée sur sa chaise, avec son pantalon blanc, sa laine verte et ses chaussettes à fleurs n’affiche pas vraiment les signes extérieurs de sa… fonction. Elle peut bien avoir les dents blanches, cette rustaude ! Seul son calme est digne de respect ! Ô vénérable La Vong1 ! Essayez de revivre un instant afin d’observer le visage de cette femme tandis qu’elle attend, bras croisés, de pouvoir s’établir dans la société : voyez comme il reste impassible ! Puis, rappelez-vous le détachement de votre esprit, lorsque vous vous adonniez à la pêche et jugez si sa « philosophie » n’est pas admirable ?

    Mais au choc d’une cuillère sur une tasse, je me retourne.

    Madame l’Adjudante a posé un morceau de pain et du café au lait sur la table. D’un signe de tête, elle m’invite à prendre place. Elle me lance un clin d’œil et tout bas :

    – Elles sont combien à être là ?

    – Deux.

    – Deux seulement ? Où peuvent bien être parties les deux autres alors… Il y a deux danseuses de Hanoï qui sont là depuis quelques jours.

    – Elles viennent pour danser ou pour trouver un mari ?

    – En tout cas ce n’est pas pour le plaisir de danser ! Est-ce que vous avez vu une femme de mon âge, à peu près ?

    Je secoue la tête. Elle fronce les sourcils un moment, puis :

    – On l’appelle madame la Commissaire, parce qu’à l’époque où elle vivait à Chua Thông, elle en a épousé un. Elle n’a pas d’enfant et à son âge, elle est obligée de faire l’entremetteuse pour gagner sa vie. Elle s’est retrouvée comme madame Hai Yêng, mais encore plus misérable qu’elle, parce qu’elle n’avait pas du tout de capital. Mais même madame Hai Yêng, qui est pourtant bien installée ici, ses petits commerces de « cat-cut » et de vélos tournent bien… mais si elle continue avec ses histoires de dettes de jeu, elle se retrouvera sans rien comme l’autre. Jouer le peu qu’on a, c’est vraiment de la folie !

    J’entends soudain des bruits de sabots à la porte d’à côté. Suit cette conversation :

    – Alors, comment ça s’est passé ? Gagné ou perdu ?

    – J’ai gagné trente centimes ! J’ai faim ! Il y avait du vermicelle qui me faisait envie, mais j’avais peur d’être juste. Regarde dans le « bup-phê », il doit rester un deuxième pain. Apporte-le avec le « be », dépêche-toi ! Et toi Duyên, lève-toi !

    Il semble que madame la Commissaire a pris de bien mauvais penchants. Dans ce genre de situation, si elle savait y faire, elle réclamerait plutôt une boule de riz gluant ou encore un reste de la veille avec un peu de coco revenue dans la saumure. Mais l’habitude, que voulez-vous ! Le « be » et le « pho-mat » ont franchi les mers et conquis beaucoup de monde, dans toutes les couches sociales.

    Madame la Commissaire se met à hurler :

    – Mais qu’est-ce qu’elle fiche comme ça ? Pourquoi c’est aussi long ? Tu le vois le pain ?

    Une voix impassible vient répondre, sans trembler :

    – Il y a du pain, mais le pot de « be » est envahi de fourmis…

    – Quoi ? Des fourmis dans le « be » ? Maudits soient tes ancêtres ! Tu crois que je te nourris à rien faire ? Tu restes là assise toute la journée à te prendre pour une princesse, même pas fichue de garder quoi que ce soit !

    Une demoiselle au si joli prénom2 qui se fait insulter de la sorte, voilà de quoi susciter ma… compassion. Je brûle d’intervenir. N’étant pas en mesure de le faire, je me rue déjà sur le store. Tout de même, la preuve que je me soucie d’elle, c’est que je lui sacrifie mon « cà-phê ».

    Au même moment, la fille de sous la couverture abandonne le vieux journal pour ajouter son couplet :

    – Si tu es toujours distraite comme ça, tu ne pourras pas garder un mari très longtemps. Tu dois être plus soigneuse ! Même pour moi c’est déjà pénible, alors toi…

    Exactement comme on jette de l’huile sur le feu, madame la Commissaire se lance dans une nouvelle tirade :

    – Tu ne pouvais pas rester au village avec ton laboureur de mari ? Une pauvre fille comme toi qui se permet de le mépriser ! Non mais, qu’est-ce que tes parents ont bien pu avaler pour enfanter un truc pareil ! C’est à peine si elle se lave une fois par mois, elle est toujours pleine de poux ! À table, elle tousse, elle crache son riz dans toute la pièce. C’est son mari qui aurait dû se plaindre, eh ben non ! Elle se prend vraiment pour la perle rare, celle-là !

    Duyên reste là, tête baissée. Qui ne dit mot consent !

    Et dire que c’est une femme pareille qu’il faut nourrir en attendant de la jeter… dans les bras d’un Occidental.

    Je retourne à mon café et médite sur mes légionnaires : que ce soit par héroïsme ou insoumission, ils ont un jour rejoint un gang ou un groupe d’anarchistes, ils ont fait dérailler le train d’un ministre ou mitrailler une banque, ils ont senti siffler les balles tandis qu’ils s’évadaient de prison… tout cela pour venir se perdre à Thi Câu et prendre cette perle rare dans les bras, lui susurrant dans l’oreille : « comme je t’aime, ma belle ! »

    Je n’étais pas là quand Duyên a dénigré son mari. Mais, avec ces chaussettes à fleurs, ce visage figé dans l’idiotie et ce pedigree que l’on doit à madame la Commissaire… je dois pouvoir esquisser sa vie lorsqu’elle était encore une fille de la campagne, avant d’être réprouvée par monsieur Jean, jetée comme une malpropre par monsieur Van Dale et abandonnée par le caporal Dupont.

    Alors, une après-midi…

    Ô toi qui vas sur la route mandarine,

    Fais halte un instant que je te dise un mot.

    Elle mettait le riz en gerbe avec d’autres femmes, quand elle a vu un beau jeune homme au pantalon de soie, à la tunique luxueuse, aux semelles de crêpe et au chapeau de pousses d’ananas, avec une valise de bambou à la main, qui passait sur la route d’un pas alerte : elle s’est mise en tête de le taquiner avec sa belle voix de loriot. « L’homme de la route mandarine » fait encore quelques pas avant de s’arrêter et d’apercevoir, dans la rizière en contrebas, un groupe de paysannes qui rient sous cape. Et notre piéton de chanter à son tour :

    Et si nous unir n’était pas notre lot,

    Oserais-tu passer pour une fille volage ?

    J’ai beau être père d’un enfant en bas âge

    Si tu continues, je t’enlève, tout doux !

    Ou bien c’est que tu n’as pas encore d’époux ?

    Monte, je te promets une belle… progéniture !

    Les rires redoublent, seule Duyên garde la tête baissée. Elle a déjà un époux. Une autre aurait plaisanté sans la moindre arrière-pensée. Son silence la dénonce : c’est qu’elle n’aime pas son mari !

    L’intraitable piéton se fend d’un sourire satisfait, puis reprend sa route.

    De retour chez elle, aux côtés de son cher époux qui se couche les pieds sales, Duyên en a eu marre de cette vie. Mon Dieu, qu’il est vilain ! Je n’en peux plus de le voir manger, avec ses genoux qui lui montent plus haut que les oreilles ! Et cette manière qu’il a de parler, complètement décousue, de dire tout le temps « hé… l’autre… s’pas ! » Et au conseil du village comme il bafouille, les anciens le détestent et les jeunes se moquent de lui !

    Marre, marre et marre !

    Elle a commencé à l’accabler de reproches.

    Puis, elle est allée habiter chez sa sœur. Les époux ont coupé les ponts définitivement.

    Avec sa réputation de femme indigne, plus personne n’en aurait voulu, alors elle est partie pour la capitale… Un jour de chance, elle a rencontré un homme bien mis, comme celui de la route mandarine. Il lui a dit les mots doux qu’elle avait envie d’entendre et quand il l’a invitée dans cette maison pour « bavarder » plus à l’aise, elle a opiné du chef. Le matin suivant, les yeux à peine dessillés il avait pris la poudre d’escampette, obligeant Duyên à se séparer de ses boucles d’oreille en argent.

    Alors… la vie au jour le jour dans la capitale. Elle a dû faire la domestique pendant quelques mois. N’en pouvant plus, elle a… rampé jusqu’à Chua Thông pour trouver madame la Commissaire.

    – Pitié pour une pauvre idiote, madame !

    Si Duyên reconnaissait son idiotie, elle n’exprimait par contre aucun remords, mais vraiment aucun ! Et madame la Commissaire, après un clappement de langue :

    – Maudits soient tes ancêtres, sale gibier de potence ! Mais bon, ça va ! Tu peux rester ici à mon service. Et au premier Occidental qui se présente, je te marie avec !

    Le jour suivant, madame la Commissaire mettait à la porte sa jeune servante, car elle passait son temps à somnoler.

    Mais, elle a fini par se prendre d’affection pour elle. Elle lui a appris à se poudrer, à se maquiller les lèvres, à tracer les sourcils. Son corset de soie vieilli, mais encore présentable, elle le lui a offert. Seulement, elle ne devait pas le porter quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Assez vite, toutes les dames de Chua Thông ont fait passer l’information comme quoi une fille de la campagne cherchait un mari.

    Et un certain monsieur Jean est venu rendre une petite visite…

    – C’est qui celle-là ?

    – Ma ni et. Bay dan, dơn, bố cu tốt ! Toa vù loà ê-pu-dê ? (Ma nièce. Paysanne, jeune, beaucoup bien ! Toi vouloir épouser ?)

    – Une paysanne ? C’est vrai ? Avec les dents laquées ? Fais voir !

    Madame la Commissaire, se tournant vers Duyên :

    – Regarde-le avec ton plus joli sourire pour voir !

    L’autre cligne de l’œil, puis sourit à monsieur Jean, qui hoche la tête :

    – Ça va ça va ! Je reviendrai. Au revoir, la mère !

    – Chiêng ! Giăng ! Phô mơ đô nê vanh biết cẩm bua boà ! Săng qua ba lạp ben rơ vơ nia ! Hánh ? (Tiens ! Jean ! Faut me donner 20 pièces comme pourboire ! Sans quoi pas la peine revenir, hein !)

    Encore un hochement de tête et monsieur Jean s’en va. Affaire conclue. Les innombrables détails qu’il faut normalement discuter entre les deux familles, les noix d’arec et le bétel, la demande en mariage, les cadeaux pour le Nouvel An, les gâteaux de riz, la cérémonie et l’accueil de la mariée… tout cela résumé en quelques phrases dans un français de cuisine. Trois jours plus tard, Duyên devenait : madame Jean. L’entremetteuse encaissait 20 piastres. Un investissement plutôt rentable…

    Monsieur Jean aimait beaucoup sa nouvelle épouse. Elle ne comprenait pas le français, certes, et elle commettait pas mal d’âneries, mais il l’aimait quand même. Car de quoi avait-il besoin après tout ? Si elle n’avait pas de cervelle ni d’âme sensible aux beautés d’un amour sentimental, ce corps bien en chair remplissait parfaitement son office ! Ils vécurent heureux pendant deux mois.

    Monsieur Jean se vantait auprès de ses intimes d’avoir épousé une vraie paysanne.

    Il décide de faire les présentations et au beau milieu du dîner, voilà que Duyên éternue coup sur coup, éclaboussant toute la table du repas. Son mari lui ayant demandé d’essuyer le beurre, elle s’est servie d’une tranche de pain au lieu du couteau. Et monsieur Jean, ivre, de lui coller un morceau de fromage sous le nez, qu’elle se pince, avant d’aller cracher dans toute la maison. Les invités se regardaient, secouant la tête…

    Le lendemain, une fois dégrisé, monsieur Jean est allé se plaindre auprès de madame la Commissaire : sa femme était décidément trop rustre, elle lui faisait honte, certes elle avait des côtés « beaucoup bien », mais aussi beaucoup d’autres qui l’étaient moins, etc.

    Duyên est retournée chez madame la Commissaire.

    Est venu le tour de monsieur Van Dale.

    Un jour, il lui a demandé de servir des épinards. Il était en train de se régaler quand, à la moitié du plat, il tombe sur une chenille qui avait tout l’air d’attendre réparation pour le préjudice.

    Au tour du caporal Dupont.

    Revenu discrètement dormir avec sa femme, il devait regagner la caserne à minuit pour prendre la relève de la garde. Alors qu’il se rhabille, déjà très en retard, il demande à sa femme de lui servir une tasse de thé. Par malchance, la théière est obstruée et les cure-dents introuvables (comme toujours dans ces moments-là). Pressée, Duyên se risque à prendre le bec entre ses lèvres pour souffler un grand coup. Puis, elle verse le breuvage. Son mari n’y a pas touché.

    Le lendemain, Dupont se rendait chez madame la Commissaire :

    – Écoutez, je ne la supporte plus. Elle est complètement maboule. Elle a ça de bien, c’est qu’elle ne couche pas avec d’autres, mais elle est sale comme un cochon. Je préférerais encore qu’elle soit infidèle !

    Madame l’Adjudante me dit à voix basse :

    – L’autre mégère n’arrête pas de la disputer, mais vous pensez bien si elle écoute ! Et puis à quoi ça lui sert de se marier ? Pour une nuit, la mégère prend 2 piastres et elle lui en laisse la moitié. En faisant 10 nuits par mois, c’est toujours mieux qu’un mari qui va payer 20 piastres pour vous chercher des poux, vous ne croyez pas ?

    J’acquiesce de la tête. Je comptais rendre visite à madame Hai Yêng et à madame la Sergente Tu qui s’occupe d’enterrer les filles, mais aussi à madame l’Adjudante Nhoang pour voir si elle est restée aussi brutale qu’à l’époque de son règne à Viêt Tri. Je suis donc sur le point de partir quand :

    – Bonsoir monsieur.

    – Bonsoir mademoiselle. C’est Suzanne. Elle est habillée à la vietnamienne et… qu’est-ce qu’elle est belle ! Est-ce bien le moment de partir ?

    à suivre...


    Rendez-vous le 2 novembre prochain pour la traduction du cinquième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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    1. Lü Wang, appelé aussi Jiang Ziya : grand stratège chinois, qui, lassé des affaires politiques, vécut en ermite. Selon la légende, un jour qu’on lui demandait, en le voyant pêcher avec un fil trop court et un hameçon rectiligne, ce qu’il espérait prendre ainsi, il répondit : « un seigneur ». ↩︎
    2. En plus d’être un prénom encore répandu aujourd’hui, duyên est un substantif qui signifie « grâce, charme » ou « lien conjugal ». ↩︎
  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 2

    Voici la traduction intégrale du deuxième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    II — Les mauvaises étoiles

    Après deux longs traits d’alcool, mon nouvel ami ― mais déjà intime ― est devenu très bavard. L’alcool chauffe le sang, lequel une fois chaud dirige les pensées vers l’amour, lequel à son tour entraîne irrésistiblement vers la souffrance. À la faible lueur d’un autel, on ne peut plus sommaire, à la déesse Opiacée, durant trois longues heures, Dimitov m’a raconté par le détail les cruautés commises par la police soviétique : la Tchéka. J’ai en face de moi, aussi humblement allongé près d’un service à opium, un de ceux qui ont bravement tenu tête aux troupes bolchéviques, un héros du gouvernement Kerenski. À un âge avancé, n’aspirant plus qu’à un régime respectueux des libertés individuelles comme la République française, il s’est exilé. Il a été chef cuisinier dans un grand hôtel parisien. Mais, terrorisé par l’enlèvement du maréchal Koutiepov, il s’est engagé dans la Légion étrangère. Et maintenant… hélas ! maintenant ce n’est plus qu’un légionnaire… opiomane.

    – C’est mon deuxième séjour au Tonkin, pour deux ans et six mois comme le premier. Cela fera cinq ans au total. Mais c’est bien la première fois que je rencontre un journaliste, alors je vais tout vous dire. Il faut que vous compreniez pourquoi un homme comme moi a pu épouser 14 femmes dans sa vie. Ah la Tonkinoise, mon Dieu ! C’est vraiment « la Femme, enfant malade et douze fois impur », comme l’a dit le grand poète militaire Alfred de Vigny ! Mais pardon ! Cela ne vous fâche pas que je dise du mal de vos compatriotes ? J’imagine que non, puisque vous cherchez la vérité. Mais si jamais je vous choque, je vous prie de m’en excuser !

    – Oh non ! Vous n’avez pas à vous excuser.

    Mais au fond de moi, je jubile. Vous vous rendez compte ? Un héros qui me demande l’autorisation de dénigrer une femme ? Il doit me prendre pour un grand journaliste, un Pierre Scize ou un Louis Roubaud !

    Je revois la tenancière de l’échoppe faire de grands gestes en me présentant à Dimitov, dans un français à peine compréhensible. Et le mal que j’ai eu pour lui offrir ma tournée ! Tout a bien changé maintenant. Une maison de bois, sur le chemin qui passe derrière l’Écurie, se trouve abriter les confidences d’un général dont les actions héroïques n’ont laissé aucune trace en Russie.

    Il continue à pleuvoir. Cela fait déjà une semaine, mais pour moi à ce moment, la pluie n’est pas sans beauté.

    La porte d’entrée grince : le patron de la « maison » rapporte de l’opium. Nous lui cédons un peu de place pour qu’il prépare les pipes.

    ¶¶¶

    Au chapitre des femmes, l’Horoscope prédisait à Dimitov une vie particulièrement mouvementée. Il totalisait fièrement 14 mariages, dont 9, seulement, avec des Tonkinoises.

    – Mais j’ai décidé de ne plus me marier. Je me suis planté moi-même un couteau dans le cœur, qui a déjà trop souffert. 14 fois exactement ! 14 fois trompé, et jamais de la même manière…

    – Racontez-moi donc les trahisons des 9 épouses d’ici.

    – La première était grasse, pas très jolie. Elle avait déjà eu je ne sais combien de maris. Mais elle avait les dents blanches comme une Européenne et en plus, elle était très experte. Alors, elle me rendait heureux et malheureux à la fois. Heureux d’être aussi bien servi, mais malheureux de penser à tous les types qui avaient partagé son lit avant moi.

    Dimitov interrompt sa souffrance un instant pour… jouir de la première pipe d’opium. À lui l’honneur ! Puis, il se rassied :

    – Je n’étais pas heureux en fait. J’ai du courage moi, vous savez, mais après 30 kilomètres de marche avec une charge de 60 kilos, je n’ai plus la force d’échanger des mots doux. Alors, on se disputait tous les jours : elle me traitait de mari jaloux et moi je la traitais de fille facile. Un soir à table, au lieu de me servir le vin habituel, elle a posé deux bouteilles d’alcool local, exactement le même que celui que nous venons de boire. Comme je me doutais de quelque chose, elle m’a expliqué que c’était beaucoup moins cher et plus fortifiant. Alors… j’ai bu les deux bouteilles. Et vous ne savez pas ce qui s’est passé ensuite ? Eh bien, moi non plus ! Tout ce que je sais, c’est qu’une patrouille m’a arrêté pas loin de la gare quelques heures après et m’a ramené à la caserne. Le jour suivant, une fois dégrisé, j’ai appris dans le procès-verbal que j’avais dévasté la boutique d’un vendeur de vélos et que j’avais battu une femme jusqu’au sang. Quinze jours de prison. Privé de solde. À ma sortie, ma femme s’était déjà remariée ! Et son mari, je m’en suis souvenu ensuite, était justement dans la patrouille ce fameux jour ! Ils avaient sans doute comploté tous les deux pour me faire boire ! J’étais vraiment fâché, j’ai voulu porter plainte. Je suis allé demander des conseils à mes compagnons. Et vous savez quoi ? Ils ont tous éclaté de rire ! Je venais d’arriver au Tonkin, je ne connaissais pas encore les coutumes. Belles coutumes, en vérité ! Ici, les liens conjugaux sont dominés par l’argent. En prison, je n’avais plus rien à envoyer à ma femme. Alors, comme si on était en Europe, le tribunal a autorisé le divorce ! Ce n’est pas une loi ça, c’est juste une coutume ! Ma femme me quitte et je ne peux rien contre elle ? Qu’est-ce que vous dites de l’espèce humaine après ça ? L’argent arrive à dessécher les cœurs à ce point-là ?

    Dimitov ponctue son discours de violents coups sur la poitrine, l’air menaçant comme s’il voulait se battre avec moi.

    Mais… il ne s’en jette pas moins sur la pipe à opium sans attendre que le patron, qui vient à peine de la préparer, ne la lui tende. Pauvre Dimitov tout de même ! Faut-il qu’il souffre…

    ¶¶¶

    – La deuxième n’avait rien de spécial, poursuit-il, et la troisième non plus. Je les ai quittées parce qu’elles ne comprenaient pas le français. En plus, elles étaient trop laides ! Mon Dieu ! Et bêtes avec ça ! Elles battaient tous les records. Quand je leur demandais de nettoyer mon képi, il fallait que je le montre, sinon elles s’occupaient aussitôt de mes chaussures ! Quand je les envoyais acheter du tabac à rouler, elles me rapportaient un paquet de cigarettes ! Comment voulez-vous que je paie un interprète ! Mais c’était surtout la laideur ! On n’a que trois nuits par semaine en dehors de la caserne. Alors, chaque fois que je rentrais, rien que de voir le visage de ma femme allongée près de moi…

    Dimitov se tait, l’air abattu. J’en profite :

    – Épouser une belle femme, c’est risqué. Tandis qu’avec une laide, on peut dormir tranquille. Tous les gens d’ici vous le diront. Mais est-ce que les Européens pensent la même chose ?

    – Vous voulez dire qu’avec une femme laide, on est sûr d’être heureux ?

    – Peut-être. En tout cas, il n’y a pas de bonheur possible si on passe son temps en reproches !

    – Sans doute, mais ce que vous dites est contraire au bon sens. Une belle femme en qui vous pouvez avoir confiance, voilà le vrai bonheur ! C’est vrai quelquefois, quand on ferme les yeux à côté d’une femme sans beauté, on peut se sentir fier d’être aimé, sans avoir peur qu’elle couche avec un autre. Alors on est heureux. Alors on peut s’endormir satisfait. Mais quand on rouvre les yeux pour la regarder… mon Dieu ! On a une autre vision des choses : on se dit qu’il vaudrait mieux encore…

    – Il vaudrait mieux encore… ?

    – … Une belle femme qui vous trompe !

    À ces mots, Dimitov a un rire pincé. Il en est à sa sixième pipe, le patron à sa neuvième. La pluie tombe encore et le vent s’est mis de la partie.

    – On arrive à la quatrième femme…

    – Ah, la quatrième ! C’est la seule que je regrette. Elle ne parlait pas un mot de français, mais je l’aimais quand même. On s’entendait bien. Pas spirituellement bien sûr, comment on aurait pu sans parler la même langue… ? Mais sur le plan… physique. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle aimait ça ! Alors, je pouvais m’imaginer qu’elle était folle de moi. Mais dans la vie, qu’est-ce qu’on n’arrange pas avec un peu d’imagination ? Ah, j’allais oublier de vous le dire, c’était la servante de ma troisième femme. Ne vous moquez pas de moi surtout ! Un mandarin ne donnerait jamais sa fille en mariage à un légionnaire, n’est-ce pas ? Cela ne me gêne pas que ce soit une servante. En Europe, un noble qui couche avec une domestique, ce n’est pas honteux. Mais un jour qu’elle avait ses règles, elle ne m’a pas prévenu. Quelques jours plus tard, j’ai attrapé une maladie. J’étais en colère et j’avais très envie de la sermonner, mais en même temps j’avais peur d’être injuste. Après tout, elle ne parlait pas français, c’était peut-être pour ça qu’elle n’avait pas osé m’en parler. Alors, j’ai commencé à l’espionner. La fois suivante, elle avait encore ses règles et quand je lui ai posé la question, elle a hoché la tête ! La misérable ! Une vraie diablesse ! Je l’ai quittée parce que je pensais qu’elle me trompait. Au lit, je croyais que c’était pour moi seul que je l’avais prise et que je donnais de l’argent, j’aurais dû me douter qu’elle profitait de moi, et qu’elle se payait bien du plaisir ! En vérité, c’est elle qui aurait dû me verser un salaire ! Je la regrette vraiment. Je ne retrouverai jamais une femme avec un corps comme le sien, un volcan pareil ! Je crois qu’elle est partie à Tông.

    Ou ce gars est toqué ou bien c’est un critique hors pair.

    Il n’y a plus d’opium. Ivre, Dimitov commence à somnoler. Le patron va s’allonger plus loin sur un grabat pour que nous soyons plus tranquilles.

    ¶¶¶

    – Ne me posez pas de questions sur la cinquième, d’accord ?

    – Pourquoi donc ?

    – Ce sont des souvenirs trop pénibles.

    – Alors, passons aux suivantes.

    – Encore 4. Des bonnes à rien comme les autres. Tout est de leur faute, parce que je ne suis pas comme certains qui changent de femme comme de chemise. Et puis c’est pendant mon deuxième séjour au Tonkin que je les ai épousées. Alors, je n’étais plus choqué par ce qui pouvait se passer. Je me suis fait une raison : elles ne pensent qu’à l’argent. Elles ne peuvent pas nous comprendre. Donc, cette fois j’ai fait comme si je prenais ces filles en location pour une longue durée. Plus question pour moi de croire aux liens du mariage. Alors la sixième, une nuit que je rentrais de la caserne sans prévenir, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Je l’ai chassée. La septième, je l’ai surprise avec son amant annamite. La huitième c’est elle qui m’a quitté, parce qu’elle n’arrivait pas à me soutirer assez d’argent. Je ne sais pas comment elle se débrouillait pour engloutir 18 piastres par mois. Elle est partie avec un autre, mais moi, je n’y étais pour rien. Et la neuvième… celle-là c’est marrant ! Je l’avais violée à Thai Nguyên. Alors après, elle est venue me chercher jusqu’ici. C’était une campagnarde, mais pas bête du tout ! Et comme elle était jolie, j’ai fini par la considérer comme ma femme. On était ensemble depuis deux mois, quand un jour je rentre et je vois un paysan… Elle affirme que c’est son grand frère… Le lendemain, je reçois une convocation du commissariat. Et là, un policier me désigne mon « beau-frère » et me dit que je n’ai pas le droit de prendre la femme « d’autrui ». Que si je ne la libère pas, il va confier l’affaire à mes supérieurs ! Comment savoir qu’elle avait déjà un mari ?

    – Mais pourquoi l’avez-vous violée ?

    – Parce qu’en vendant ses bananes, elle avait vraiment l’air d’une garce !

    On entend le clairon sonner l’appel de la caserne.

    Dimitov se lève, se reboutonne, boucle son ceinturon et remet ses chaussures. Il me serre la main et me donne rendez-vous au lendemain. Mais, il est à peine sorti que j’entends une voix de femme :

    – Dimitov ! Viens ici…

    Il presse le pas.

    J’interroge de l’œil un des fumeurs, qui secoue la tête, l’air de dire que les amours d’un légionnaire sont décidément trop compliquées pour lui.

    L’homme qui vient de partir, ce Dimitov, que le lecteur veuille bien se souvenir : c’était autrefois un héros.

    à suivre…


    Rendez-vous le 19 octobre prochain pour la traduction du troisième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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