Nous arrivons à la fin de notre feuilleton… Voici la traduction intégrale de l’épilogue de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.
Épilogue
Au commencement de ce reportage, j’avais promis au lecteur d’évoquer les épouses de « cô-lô-nhan » et les épouses de « si-vin ». Après mon séjour à Thi Câu, autrement dit après mes articles sur les maris de la « lê-zuong » qui ont dû vous permettre de mieux comprendre les particularités de cette industrie, je devais encore chercher des épouses de rang supérieur…
Les encouragements de mes confrères me comblaient de joie.
Mais, ce reportage n’a pas été apprécié de tout le monde.
Trois lettres sont arrivées… M. Do Van, le directeur du journal, s’est pris le front durant une minute.
L’une d’elles vient d’une épouse anonyme, qui souhaite apporter son soutien et promet des anecdotes « intéressantes ». Celle-ci ne compte pas.
La deuxième lettre, c’est un Français qui presse l’auteur de rencontrer des épouses d’hommes de pouvoir, comme des administrateurs ou de gros commerçants. Un encouragement digne de suspicion, comme s’il poussait à la faute.
Passons à la troisième, d’un Français également, qui conseille sur un ton aimable de renoncer. L’expéditeur prévient le journaliste des poursuites qu’il encourt s’il continue à publier ce reportage. Je n’ai pas le droit d’étayer la théorie selon laquelle Occidentaux et Orientaux seraient incapables de s’unir par l’esprit. Je ne dois pas semer le plus petit soupçon sur les premiers. Je ne suis pas non plus autorisé à salir l’image des familles franco-vietnamiennes, en disant que les épouses font de ces mariages un commerce… Bref, on ne me laissera plus me moquer du monde (?) impunément.
C’est probable…
Mais le sourire des deux magistrats, alors ?
C’est lâche d’avoir peur, cependant il arrive en certaines circonstances qu’avoir peur ne soit pas lâche. En outre, à quoi sert de faire long ? La vérité n’est-elle pas toujours la vérité ?
Mais un poids d’en haut menace de tomber, si je continue…
Alors il suffit !
Décembre 1934.
Rendez-vous le 14 décembre prochain pour un article qui aborde l’art du reportage chez Vu Trong Phung : roman-reportage-roman.
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Voici la traduction intégrale du quatrième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
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IV — La maison de joie
On peut l’appeler la maison « voisine », même si ni mur ni cloison ne divise en deux la bâtisse en bois, mais une simple natte de bambou et encore, sur une moitié seulement, l’autre étant recouverte d’un store sur lequel la propriétaire s’est contentée d’accrocher, pour qu’on ne puisse pas voir au travers, ces sortes de peintures que l’on trouve dans la rue Hang Bô, composées de sentences parallèles… sans idéogrammes.
Je pourrai donc, avec un peu d’indiscrétion, savoir tout ce qui passe chez les « voisines ».
Madame l’Adjudante s’affaire encore dans la cuisine à me préparer un « cà-phê ». Madame la Garde-forestière a dû me recommander en des termes fort habiles, car son amie me reçoit avec beaucoup de chaleur. C’est une chance qu’elle n’ait pas de travail actuellement ― pardon, je voulais dire de mari ! ― encore que mon jeune âge, celui d’être son fils, ne risque pas d’attirer des soupçons sur elle. Évidemment ! Même les pires langues de vipère n’iraient pas jusqu’à m’accuser de vouloir compromettre une vieille dame. Sa fille Suzanne en revanche, bien que fleurisse à peine son dix-septième printemps… mais par chance elle est à Hanoï.
Il n’est pas dans ma nature d’avoir cette curiosité malsaine. Si madame l’Adjudante, en arrangeant le lit pour que je puisse m’allonger un moment ne m’avait pas dit tout bas « tiens, à côté il y a quelques demoiselles qui cherchent un mari », je n’aurais pas eu à retenir ma respiration pour relever les sentences parallèles…
Elles sont deux filles. L’une, blottie sous la couverture, lit nonchalamment un vieux journal. L’autre, l’air hébété, toute recroquevillée sur sa chaise, avec son pantalon blanc, sa laine verte et ses chaussettes à fleurs n’affiche pas vraiment les signes extérieurs de sa… fonction. Elle peut bien avoir les dents blanches, cette rustaude ! Seul son calme est digne de respect ! Ô vénérable La Vong1 ! Essayez de revivre un instant afin d’observer le visage de cette femme tandis qu’elle attend, bras croisés, de pouvoir s’établir dans la société : voyez comme il reste impassible ! Puis, rappelez-vous le détachement de votre esprit, lorsque vous vous adonniez à la pêche et jugez si sa « philosophie » n’est pas admirable ?
Mais au choc d’une cuillère sur une tasse, je me retourne.
Madame l’Adjudante a posé un morceau de pain et du café au lait sur la table. D’un signe de tête, elle m’invite à prendre place. Elle me lance un clin d’œil et tout bas :
– Elles sont combien à être là ?
– Deux.
– Deux seulement ? Où peuvent bien être parties les deux autres alors… Il y a deux danseuses de Hanoï qui sont là depuis quelques jours.
– Elles viennent pour danser ou pour trouver un mari ?
– En tout cas ce n’est pas pour le plaisir de danser ! Est-ce que vous avez vu une femme de mon âge, à peu près ?
Je secoue la tête. Elle fronce les sourcils un moment, puis :
– On l’appelle madame la Commissaire, parce qu’à l’époque où elle vivait à Chua Thông, elle en a épousé un. Elle n’a pas d’enfant et à son âge, elle est obligée de faire l’entremetteuse pour gagner sa vie. Elle s’est retrouvée comme madame Hai Yêng, mais encore plus misérable qu’elle, parce qu’elle n’avait pas du tout de capital. Mais même madame Hai Yêng, qui est pourtant bien installée ici, ses petits commerces de « cat-cut » et de vélos tournent bien… mais si elle continue avec ses histoires de dettes de jeu, elle se retrouvera sans rien comme l’autre. Jouer le peu qu’on a, c’est vraiment de la folie !
J’entends soudain des bruits de sabots à la porte d’à côté. Suit cette conversation :
– Alors, comment ça s’est passé ? Gagné ou perdu ?
– J’ai gagné trente centimes ! J’ai faim ! Il y avait du vermicelle qui me faisait envie, mais j’avais peur d’être juste. Regarde dans le « bup-phê », il doit rester un deuxième pain. Apporte-le avec le « be », dépêche-toi ! Et toi Duyên, lève-toi !
Il semble que madame la Commissaire a pris de bien mauvais penchants. Dans ce genre de situation, si elle savait y faire, elle réclamerait plutôt une boule de riz gluant ou encore un reste de la veille avec un peu de coco revenue dans la saumure. Mais l’habitude, que voulez-vous ! Le « be » et le « pho-mat » ont franchi les mers et conquis beaucoup de monde, dans toutes les couches sociales.
Madame la Commissaire se met à hurler :
– Mais qu’est-ce qu’elle fiche comme ça ? Pourquoi c’est aussi long ? Tu le vois le pain ?
Une voix impassible vient répondre, sans trembler :
– Il y a du pain, mais le pot de « be » est envahi de fourmis…
– Quoi ? Des fourmis dans le « be » ? Maudits soient tes ancêtres ! Tu crois que je te nourris à rien faire ? Tu restes là assise toute la journée à te prendre pour une princesse, même pas fichue de garder quoi que ce soit !
Une demoiselle au si joli prénom2 qui se fait insulter de la sorte, voilà de quoi susciter ma… compassion. Je brûle d’intervenir. N’étant pas en mesure de le faire, je me rue déjà sur le store. Tout de même, la preuve que je me soucie d’elle, c’est que je lui sacrifie mon « cà-phê ».
Au même moment, la fille de sous la couverture abandonne le vieux journal pour ajouter son couplet :
– Si tu es toujours distraite comme ça, tu ne pourras pas garder un mari très longtemps. Tu dois être plus soigneuse ! Même pour moi c’est déjà pénible, alors toi…
Exactement comme on jette de l’huile sur le feu, madame la Commissaire se lance dans une nouvelle tirade :
– Tu ne pouvais pas rester au village avec ton laboureur de mari ? Une pauvre fille comme toi qui se permet de le mépriser ! Non mais, qu’est-ce que tes parents ont bien pu avaler pour enfanter un truc pareil ! C’est à peine si elle se lave une fois par mois, elle est toujours pleine de poux ! À table, elle tousse, elle crache son riz dans toute la pièce. C’est son mari qui aurait dû se plaindre, eh ben non ! Elle se prend vraiment pour la perle rare, celle-là !
Duyên reste là, tête baissée. Qui ne dit mot consent !
Et dire que c’est une femme pareille qu’il faut nourrir en attendant de la jeter… dans les bras d’un Occidental.
Je retourne à mon café et médite sur mes légionnaires : que ce soit par héroïsme ou insoumission, ils ont un jour rejoint un gang ou un groupe d’anarchistes, ils ont fait dérailler le train d’un ministre ou mitrailler une banque, ils ont senti siffler les balles tandis qu’ils s’évadaient de prison… tout cela pour venir se perdre à Thi Câu et prendre cette perle rare dans les bras, lui susurrant dans l’oreille : « comme je t’aime, ma belle ! »
Je n’étais pas là quand Duyên a dénigré son mari. Mais, avec ces chaussettes à fleurs, ce visage figé dans l’idiotie et ce pedigree que l’on doit à madame la Commissaire… je dois pouvoir esquisser sa vie lorsqu’elle était encore une fille de la campagne, avant d’être réprouvée par monsieur Jean, jetée comme une malpropre par monsieur Van Dale et abandonnée par le caporal Dupont.
Alors, une après-midi…
Ô toi qui vas sur la route mandarine,
Fais halte un instant que je te dise un mot.
Elle mettait le riz en gerbe avec d’autres femmes, quand elle a vu un beau jeune homme au pantalon de soie, à la tunique luxueuse, aux semelles de crêpe et au chapeau de pousses d’ananas, avec une valise de bambou à la main, qui passait sur la route d’un pas alerte : elle s’est mise en tête de le taquiner avec sa belle voix de loriot. « L’homme de la route mandarine » fait encore quelques pas avant de s’arrêter et d’apercevoir, dans la rizière en contrebas, un groupe de paysannes qui rient sous cape. Et notre piéton de chanter à son tour :
Et si nous unir n’était pas notre lot,
Oserais-tu passer pour une fille volage ?
J’ai beau être père d’un enfant en bas âge
Si tu continues, je t’enlève, tout doux !
Ou bien c’est que tu n’as pas encore d’époux ?
Monte, je te promets une belle… progéniture !
Les rires redoublent, seule Duyên garde la tête baissée. Elle a déjà un époux. Une autre aurait plaisanté sans la moindre arrière-pensée. Son silence la dénonce : c’est qu’elle n’aime pas son mari !
L’intraitable piéton se fend d’un sourire satisfait, puis reprend sa route.
De retour chez elle, aux côtés de son cher époux qui se couche les pieds sales, Duyên en a eu marre de cette vie. Mon Dieu, qu’il est vilain ! Je n’en peux plus de le voir manger, avec ses genoux qui lui montent plus haut que les oreilles ! Et cette manière qu’il a de parler, complètement décousue, de dire tout le temps « hé… l’autre… s’pas ! » Et au conseil du village comme il bafouille, les anciens le détestent et les jeunes se moquent de lui !
Marre, marre et marre !
Elle a commencé à l’accabler de reproches.
Puis, elle est allée habiter chez sa sœur. Les époux ont coupé les ponts définitivement.
Avec sa réputation de femme indigne, plus personne n’en aurait voulu, alors elle est partie pour la capitale… Un jour de chance, elle a rencontré un homme bien mis, comme celui de la route mandarine. Il lui a dit les mots doux qu’elle avait envie d’entendre et quand il l’a invitée dans cette maison pour « bavarder » plus à l’aise, elle a opiné du chef. Le matin suivant, les yeux à peine dessillés il avait pris la poudre d’escampette, obligeant Duyên à se séparer de ses boucles d’oreille en argent.
Alors… la vie au jour le jour dans la capitale. Elle a dû faire la domestique pendant quelques mois. N’en pouvant plus, elle a… rampé jusqu’à Chua Thông pour trouver madame la Commissaire.
– Pitié pour une pauvre idiote, madame !
Si Duyên reconnaissait son idiotie, elle n’exprimait par contre aucun remords, mais vraiment aucun ! Et madame la Commissaire, après un clappement de langue :
– Maudits soient tes ancêtres, sale gibier de potence ! Mais bon, ça va ! Tu peux rester ici à mon service. Et au premier Occidental qui se présente, je te marie avec !
Le jour suivant, madame la Commissaire mettait à la porte sa jeune servante, car elle passait son temps à somnoler.
Mais, elle a fini par se prendre d’affection pour elle. Elle lui a appris à se poudrer, à se maquiller les lèvres, à tracer les sourcils. Son corset de soie vieilli, mais encore présentable, elle le lui a offert. Seulement, elle ne devait pas le porter quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Assez vite, toutes les dames de Chua Thông ont fait passer l’information comme quoi une fille de la campagne cherchait un mari.
Et un certain monsieur Jean est venu rendre une petite visite…
– C’est qui celle-là ?
– Ma ni et. Bay dan, dơn, bố cu tốt ! Toa vù loà ê-pu-dê ? (Ma nièce. Paysanne, jeune, beaucoup bien ! Toi vouloir épouser ?)
– Une paysanne ? C’est vrai ? Avec les dents laquées ? Fais voir !
Madame la Commissaire, se tournant vers Duyên :
– Regarde-le avec ton plus joli sourire pour voir !
L’autre cligne de l’œil, puis sourit à monsieur Jean, qui hoche la tête :
– Ça va ça va ! Je reviendrai. Au revoir, la mère !
– Chiêng ! Giăng ! Phô mơ đô nê vanh biết cẩm bua boà ! Săng qua ba lạp ben rơ vơ nia ! Hánh ? (Tiens ! Jean ! Faut me donner 20 pièces comme pourboire ! Sans quoi pas la peine revenir, hein !)
Encore un hochement de tête et monsieur Jean s’en va. Affaire conclue. Les innombrables détails qu’il faut normalement discuter entre les deux familles, les noix d’arec et le bétel, la demande en mariage, les cadeaux pour le Nouvel An, les gâteaux de riz, la cérémonie et l’accueil de la mariée… tout cela résumé en quelques phrases dans un français de cuisine. Trois jours plus tard, Duyên devenait : madame Jean. L’entremetteuse encaissait 20 piastres. Un investissement plutôt rentable…
Monsieur Jean aimait beaucoup sa nouvelle épouse. Elle ne comprenait pas le français, certes, et elle commettait pas mal d’âneries, mais il l’aimait quand même. Car de quoi avait-il besoin après tout ? Si elle n’avait pas de cervelle ni d’âme sensible aux beautés d’un amour sentimental, ce corps bien en chair remplissait parfaitement son office ! Ils vécurent heureux pendant deux mois.
Monsieur Jean se vantait auprès de ses intimes d’avoir épousé une vraie paysanne.
Il décide de faire les présentations et au beau milieu du dîner, voilà que Duyên éternue coup sur coup, éclaboussant toute la table du repas. Son mari lui ayant demandé d’essuyer le beurre, elle s’est servie d’une tranche de pain au lieu du couteau. Et monsieur Jean, ivre, de lui coller un morceau de fromage sous le nez, qu’elle se pince, avant d’aller cracher dans toute la maison. Les invités se regardaient, secouant la tête…
Le lendemain, une fois dégrisé, monsieur Jean est allé se plaindre auprès de madame la Commissaire : sa femme était décidément trop rustre, elle lui faisait honte, certes elle avait des côtés « beaucoup bien », mais aussi beaucoup d’autres qui l’étaient moins, etc.
Duyên est retournée chez madame la Commissaire.
Est venu le tour de monsieur Van Dale.
Un jour, il lui a demandé de servir des épinards. Il était en train de se régaler quand, à la moitié du plat, il tombe sur une chenille qui avait tout l’air d’attendre réparation pour le préjudice.
Au tour du caporal Dupont.
Revenu discrètement dormir avec sa femme, il devait regagner la caserne à minuit pour prendre la relève de la garde. Alors qu’il se rhabille, déjà très en retard, il demande à sa femme de lui servir une tasse de thé. Par malchance, la théière est obstruée et les cure-dents introuvables (comme toujours dans ces moments-là). Pressée, Duyên se risque à prendre le bec entre ses lèvres pour souffler un grand coup. Puis, elle verse le breuvage. Son mari n’y a pas touché.
Le lendemain, Dupont se rendait chez madame la Commissaire :
– Écoutez, je ne la supporte plus. Elle est complètement maboule. Elle a ça de bien, c’est qu’elle ne couche pas avec d’autres, mais elle est sale comme un cochon. Je préférerais encore qu’elle soit infidèle !
Madame l’Adjudante me dit à voix basse :
– L’autre mégère n’arrête pas de la disputer, mais vous pensez bien si elle écoute ! Et puis à quoi ça lui sert de se marier ? Pour une nuit, la mégère prend 2 piastres et elle lui en laisse la moitié. En faisant 10 nuits par mois, c’est toujours mieux qu’un mari qui va payer 20 piastres pour vous chercher des poux, vous ne croyez pas ?
J’acquiesce de la tête. Je comptais rendre visite à madame Hai Yêng et à madame la Sergente Tu qui s’occupe d’enterrer les filles, mais aussi à madame l’Adjudante Nhoang pour voir si elle est restée aussi brutale qu’à l’époque de son règne à Viêt Tri. Je suis donc sur le point de partir quand :
– Bonsoir monsieur.
– Bonsoir mademoiselle. C’est Suzanne. Elle est habillée à la vietnamienne et… qu’est-ce qu’elle est belle ! Est-ce bien le moment de partir ?
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Lü Wang, appelé aussi Jiang Ziya : grand stratège chinois, qui, lassé des affaires politiques, vécut en ermite. Selon la légende, un jour qu’on lui demandait, en le voyant pêcher avec un fil trop court et un hameçon rectiligne, ce qu’il espérait prendre ainsi, il répondit : « un seigneur ». ↩︎
En plus d’être un prénom encore répandu aujourd’hui, duyên est un substantif qui signifie « grâce, charme » ou « lien conjugal ». ↩︎
Voici la traduction intégrale du deuxième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.
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II — Les mauvaises étoiles
Après deux longs traits d’alcool, mon nouvel ami ― mais déjà intime ― est devenu très bavard. L’alcool chauffe le sang, lequel une fois chaud dirige les pensées vers l’amour, lequel à son tour entraîne irrésistiblement vers la souffrance. À la faible lueur d’un autel, on ne peut plus sommaire, à la déesse Opiacée, durant trois longues heures, Dimitov m’a raconté par le détail les cruautés commises par la police soviétique : la Tchéka. J’ai en face de moi, aussi humblement allongé près d’un service à opium, un de ceux qui ont bravement tenu tête aux troupes bolchéviques, un héros du gouvernement Kerenski. À un âge avancé, n’aspirant plus qu’à un régime respectueux des libertés individuelles comme la République française, il s’est exilé. Il a été chef cuisinier dans un grand hôtel parisien. Mais, terrorisé par l’enlèvement du maréchal Koutiepov, il s’est engagé dans la Légion étrangère. Et maintenant… hélas ! maintenant ce n’est plus qu’un légionnaire… opiomane.
– C’est mon deuxième séjour au Tonkin, pour deux ans et six mois comme le premier. Cela fera cinq ans au total. Mais c’est bien la première fois que je rencontre un journaliste, alors je vais tout vous dire. Il faut que vous compreniez pourquoi un homme comme moi a pu épouser 14 femmes dans sa vie. Ah la Tonkinoise, mon Dieu ! C’est vraiment « la Femme, enfant malade et douze fois impur », comme l’a dit le grand poète militaire Alfred de Vigny ! Mais pardon ! Cela ne vous fâche pas que je dise du mal de vos compatriotes ? J’imagine que non, puisque vous cherchez la vérité. Mais si jamais je vous choque, je vous prie de m’en excuser !
– Oh non ! Vous n’avez pas à vous excuser.
Mais au fond de moi, je jubile. Vous vous rendez compte ? Un héros qui me demande l’autorisation de dénigrer une femme ? Il doit me prendre pour un grand journaliste, un Pierre Scize ou un Louis Roubaud !
Je revois la tenancière de l’échoppe faire de grands gestes en me présentant à Dimitov, dans un français à peine compréhensible. Et le mal que j’ai eu pour lui offrir ma tournée ! Tout a bien changé maintenant. Une maison de bois, sur le chemin qui passe derrière l’Écurie, se trouve abriter les confidences d’un général dont les actions héroïques n’ont laissé aucune trace en Russie.
Il continue à pleuvoir. Cela fait déjà une semaine, mais pour moi à ce moment, la pluie n’est pas sans beauté.
La porte d’entrée grince : le patron de la « maison » rapporte de l’opium. Nous lui cédons un peu de place pour qu’il prépare les pipes.
¶¶¶
Au chapitre des femmes, l’Horoscope prédisait à Dimitov une vie particulièrement mouvementée. Il totalisait fièrement 14 mariages, dont 9, seulement, avec des Tonkinoises.
– Mais j’ai décidé de ne plus me marier. Je me suis planté moi-même un couteau dans le cœur, qui a déjà trop souffert. 14 fois exactement ! 14 fois trompé, et jamais de la même manière…
– Racontez-moi donc les trahisons des 9 épouses d’ici.
– La première était grasse, pas très jolie. Elle avait déjà eu je ne sais combien de maris. Mais elle avait les dents blanches comme une Européenne et en plus, elle était très experte. Alors, elle me rendait heureux et malheureux à la fois. Heureux d’être aussi bien servi, mais malheureux de penser à tous les types qui avaient partagé son lit avant moi.
Dimitov interrompt sa souffrance un instant pour… jouir de la première pipe d’opium. À lui l’honneur ! Puis, il se rassied :
– Je n’étais pas heureux en fait. J’ai du courage moi, vous savez, mais après 30 kilomètres de marche avec une charge de 60 kilos, je n’ai plus la force d’échanger des mots doux. Alors, on se disputait tous les jours : elle me traitait de mari jaloux et moi je la traitais de fille facile. Un soir à table, au lieu de me servir le vin habituel, elle a posé deux bouteilles d’alcool local, exactement le même que celui que nous venons de boire. Comme je me doutais de quelque chose, elle m’a expliqué que c’était beaucoup moins cher et plus fortifiant. Alors… j’ai bu les deux bouteilles. Et vous ne savez pas ce qui s’est passé ensuite ? Eh bien, moi non plus ! Tout ce que je sais, c’est qu’une patrouille m’a arrêté pas loin de la gare quelques heures après et m’a ramené à la caserne. Le jour suivant, une fois dégrisé, j’ai appris dans le procès-verbal que j’avais dévasté la boutique d’un vendeur de vélos et que j’avais battu une femme jusqu’au sang. Quinze jours de prison. Privé de solde. À ma sortie, ma femme s’était déjà remariée ! Et son mari, je m’en suis souvenu ensuite, était justement dans la patrouille ce fameux jour ! Ils avaient sans doute comploté tous les deux pour me faire boire ! J’étais vraiment fâché, j’ai voulu porter plainte. Je suis allé demander des conseils à mes compagnons. Et vous savez quoi ? Ils ont tous éclaté de rire ! Je venais d’arriver au Tonkin, je ne connaissais pas encore les coutumes. Belles coutumes, en vérité ! Ici, les liens conjugaux sont dominés par l’argent. En prison, je n’avais plus rien à envoyer à ma femme. Alors, comme si on était en Europe, le tribunal a autorisé le divorce ! Ce n’est pas une loi ça, c’est juste une coutume ! Ma femme me quitte et je ne peux rien contre elle ? Qu’est-ce que vous dites de l’espèce humaine après ça ? L’argent arrive à dessécher les cœurs à ce point-là ?
Dimitov ponctue son discours de violents coups sur la poitrine, l’air menaçant comme s’il voulait se battre avec moi.
Mais… il ne s’en jette pas moins sur la pipe à opium sans attendre que le patron, qui vient à peine de la préparer, ne la lui tende. Pauvre Dimitov tout de même ! Faut-il qu’il souffre…
¶¶¶
– La deuxième n’avait rien de spécial, poursuit-il, et la troisième non plus. Je les ai quittées parce qu’elles ne comprenaient pas le français. En plus, elles étaient trop laides ! Mon Dieu ! Et bêtes avec ça ! Elles battaient tous les records. Quand je leur demandais de nettoyer mon képi, il fallait que je le montre, sinon elles s’occupaient aussitôt de mes chaussures ! Quand je les envoyais acheter du tabac à rouler, elles me rapportaient un paquet de cigarettes ! Comment voulez-vous que je paie un interprète ! Mais c’était surtout la laideur ! On n’a que trois nuits par semaine en dehors de la caserne. Alors, chaque fois que je rentrais, rien que de voir le visage de ma femme allongée près de moi…
Dimitov se tait, l’air abattu. J’en profite :
– Épouser une belle femme, c’est risqué. Tandis qu’avec une laide, on peut dormir tranquille. Tous les gens d’ici vous le diront. Mais est-ce que les Européens pensent la même chose ?
– Vous voulez dire qu’avec une femme laide, on est sûr d’être heureux ?
– Peut-être. En tout cas, il n’y a pas de bonheur possible si on passe son temps en reproches !
– Sans doute, mais ce que vous dites est contraire au bon sens. Une belle femme en qui vous pouvez avoir confiance, voilà le vrai bonheur ! C’est vrai quelquefois, quand on ferme les yeux à côté d’une femme sans beauté, on peut se sentir fier d’être aimé, sans avoir peur qu’elle couche avec un autre. Alors on est heureux. Alors on peut s’endormir satisfait. Mais quand on rouvre les yeux pour la regarder… mon Dieu ! On a une autre vision des choses : on se dit qu’il vaudrait mieux encore…
– Il vaudrait mieux encore… ?
– … Une belle femme qui vous trompe !
À ces mots, Dimitov a un rire pincé. Il en est à sa sixième pipe, le patron à sa neuvième. La pluie tombe encore et le vent s’est mis de la partie.
– On arrive à la quatrième femme…
– Ah, la quatrième ! C’est la seule que je regrette. Elle ne parlait pas un mot de français, mais je l’aimais quand même. On s’entendait bien. Pas spirituellement bien sûr, comment on aurait pu sans parler la même langue… ? Mais sur le plan… physique. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle aimait ça ! Alors, je pouvais m’imaginer qu’elle était folle de moi. Mais dans la vie, qu’est-ce qu’on n’arrange pas avec un peu d’imagination ? Ah, j’allais oublier de vous le dire, c’était la servante de ma troisième femme. Ne vous moquez pas de moi surtout ! Un mandarin ne donnerait jamais sa fille en mariage à un légionnaire, n’est-ce pas ? Cela ne me gêne pas que ce soit une servante. En Europe, un noble qui couche avec une domestique, ce n’est pas honteux. Mais un jour qu’elle avait ses règles, elle ne m’a pas prévenu. Quelques jours plus tard, j’ai attrapé une maladie. J’étais en colère et j’avais très envie de la sermonner, mais en même temps j’avais peur d’être injuste. Après tout, elle ne parlait pas français, c’était peut-être pour ça qu’elle n’avait pas osé m’en parler. Alors, j’ai commencé à l’espionner. La fois suivante, elle avait encore ses règles et quand je lui ai posé la question, elle a hoché la tête ! La misérable ! Une vraie diablesse ! Je l’ai quittée parce que je pensais qu’elle me trompait. Au lit, je croyais que c’était pour moi seul que je l’avais prise et que je donnais de l’argent, j’aurais dû me douter qu’elle profitait de moi, et qu’elle se payait bien du plaisir ! En vérité, c’est elle qui aurait dû me verser un salaire ! Je la regrette vraiment. Je ne retrouverai jamais une femme avec un corps comme le sien, un volcan pareil ! Je crois qu’elle est partie à Tông.
Ou ce gars est toqué ou bien c’est un critique hors pair.
Il n’y a plus d’opium. Ivre, Dimitov commence à somnoler. Le patron va s’allonger plus loin sur un grabat pour que nous soyons plus tranquilles.
¶¶¶
– Ne me posez pas de questions sur la cinquième, d’accord ?
– Pourquoi donc ?
– Ce sont des souvenirs trop pénibles.
– Alors, passons aux suivantes.
– Encore 4. Des bonnes à rien comme les autres. Tout est de leur faute, parce que je ne suis pas comme certains qui changent de femme comme de chemise. Et puis c’est pendant mon deuxième séjour au Tonkin que je les ai épousées. Alors, je n’étais plus choqué par ce qui pouvait se passer. Je me suis fait une raison : elles ne pensent qu’à l’argent. Elles ne peuvent pas nous comprendre. Donc, cette fois j’ai fait comme si je prenais ces filles en location pour une longue durée. Plus question pour moi de croire aux liens du mariage. Alors la sixième, une nuit que je rentrais de la caserne sans prévenir, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Je l’ai chassée. La septième, je l’ai surprise avec son amant annamite. La huitième c’est elle qui m’a quitté, parce qu’elle n’arrivait pas à me soutirer assez d’argent. Je ne sais pas comment elle se débrouillait pour engloutir 18 piastres par mois. Elle est partie avec un autre, mais moi, je n’y étais pour rien. Et la neuvième… celle-là c’est marrant ! Je l’avais violée à Thai Nguyên. Alors après, elle est venue me chercher jusqu’ici. C’était une campagnarde, mais pas bête du tout ! Et comme elle était jolie, j’ai fini par la considérer comme ma femme. On était ensemble depuis deux mois, quand un jour je rentre et je vois un paysan… Elle affirme que c’est son grand frère… Le lendemain, je reçois une convocation du commissariat. Et là, un policier me désigne mon « beau-frère » et me dit que je n’ai pas le droit de prendre la femme « d’autrui ». Que si je ne la libère pas, il va confier l’affaire à mes supérieurs ! Comment savoir qu’elle avait déjà un mari ?
– Mais pourquoi l’avez-vous violée ?
– Parce qu’en vendant ses bananes, elle avait vraiment l’air d’une garce !
On entend le clairon sonner l’appel de la caserne.
Dimitov se lève, se reboutonne, boucle son ceinturon et remet ses chaussures. Il me serre la main et me donne rendez-vous au lendemain. Mais, il est à peine sorti que j’entends une voix de femme :
– Dimitov ! Viens ici…
Il presse le pas.
J’interroge de l’œil un des fumeurs, qui secoue la tête, l’air de dire que les amours d’un légionnaire sont décidément trop compliquées pour lui.
L’homme qui vient de partir, ce Dimitov, que le lecteur veuille bien se souvenir : c’était autrefois un héros.
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