Voici la traduction intégrale du troisième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
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III — Tu ne veux plus m’accepter pour époux ?
L’obscurité et la boue, voilà ce que me réservait le chemin derrière l’Écurie dans les dix heures du soir. J’avance comme un aventurier braverait le danger, à l’aveugle presque, un pied « plongeant » dans l’eau parfois, avec un grand flac ! et en écoutant le hennissement des chevaux, les coups répétés de leurs sabots, il me prend une envie étrange : si je pouvais jouir du repos de l’animal en ces murs, comme la vie serait belle !
Ah, enfin de l’éclairage ! Un lampadaire, qui semble tendre le cou, arrive à peine à s’éclairer lui-même. Le peu que j’y vois promet un nouveau supplice pour mes chaussures innocentes : cette partie du chemin est enduite de boue encore plus fraîche que les tronçons obscurs. Sous mon regard, les traces de pneus deviennent autant de serpents argentés qui s’enchevêtrent. L’imaginatif voit le danger partout et je tressaille à l’idée que le petit chemin qui doit me mener à travers champs jusqu’à la maison d’un ami au village de Cô Mê, est bordé de sépultures. Pauvre de moi !
« Il fait nuit, vous n’avez qu’à dormir ici », me disait le patron tout à l’heure. Je regrette vivement de ne pas l’avoir écouté ! Mais à quoi bon pleurnicher maintenant ? Alors… les murs d’enceinte enduits de terre rouge sont la spécialité de Cô Mê et leur aspect mystique, à la manière des maisons tibétaines, m’a souvent laissé admiratif… de jour. À cette heure de la nuit, c’est l’épouvante qu’il provoque en moi, qui réalise justement ce que mystique veut dire.
Soudain, j’entends hurler à une vingtaine de mètres de distance.
– Toa ba mỏ nhá cút xê ăng co xê moa ! Toa kích tê moa săng bảy dề, a lò phi nì phăm, phi nì ma ghi ! A lò, kích ! (Toi pas moyen coucher encore chez moi ! Toi quitter moi sans payer, alors fini femme, fini mari ! Alors, quitte !)
Suit un silence de quelques minutes. Puis de nouveau des cris, toujours de femme :
– No, se phi ni ! Vắt tăng ! (Non, c’est fini ! Va-t’en !)
Je reprends mes esprits… Cela vient d’une paillote où je vois, sous la lumière blafarde d’une lampe à pétrole, la silhouette d’un soldat qui se gratte les côtes des deux mains, obstruant la porte de ses jambes très écartées et fixant à l’intérieur une femme de même taille, qui, vêtue d’une tunique blanche et les cheveux défaits, lui pointe un doigt menaçant au milieu de la figure pour déclamer ces mots d’amour.
Le soldat ― mari ou client ? ― ne dit rien. Il semble essayer le silence pour impressionner l’autre. La femme, excédée, lui fait signe de partir :
– Va-tăng ! Ê tút-suýt ! (Va-t’en ! Et tout de suite !)
Le mari éconduit se décide maintenant à parler, et d’une voix calme :
– Répète ce que tu viens de dire pour voir.
Aussitôt, se plantant juste sous son nez :
– Moa ba bơ toa ! Si toa phe két sốt, moa điếc com măng đăng phe toa xếp linh ê toa pát sê công sây đờ ghe ! (Moi pas peur toi ! Si toi fais quelque chose, moi dire commandant fais toi cellule et toi passer conseil de guerre !)
Paf ! Une gifle met un point final au sermon, décidément trop déplacé de la part d’une épouse. Elle fait deux pas en arrière et porte les mains à son visage, sans rien dire. Mais hélas ! Le mari veut qu’elle parle encore, il veut qu’elle se montre plus odieuse encore. Il se rue à l’intérieur, poings serrés. Il lui assène des crochets à la mâchoire, comme un boxeur vise le « KO » qui le mènera au titre. Aussitôt des enfants se mettent à hurler. Rapide comme l’éclair, un petit d’une dizaine d’années court frapper chez les voisins. Puis des deux côtés on entend les portes s’ouvrir. En sortent deux légionnaires, en pyjama et sabots, qui accourent chez la « victime » en maugréant. En trois minutes, une foule de femmes et d’enfants a envahi le quartier.
Absorbé un moment par cette affluence, je retourne au couple et là je constate, à ma grande surprise, que la lutte a pris une tournure bien différente. Un des voisins se fait rouer de coups par « le mari éconduit ». L’autre se décide alors à ruer sur la brute. Finalement, les bras maintenus dans le dos et le cou garrotté, le provocateur se recroqueville comme un cheveu sous la flamme pour s’écrouler sur le perron.
J’ose maintenant accourir. Mais comme c’est étrange ! Tandis que la foule m’observe avec curiosité, ces messieurs de la Légion ne me prêtent pas le moindre intérêt. Et moi qui les disais soupçonneux !
L’épouse s’est assise et, encore pantelante, elle se masse le visage et le dos. Puis tout naturellement, comme si elle était entourée de domestiques :
– Phe vơ nia ba tui ! (Fais venir patrouille !)
Soudain, un légionnaire vient me taper sur l’épaule et d’un air agressif me lance cette politesse :
– Et toi, qu’est-ce que tu fous là ?
Et moi, la mine sévère, mais poliment :
– De quel droit me tutoyez-vous ? Je suis journaliste et je viens recueillir des informations.
Baissant d’un ton :
– Recueillir des informations sur quoi ? C’est juste un couple qui se bagarre !
– Un assassinat pouvait avoir lieu, qui sait !
Un deuxième légionnaire, l’air intelligent et mieux éduqué que l’autre, me demande avec un sourire, très courtoisement :
– Alors, après cette histoire, vous allez sûrement critiquer les légionnaires ou leurs femmes ? Je peux savoir ce que vous avez l’intention d’écrire ?
Gare à moi ! Un type poli est toujours plus à craindre qu’un rustre. Celui-là est plus franc, sa colère ne m’inquiète pas. Celui-ci par contre avec son sourire, s’il commence à s’occuper de mon cas, il ira jusqu’au bout. Je dois bien réfléchir, avant de répondre :
– Une bagarre entre mari et femme est chose courante dans mon pays, alors je ne vois pas ce que je pourrais critiquer. Je pense même ne rien écrire du tout. Par contre, je vous admire vous tous ! Vous n’avez pas hésité à mettre de côté le sentiment qui vous lie entre compagnons d’armes, pour défendre une femme. Comment savoir si elle n’était pas en tort ?
Le légionnaire courtois est ravi. En effet, il rentre les épaules et à voix basse :
– C’est exact. Nous autres en Europe, nous ne levons jamais la main sur les femmes, même pas avec une fleur. Cet homme a battu une femme, ce n’est pas bien, c’est déshonorant pour nous tous. Le sexe fort doit toujours céder, même quand elles sont bonnes à rien.
Une patrouille de quatre légionnaires arrive brusquement. Les deux voisins si serviables peuvent libérer le soldat qu’ils maintenaient face contre terre devant sa paillote.
Le prisonnier emmené par son escorte, tout le voisinage retourne se coucher, car il est déjà tard. Je suis surpris qu’un tel drame leur semble tout à fait banal.
Et je n’oublierai jamais ce rire étouffé, froid, grinçant, que le mari rabroué a offert à son épouse en promesse d’un bain de sang.
Je vais pénétrer dans la maison, quand j’entends au loin :
– Il est déjà passé en « công sây do ghe », alors cette fois elle est sûre de s’en débarrasser définitivement !
¶¶¶
Son nom d’état civil est incertain : toutes les épouses de Thi Câu l’appellent madame la Garde-forestière, c’est donc le nom que j’adopterai.
Elle m’invite à m’asseoir, de bonne grâce, bien qu’il soit onze heures passées.
Pourquoi, alors que les journalistes ont toujours eu la détestable réputation de fouiner pour de l’argent, madame la Garde-forestière une fois mise au courant de ma profession et de mes motifs, n’a-t-elle pas hésité une seconde à me recevoir ?
Assise sur le lit, elle trempe un coton dans un bol de vinaigre et le passe sur le cou, les joues, le front, le nez, pendant qu’elle raconte son histoire avec un naturel, une franchise émouvantes et je me prends d’admiration pour elle qui ose parler de faits sordides sans craindre le mépris.
– On est rejetées, vous savez. Même si la société ne nous méprise plus comme avant, on ne se fait pas d’illusions sur notre sort. Tout misérable que je suis, je n’ai plus peur du rire des autres. Mon seul but c’est de devenir riche, comme cela après, je pourrai à mon tour maltraiter tous ceux qui m’ont méprisée. Mais au lieu de ça, je suis en train de me ruiner à petit feu. Au début, j’ai épousé un « si-vin » bien comme il faut. Quand il est rentré dans son pays, j’ai traîné à droite et à gauche, jusqu’à ce que j’épouse un « cô-lô-nhan ». Et maintenant des soldats de la « lê-zuong ». Et après ? Autrefois, dans ma jeunesse, j’aurais très bien pu épouser un garçon de bonne famille !
Ô lecteur ! Pour l’ouvrière de cette curieuse industrie du mariage, le « chemin des honneurs » se révèle plein d’accidents, de fondrières et de sinuosités. On n’a jamais vu dans ce pays un homme décrocher d’abord une licence, ensuite son diplôme du second degré, et finir au cours élémentaire. Or, pour une épouse d’Occidentaux, chaque mari ― ou plus exactement chaque mariage ― est l’équivalent d’un certificat qui lui permettra d’en contracter d’autres, car c’est là son seul moyen d’existence.
Cela fait longtemps que madame la Garde-forestière n’ose plus rendre visite à ses parents. En effet, fille d’une famille puissante pour sa richesse, et belle de surcroît, qui aurait pu la dire impossible à marier ? On perçoit encore aujourd’hui sur son visage, malgré les vicissitudes, les traces de sa beauté d’autrefois. Elle aurait pu jouir d’une existence paisible.
Malheureusement, l’humanité souffrante voulait qu’elle fût sentimentale et qu’elle eût un cœur apprécié pour savoir succomber aux charmes d’un homme. En pleine jeunesse, alors qu’elle pouvait encore jouir de son opulence, la demoiselle était tombée amoureuse. Le parti étant inégal, la demande en mariage refusée, elle souffrait horriblement. Quand un après-midi… une lettre de suicide !
– Mais non, j’ai réfléchi : pour quelle faute j’aurais dû me suicider ? Je voulais juste faire croire à mes parents que j’étais morte, parce que nos sentiments n’étaient plus possibles. C’est comme ça que ma mauvaise vie a commencé.
Madame la Garde-forestière a baissé la tête vers la table pendant un long moment. J’ai cru qu’elle pleurait. Mais non, en se redressant, elle montre un visage tout juste empreint de léthargie. Quelle pitié vraiment ! Son cœur est devenu sec, incapable de s’émouvoir. La jeune femme sentimentale d’autrefois a fini par devenir un « monstre ».
Car on peut appeler « monstre » une femme qui n’a plus de larmes.
– Et l’histoire de tout à l’heure, c’était pour quelle raison ?
– Ah, c’est à cause de lui, moi je n’y suis pour rien du tout. Vous savez, quand on les épouse c’est pour l’argent, ce n’est pas par amour. Mais il faut toujours qu’ils abusent. Dès qu’ils ont de l’argent, ils vont s’amuser avec des filles plus jeunes. Et quand ils ont tout dépensé, ils veulent revenir. On ne peut tout de même pas dire oui !
– Mais ils ne sont pas tous comme ça les légionnaires ?
– Non, c’est vrai. Il y a aussi des types bien et honnêtes. Mais moi je n’ai pas de chance, je tombe toujours sur des bons à rien. Qu’est-ce que j’y peux ? Celui que vous avez vu tout à l’heure c’est un Allemand. Eh bien, il s’est enfui de son pays parce qu’il a tué quelqu’un. Ah, mais vous pouvez dire qu’on a du cran pour dormir avec des assassins ! Il a un physique agréable, mais par contre, son âme, elle n’est pas belle à voir !
La voix de madame la Garde-forestière, qui s’est nettement rapprochée de moi, se fait plus basse.
Une nuit, le légionnaire se penche sur sa femme, braque une lampe à pétrole et la regarde droit dans les yeux :
– Tu me trouves beau, n’est-ce pas ?
– Oui, très.
– Et pourtant j’ai déjà tué un homme !
– Menteur !
– Tu ne me crois pas ? Tu veux voir à quel point je suis cruel ?
Le légionnaire serre les dents et la fixe d’un regard furieux. Le beau gosse a pris tout d’un coup le visage d’une crapule, terrible à voir. Effrayée, elle pousse un cri et se retourne.
– Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça fait… il était beau, il me plaisait et d’un seul coup, il m’a fait tellement peur ! J’ai vu un visage… un visage… deux visages comme ça !
Elle me désigne les trois enfants assis sur le lit, l’air hébété, qui nous écoutent depuis tout à l’heure :
– À partir de ce jour-là, j’avais tout le temps peur qu’un jour il soit pris de jalousie et qu’il tue les trois enfants que j’ai eus avec trois maris avant lui. Alors, une occasion de le quitter comme celle de ce soir, je ne pouvais pas la laisser passer !
Minuit. Le vent souffle, mais il ne pleut pas heureusement. Je me lève et demande à revenir une autre fois. Tandis qu’elle me raccompagne à la porte, madame la Garde-forestière ajoute :
– N’allez pas croire que je n’ai plus qu’une pierre à la place du cœur. Même si je me laisse battre, je suis loin d’être une idiote. Si j’accepte qu’ils reviennent, ils peuvent très bien me tuer. Si je refuse, comme ils savent que je les épouse pour l’argent, ils ne m’en voudront pas. Mais si j’accepte, alors là, ils peuvent me prendre pour une putain et dire que j’en profite pour coucher avec un autre quand ils ne sont pas là. Alors tout à l’heure ? Si j’avais accepté qu’il revienne, qui sait s’il ne m’aurait pas tué, au lieu de se contenter de me battre ?
Quelle aubaine d’avoir trouvé quelqu’un d’aussi pénétrant !
à suivre...
Rendez-vous le 26 octobre prochain pour la traduction du quatrième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.
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