Dans son reportage consacré aux domestiques, VTP se demande ce qu’il peut bien faire de toutes ces histoires qu’il a recueillies. Va-t-on le croire ? Trop de réalisme pourrait bien tuer le réalisme… Il faut dire que l’époque est à la proximité de l’actualité et de la fiction. Les genres se côtoient dans les colonnes mêmes des journaux. La frontière entre le reportage et le roman se brouille dans le feuilleton. L’enquête de Viêt Sinh et Trang Khanh consacrée à la prostitution, Hanoï la nuit1, se révèle exemplaire de ce point de vue : le ton et la forme du récit dans les premiers épisodes se distinguent si peu des fictions publiées dans le même hebdomadaire que les auteurs se sentiront obligés de rappeler au lecteur incrédule que tous les faits sont ― malheureusement ― avérés.
Il faut dire aussi que l’équivalent vietnamien de notre reportage, phóng sự, porte en lui-même assez d’ambiguïté. Mot composé alors récent (apparu pour la première fois dans un dictionnaire en 1931), son premier terme signifie « imiter » ou « calquer » et le second « évènement ». Auteur de reportages lui-même, l’écrivain Nguyên Dinh Lap fait remarquer qu’il eut fallu plutôt adopter pour le premier terme phỏng, c’est-à-dire « enquêter, faire des recherches ». De fait, c’est un mot assez englobant dans ces années 30, qui désigne aussi bien un reportage qu’un roman basé sur des faits réels. On le voit employé notamment pour Le feu de Barbusse ou À l’ouest, rien de nouveau de Remarque.
Mais, notre reporter ne se contente pas d’assumer l’ambiguïté du genre : il la cultive. Son récit sur les jeux clandestins est livré dans le journal sous l’appellation de « reportage », mais publié en volume comme « roman-reportage ». Au-delà de ce qui relève d’une cuisine éditoriale — une descente vraie dans les bas-fonds, c’est plus vendeur —, il faut admettre que le reportage est très romancé, si bien qu’on a pu le ranger dans la catégorie des « reportages en chambre », où le journaliste se contente de recueillir, puis d’agencer les récits d’un initié. À l’inverse, bien que Faire la putain soit publié en feuilleton et en volume comme roman, le narrateur le désigne dans la conclusion par « roman-reportage », insistant sur la véracité du récit, recueilli justement dans une chambre d’hôtel, d’une fille de bonne famille devenue prostituée. D’ailleurs, le roman est agencé comme une investigation « scientifique », qui doit beaucoup à la psychanalyse, des causes de la perdition. Un dernier exemple : le reportage sur les domestiques bascule assez vite dans le romanesque, le narrateur poussant la poétique de l’immersion jusqu’à devenir lui-même un quasi-personnage de son récit, avant de déclarer dans l’épilogue un brusque retour au réel : « Et maintenant, je redeviens moi. »
En somme, notre illusionniste semble ne pas vouloir choisir entre reportage et roman. Il laisse ses protagonistes osciller entre personnes et personnages, au gré des récits rapportés ou reconstruits. Auteur dramatique par ailleurs, VTP n’hésite pas non plus à recourir aux procédés du théâtre, faisant alterner récits et scènes dialoguées où les répliques sont introduites par des didascalies plus vraies que nature.
Les nombreuses citations contribuent elles aussi à ancrer ses reportages dans la littérature : chansons populaires, poèmes contemporains et surtout ce grand classique auquel VTP fait souvent référence dans L’industrie du mariage avec les Occidentaux : le Kiêu. Ce roman en vers conte les mésaventures d’une jeune femme qui, par piété filiale, se sacrifie en contractant un mariage, lequel se révélant être un marché de dupes l’entraîne dans le milieu de la prostitution. Cette histoire pleine de péripéties, qu’il serait impossible à résumer, offre une galerie de caractères dans laquelle le narrateur s’amuse à piocher pour des comparaisons ironiques qui ne tournent pas vraiment à l’avantage de ses « héroïnes ».
« Et avec son style singulier, bien des fois on ne sait plus s’il plaisante ou s’il est sérieux. »
VTP ne pouvait se contenter d’être le secrétaire de son temps. Le sérieux greffier du roman naturaliste, très peu pour lui. S’il maintient une distance avec ses sujets, elle est souvent ironique. Dans L’industrie du mariage, les épouses d’Occidentaux sont tournées en ridicule, notamment pour leur français de cuisine, et les légionnaires en prennent pour leur grade. Ce reportage social tranche sur le ton de l’époque, car ce n’est pas vraiment la compassion qui domine, ou la bienveillance, pour prendre un leitmotiv plus actuel.
Notre écrivain réaliste se proposait de « décrire les gens comme ils sont », mais le constat l’accable, au point de ne plus trop savoir s’il faut en rire ou en pleurer. C’est dans cette alternative que l’humour peut se faire grinçant. Qu’il adopte la forme du roman-reportage ou du reportage-roman, au fond qu’importe, son genre de prédilection c’est la satire. VTP souffre de cette société coloniale et il le répétera jusqu’à son dernier souffle. Il aura sans doute trouvé dans la satire, pour reprendre la belle formule de Colette Arnould, de quoi « changer en étincelles la braise qui couve et transformer une souffrance en plaisir. »2
En somme, VTP adopte et adapte des formes occidentales pour finalement s’inscrire dans une tradition satirique, qui m’apparaît au fil de mes lectures comme une veine importante de la littérature vietnamienne. Je me trompe peut-être, mais cela vaudrait la peine de creuser.
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Le reportage paraît dans le journal Phong hoa, du 10 mars au 18 août 1933. ↩︎
Colette Arnould, La Satire, une histoire dans l’histoire : Antiquité et France, Moyen Âge — XXe siècle, PUF, 1996. ↩︎
Ce que les Rougon-Macquart apportent de réellement neuf à la littérature, c’est l’annonce du roman-reportage.
Julien Gracq, En lisant en écrivant.
Pour décrire une société en décomposition, VTP se veut réaliste. Pas question de séduire le lecteur par la romance ni de l’endormir par des contes édifiants. L’art doit viser une efficacité qui le dépasse.
Commençons par refuser les « mensonges de la littérature », comme notre écrivain ne cesse de le répéter. On appelle une prostituée une prostituée, sans égard pour l’euphémique demi-mondaine ou la courtisane au grand cœur des romantiques. Comme l’auteur du Roman expérimental, VTP fustige la littérature idéaliste qui rend le sordide plus séduisant. Ce sont les œuvres romantiques, en habillant leurs héroïnes d’un voile de gaze, qui corrompent l’imagination du lecteur et de la lectrice, alors qu’il faudrait les indigner avec la vérité nue.
Il s’agit de décrire « les gens comme ils sont, pas comme ils devraient être », à commencer par les misérables, parce que bons révélateurs des dysfonctionnements de la société coloniale… et moins sujets que les puissants à émouvoir la censure. Il s’en trouve peu de sympathiques chez VTP qui s’efforce de les rendre à leur complexité. Misérables, ils le sont comme pour Hugo à double titre : de simples victimes de leur condition si elles ne l’étaient pas aussi de leurs vices. Alors, autant éviter une vision binaire : toutes les fautes ne peuvent incomber au colonisateur !
Pour « dire le vrai » de cette société coloniale qui l’exaspère, mais en écrivain averti de l’illusion réaliste1, le jeune VTP adopte dès 1933 un genre en vogue : le reportage littéraire. Ou plutôt adapte à ses fins, un peu trop peut-être aux yeux de ses détracteurs.
Je propose de rebondir sur leurs critiques, instructives comme toujours.
« L’auteur ne devrait pas se montrer si ouvertement. Savoir s’effacer en maintenant une présence, c’est tout un art. »
Le reportage s’impose en Occident comme un genre majeur de l’entre-deux-guerres2. Vite adopté au Vietnam, où les reportages de Louis Roubaud et d’Andrée Viollis consacrés à la répression coloniale en Indochine ont un certain retentissement.
Les Vietnamiens ont pour coutume de vénérer « l’ancêtre fondateur » d’un corps de métier. C’est à Tam Lang que revient l’honneur de « fonder » le reportage social avec la publication en 1932 de Tôi keoxe relatant son immersion dans le milieu des pousse-pousse, ces « hommes-chevaux » auxquels Nguyen Cong Hoan a consacré une nouvelle célèbre. Fidèle au genre, le reportage conclut par un appel à réformer et, dans la préface à une réédition, l’auteur se félicite des progrès obtenus. Tam Lang, non content d’avoir accueilli VTP dans le milieu du journalisme, lui a probablement montré la voie. D’ailleurs, il reconnaîtra plus tard que le disciple, sacré très jeune « roi du reportage au Tonkin », a surpassé le maître.
Si notre journaliste ne peut, contrairement aux grands reporters comme Albert Londres, mener bien loin son « bâton de chemineau », il reprend à son compte la même « mise en scène d’une découverte dont il est le témoin privilégié »3. Les reportages écrits à la première personne du singulier partagent avec un certain pathos une situation méconnue du lecteur. À la fois journaliste et écrivain, VTP recourt lui aussi aux moyens de la littérature pour entretenir l’intérêt du lecteur, notamment aux trois grands procédés narratifs employés par le genre du reportage qu’Alain Tassel a très bien décrits4. Tout d’abord, le narrateur « se présente comme l’acteur de son récit » qui fait vivre l’événement en direct, comme on peut le voir dans l’incipit de L’industrie du mariage avec les Occidentaux nous mettant d’emblée devant le journaliste en pleine altercation avec un légionnaire. Ensuite, on retrouve chez VTP la même « poétique de l’immersion ». Dans son reportage consacré aux domestiques, il prétend partager la vie de ses sujets, les préparatifs (comme se laisser pousser les cheveux) lui auraient pris un mois, ce qui est sujet à caution quand on sait que ce reportage fût improvisé à la hâte pour remplacer la publication d’un roman brutalement interrompue en mars 1936. Enfin, notre reporter se fait souvent autobiographe : il ne montre aucune hésitation à parler de lui-même, à partager ses impressions les plus personnelles avec son lecteur.
« Truong Chinh et bien d’autres n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils soulignent que les romans de Vu Trong Phung sont en réalité des reportages déguisés sous le nom de romans. »
À la confusion du réel doit correspondre une confusion des genres. C’était du moins le crédo du naturalisme, auquel le reportage de l’entre-deux-guerres emprunte une « rhétorique du désordre »5 aux nombreuses déclinaisons : reportages romancés, romans tirés de reportages, romans-reportages, etc.
Le reportage long s’inscrit dans une temporalité hybride, entre l’immédiateté du journalisme et le « hâtez-vous lentement » de l’ouvrage littéraire. Il est manifestement chez VTP une forme ouverte, qui sait se plier aux contingences. Qu’il écrive un roman ou un reportage, il exerce dans l’urgence une activité de feuilletoniste. En janvier 1937, il n’a pas moins de trois romans et un reportage sur le feu. L’écrivain Vu Bang6, proche de Phung et dédicataire de L’industrie du mariage, raconte que notre romancier devait se procurer la dernière livraison pour vérifier où en était restée l’intrigue. Dans son reportage sur le dispensaire des maladies vénériennes, ce n’est qu’à la cinquième livraison qu’il obtient l’autorisation de pénétrer dans la place. Car on n’y accède pas plus facilement qu’Albert Londres Chez les fous. Ainsi le reporter doit-il composer avec les circonstances : ne pouvant aller « direct à l’os », il ménage une longue introduction sur plusieurs numéros à renfort de chiffres sur la prostitution et d’éléments pour un historique du dispensaire.
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Voir Henri Mitterand, L’illusion réaliste : de Balzac à Aragon, PUF, 1994. ↩︎
Paul Aron, « Entre journalisme et littérature, l’institution du reportage », COnTEXTES [En ligne], 11 | 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/contextes/5355↩︎
Alain Tassel, « Poétique du reportage dans Témoin parmi les hommes (1956-1969) de Joseph Kessel », Revue d’histoire littéraire de la France, décembre 2008, p. 913-929. ↩︎
Yves Chevrel, Le naturalisme. Étude d’un mouvement littéraire international, Paris, PUF, 1993. ↩︎
Voir Bôn muoi nam noi lao (Quarante ans de mensonges). ↩︎
Nous arrivons à la fin de notre feuilleton… Voici la traduction intégrale de l’épilogue de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
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La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.
Épilogue
Au commencement de ce reportage, j’avais promis au lecteur d’évoquer les épouses de « cô-lô-nhan » et les épouses de « si-vin ». Après mon séjour à Thi Câu, autrement dit après mes articles sur les maris de la « lê-zuong » qui ont dû vous permettre de mieux comprendre les particularités de cette industrie, je devais encore chercher des épouses de rang supérieur…
Les encouragements de mes confrères me comblaient de joie.
Mais, ce reportage n’a pas été apprécié de tout le monde.
Trois lettres sont arrivées… M. Do Van, le directeur du journal, s’est pris le front durant une minute.
L’une d’elles vient d’une épouse anonyme, qui souhaite apporter son soutien et promet des anecdotes « intéressantes ». Celle-ci ne compte pas.
La deuxième lettre, c’est un Français qui presse l’auteur de rencontrer des épouses d’hommes de pouvoir, comme des administrateurs ou de gros commerçants. Un encouragement digne de suspicion, comme s’il poussait à la faute.
Passons à la troisième, d’un Français également, qui conseille sur un ton aimable de renoncer. L’expéditeur prévient le journaliste des poursuites qu’il encourt s’il continue à publier ce reportage. Je n’ai pas le droit d’étayer la théorie selon laquelle Occidentaux et Orientaux seraient incapables de s’unir par l’esprit. Je ne dois pas semer le plus petit soupçon sur les premiers. Je ne suis pas non plus autorisé à salir l’image des familles franco-vietnamiennes, en disant que les épouses font de ces mariages un commerce… Bref, on ne me laissera plus me moquer du monde (?) impunément.
C’est probable…
Mais le sourire des deux magistrats, alors ?
C’est lâche d’avoir peur, cependant il arrive en certaines circonstances qu’avoir peur ne soit pas lâche. En outre, à quoi sert de faire long ? La vérité n’est-elle pas toujours la vérité ?
Mais un poids d’en haut menace de tomber, si je continue…
Alors il suffit !
Décembre 1934.
Rendez-vous le 14 décembre prochain pour un article qui aborde l’art du reportage chez Vu Trong Phung : roman-reportage-roman.
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Voici la traduction intégrale du neuvième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
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IX — L’esprit de monopole
Voilà près de quatre jours que je rôdais, la documentation recueillie était passablement suffisante, alors je comptais rentrer à Hanoï et repartir ensuite pour Chua Thông.
J’avais pu assister, des premières loges, au « divorce » suivi du mariage de madame la Garde-forestière, j’avais écouté Suzanne me confier ses hésitations et Dimitov sa vie de mari aux 9 femmes successives. J’avais vu de mes propres yeux madame la Sergente Tu, l’enterreuse de ces dames et lionne déchue, enseigner tous les trucs à ses petites pour éviter les départs à la cloche de bois… Si je pouvais encore être reçu par madame l’Adjudante Nhoang, j’aurais collecté assez « d’échantillons représentatifs » de cette industrie du mariage avec les Occidentaux.
Malheureusement, tandis que la femme de l’échoppe, grâce à laquelle j’avais sympathisé avec Dimitov, me désignait du doigt madame l’Adjudante, cette dernière s’énervait contre une marchande de légumes. Son visage avait le même air contrarié que l’émissaire du roi Lê Hoan, le fameux jour où il avait voulu raser tout un village à cause d’un veilleur incapable d’attraper les grenouilles dont le coassement indisposait les précieux orifices du seigneur. J’en ai conclu que le moment n’était pas favorable et, poussant un long soupir de résignation, je suis allé saluer mon ami du village de Cô Mê avant de retourner à la gare. Après tout, me suis-je dit, j’ai déjà noté bon nombre d’impressions au sujet de cette « reine détrônée », au faîte de sa puissance jadis à Viêt Tri et maintenant vieille dame sur la paille qui, selon la loi des compensations, paie pour sa grandeur passée.
Oui, mais voilà…
Je dois sans doute à l’intervention d’un « bon » génie ― au moment où je passais devant le cinéma l’Alhambra en me demandant s’il pouvait bien rester des cars pour Hanoï ― d’avoir rencontré Hector, alias le Génie des Eaux, ce légionnaire dont le lecteur se rappelle sans doute l’épisode de l’amoureux éconduit. C’est avec allégresse qu’il m’a tordu le bras, avant de m’annoncer fièrement qu’il avait trouvé un bien meilleur parti, que sa « promise » était une métisse autrement plus belle que l’odieuse Garde-forestière.
Si je voulais la voir, je n’avais qu’à le suivre. Comment refuser ?
C’est donc au « bon » génie que je dois d’avoir assisté à une scène horrible, tremblant de tout mon corps et le cœur tambourinant d’angoisse, comme si j’étais rené en des temps millénaires, lorsque la vie d’un homme ne valait pas plus qu’un ver sous la botte de l’empereur Ngoa Triêu !1
Cette scène-là, au moment de la raconter à la lumière de ma lampe, j’ai la plume qui hésite, tant l’indignation, toujours intacte, me fait bouillir le sang.
¶¶¶
La nuit est tombée quand nous arrivons à la maison de la « promise », mais à quelques pas de la porte, nous entendons comme des gémissements prolongés qui viennent de l’intérieur… Nous sommes surpris, car ce ne sont pas des pleurs d’enfant et que se perçoivent aussi les cinglements d’un rotin.
Nous approchons sur la pointe des pieds… passons le nez dans l’ouverture… Sur un lit à l’européenne, mais recouvert d’une natte chinoise, il y a un… il y a le corps d’une belle blancheur tendre et entièrement nu d’une femme, allongée face contre l’oreiller et dont les monticules se tordent de douleur sous les « battements » d’un plumeau que l’Adjudante elle-même abat par intermittence, assez cruellement certes, mais avec l’application consciencieuse d’un vieux mandarin qui tient le tambour dans un chant de ca tru.2
Madame l’Adjudante en pleine éducation de sa fille aînée !
Hector observe les sursauts du corps d’ivoire et au troisième, n’y tenant plus, flanque un coup de pied dans la porte. Les deux mains dans les poches, il examine l’intérieur de la pièce en faisant les gros yeux…
– Oh non, mon Dieu ! Quelqu’un vient !
Est-ce par souffrance ou dépit, je ne saurais le dire, mais Hector reste le regard figé, pinçant les lèvres. À l’intérieur de la pièce… les cinglements et les pleurs ont cessé, mais on entend des sabots qui claquent.
D’un coup de menton, Hector me fait signe d’entrer.
Mon salut laisse madame l’Adjudante impassible, qui recommande à sa fille :
– Tu n’auras qu’à dire que je suis folle, mais va pas brader surtout !
Puis, elle jette le plumeau dans un coin de la pièce et, sans nous adresser la parole, tire un grabat pour s’asseoir. Elle reste assise, l’air hébété, dans ses réflexions.
Qu’en déduire ? Que cette femme est une demi-folle ou une demi-sage ? Son comportement me laisse perplexe… Et si cette violente correction n’était qu’une mise en scène ? Et si l’Adjudante savait que son « précieux gendre » allait venir ? Qui sait si elle ne voulait pas éveiller la pitié pour sa fille ou encore… exhiber les secrets admirables de son corps de rêve ?
Je suis absorbé dans mes réflexions quand la fille quitte la pièce d’à côté pour nous rejoindre. « Ce modelé impeccable, ce monument de la nature »3 est maintenant caché sous des pièces de soie. Ses yeux cernés sont tout à fait secs maintenant. Alors qu’elle me regarde avec embarras, Hector s’empresse de dire :
– Voici une nouvelle connaissance, il est journaliste. Mais vous savez, l’acte cruel de tout à l’heure, c’est tout le monde qui dirait que c’est barbare, pas que les journalistes, ça j’en suis sûr !
Puis, se tournant vers moi :
– Je n’arrive pas à y croire ! Comment une personne de votre race peut être aussi cruelle que les nègres d’Afrique !
Aussitôt, la fiancée invite son promis et moi-même à nous asseoir :
– Monsieur, ne vous moquez pas. La vérité c’est que ma mère est un peu folle, c’est pour ça qu’elle me bat de cette manière étrange. Si je ne prends pas sur moi, elle cassera les meubles ! Et où est-ce qu’on trouvera l’argent pour les remplacer entre chaque crise ?
C’est ce qu’elle essaie d’expliquer à son « fiancé », en français, et ma foi sans trop d’hésitation. Et le bien-aimé alors ? … Son cœur compatissant s’est ému, il a trouvé un sens à sa vie désormais : protéger ce corps frêle comme un saule, sous l’empire de la folie maternelle. Car, en attirant la main de sa bien-aimée sur son cœur :
– Oh, je t’aime, si tu savais comme je t’aime !
Puis, Hector fait la bêtise de serrer son amoureuse devant moi et de l’embrasser très bruyamment.
J’ose ainsi parler de bêtise, non parce qu’il ne sait respecter les convenances devant un inconnu, mais parce que moi aussi j’étais dans le public quand son amoureuse a joué dans le plus simple appareil… Lorsque la scène est encore présente à mon esprit, qui plus est… ne voyez-vous pas, cher lecteur, ce que ces marques d’affection peuvent avoir de pornographique ? Si j’ai pu avoir, ne serait-ce qu’une minute, des pensées indécentes, vous admettrez que ce n’est pas de ma faute…
Mais, je ne suis pas assez bête tout de même pour laisser des gens se donner de l’amour sous mes yeux, tandis que moi, je ne sais ni où ni avec qui je dormirai cette nuit…
Madame l’Adjudante est partie se cacher, mais sa fille doit pouvoir expliquer ses crises de folie :
– Vous savez, monsieur, ma mère n’a pas de chance. Pourtant, elle était assez aisée quand elle était jeune, mais maintenant c’est tout le contraire. Si elle est folle, c’est justement à cause de la pauvreté. Si elle est aussi cruelle avec moi, c’est parce qu’elle voit tous ces enfants métis qui ne feront jamais rien de leur vie. C’est moi qui paie pour ces bons à rien !
– J’aimerais savoir précisément pourquoi votre mère, à l’époque où elle vivait encore à Viet Tri, a eu cette idée étrange de s’assurer le monopole. D’après ce qu’on m’a raconté, aucune fille qui venait d’ailleurs ne pouvait trouver de maris.
Elle s’empresse d’expliquer :
– Mais c’était une bonne idée justement ! Ce n’est pas que ma mère se croit meilleure que les autres, ce n’est pas de la vantardise, contrairement à ce que tout le monde dit. La raison, c’est que dans ce métier d’épouse (voilà encore ce métier, hélas !) on voit toutes sortes de choses ignobles. Il y a beaucoup de filles sans aucune morale, qui ne respectent jamais l’honneur de la profession. Elles épousent n’importe qui, elles prennent ce qu’on leur donne sans se poser de questions. Et puis elles passent leur temps à se dénigrer, à s’enlever le pain de la bouche. Tenez par exemple, pour une personne comme moi qui veut maintenir un prix élevé, si d’un seul coup une fille débarque de nulle part avec sa pancarte de promotion exceptionnelle, je n’ai pas le droit d’être énervée ?
Je me contente de sourire. Satisfaite, elle ajoute :
– Mais les gens sont vraiment trop méchants. Ils ironisent : si elle est pauvre, c’est pour payer sa méchanceté dans le temps. Rien que d’y penser, ça me dégoûte !
Eh bien, mademoiselle, ce n’est pas beau de mentir ! Même si j’admire ce dévouement pour votre mère, je n’oublie pas que, pour elle, le souci de « relever l’industrie » venait loin derrière celui de « relever les enveloppes ».
Il y a huit ans en effet, les filles qui arrivaient à Viet Tri les mains vides n’avaient aucune chance de trouver un mari. Même celles qui y suivaient leurs époux, si elles refusaient d’obéir à l’Adjudante, ne risquaient pas de s’éterniser.
Personne n’a jamais vraiment compris ses « tuych »…
Mais c’était sans compter sur… la loi des compensations.
Un jour, elle a rencontré madame la Caporale François venue avec son mari :
– Eh, tu es juste la femme d’un caporal, c’est tout, hein ! Et puis, tu pourrais être madame la Sergente ou l’Adjudante, c’est pareil. Ici, tout le monde doit passer par moi…
Et la Caporale François de répondre immédiatement à l’arrogante :
– Mais je sais très bien qui vous êtes. C’est que je viens juste d’arriver, je suis encore en pleine installation, alors je n’ai pas trouvé le temps de venir vous saluer. Je vous prie de me pardonner.
Madame l’Adjudante était assez satisfaite. Assez seulement, car la Caporale avait les mains vides et insolemment jointes dans le bas du dos qui plus est. Ne voyant pas de « présent », elle s’est mise à pester :
– Oh, mais tu peux toujours me saluer, c’est pas interdit ! Mais tu dois bien connaître les usages, non ? Tu veux peut-être savoir de quel bois je me chauffe ? T’as l’intention de rester ou pas ?
– Bien sûr, tiens ! C’est vous qui voulez partir !
Madame la Caporale s’est précipitée sur elle en brandissant un marteau de belle taille.
Un trône en or, d’un coup renversé.
Je me l’imagine facilement : une grosse femme à large face comme un couvercle de boîte à offrandes, assise près d’un coffret de bétel rempli de fleurs parfumées, qui commande toutes les épouses de Viêt Tri.
Une vieille dame maintenant, qui traîne sa débilité dans une blouse de coton à manches larges défraîchie, qui passe ses crises de violence à battre sa fille après l’avoir déshabillée.
¶¶¶
– Alors, vous êtes heureux ?
Hector, très étonné :
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Éprouver de l’affection pour quelqu’un, c’est un bonheur. Surtout quand l’affection devient de l’amour. Vous aimez quelqu’un qui vous aime aussi, alors si ce n’est pas le bonheur…
Il se lève pour me serrer la main et d’un air grave :
– Si le bonheur c’est ça, alors oui, je suis très heureux. Et je vous informe que ma fiancée est maintenant ma femme. D’ailleurs, c’est notre nuit de noces.
Et moi, interloqué :
– Aussi vite ? Comment avez-vous fait ?
– Quand j’ai vu qu’elle avait une mère aussi cruelle, j’ai eu tout de suite pitié. Alors j’ai décidé qu’elle serait ma femme.
J’en suis presque ému. Je suis content pour cette malheureuse femme qui souffre tellement dans son cœur et dans son âme. J’admire ce soldat qui peut s’émouvoir devant un spectacle affligeant.
Je commence à rêver… La femme n’est pas animée par l’argent, l’homme ne se contente pas d’acheter des plaisirs charnels. Autrement dit, de toute mon enquête, c’est le premier couple que je vois s’épouser par amour.
– Et en plus, aujourd’hui c’est mon jour de solde.
Ce fut son dernier mot. Ce fut aussi, hélas, la fin de mes illusions.
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Dernier empereur (1005-1009) de la dynastie des Lê antérieurs, un des plus cruels et sadiques de l’histoire du Vietnam. VTP emprunte le nom de cet empereur comme pseudonyme au cours de l’année 1936. ↩︎
Voici la traduction intégrale du huitième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
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Mais enfin ! Que peut-elle avoir de commun, madame la Garde-forestière, avec la My Nuong du poète Nguyen Nhuoc Phap, cette femme que « maints hommes subjugués chantaient dans leurs poèmes »2 , pour qu’Hector et son camarade de régiment, mais aussi rival en amour, en viennent à souiller leur honneur et se traiter de tous les noms d’animaux ?
Assis les bras croisés très poliment dans un coin de la pièce, je parviens, je ne sais comment, à ne pas entrer dans leur collimateur. Mais c’est dans la nature des choses, en fait. Ils sont bien trop occupés à gagner le cœur de My Nuong pour me soupçonner d’être l’amant de madame la Garde-forestière.
En outre, ce n’est pas notre première rencontre avec Hector.
La première, sous ce même toit, alors qu’il venait déposer son cœur aux pieds de sa dame, m’a permis d’avoir une conversation très cordiale avec lui.
Apprenant que j’écrivais pour un journal en vietnamien, il m’avait rendu ma carte de presse avec beaucoup de courtoisie et demandé aussitôt si l’assassinat de Barthou et d’Alexandre 1er à Marseille n’avait pas provoqué de réactions dans le gouvernement français. Au courant de l’affaire par les dépêches d’agence, je lui en ai fait un bref compte-rendu avant de le laisser à son conciliabule amoureux. Quand je lui ai parlé de mon enquête sur le pauvre sort des enfants métis, il a applaudi mon initiative et condamné vigoureusement l’indifférence de nombreux légionnaires. N’ayant ni femme ni enfant, ses accusations m’ont semblé d’autant plus sincères. Ayant su rester au-dessus de tout soupçon la première fois, ma présence chez madame la Garde-forestière ne présente aujourd’hui aucun risque. Si je dois encore rester sur mes gardes malgré tout, c’est avec le rival. Pour le moment, les deux partis continuent librement leur querelle, comme si je n’étais pas là.
Ils s’expriment dans un mauvais français et il me faut écouter très attentivement pour comprendre, non sans surprise, que le titre d’époux revient au rival d’Hector, un légionnaire assez âgé qu’il appelle d’une façon fort méprisante le chameau. D’ailleurs, ce chameau victorieux est aussi un sale juif.
Devant la lutte entre le Génie des Monts et le Génie des Eaux, My Nuong conserve un calme difficile à décrire, avec ce même je-m’en-foutisme, cette même impartialité froide qu’affichait son père, le roi Hung Vuong.
Hector sait rester poli :
– Je trouve ça bizarre quand même, si tu permets. Je suis venu discuter avec elle une semaine avant toi. Et cette femme, oui cette femme-là précisément, elle m’a fait une promesse. Et voilà le résultat !
Le vieux légionnaire contracte son visage pour se forcer à rire. Vous avez certainement déjà rencontré, chers lecteurs, un visage comme celui que je voudrais décrire : la face hérissée de poils, les cernes qui pendent sous les yeux, les lèvres d’un blanc très pâle et les dents gâtées, un visage triste au repos et grimaçant quand il lui prend de rire.
– Non, non, non ! Je suis venu il y a cinq jours, pas plus, et cette femme-là m’a dit qu’elle était d’accord pour m’épouser. Et à chaque fois que je suis venu, t’étais jamais là. Alors maintenant, crois-moi, le mieux c’est que tu t’en ailles. Et pour ta gouverne, elle vient d’accepter 10 piastres de ma part.
Hector se tourne vers madame la Garde-forestière et avec un sourire douloureux :
– Mais alors, ça rime à quoi tes promesses ?
La réponse de madame la Garde-forestière relève du genre comique :
– Sê ba ma phốt, nét si bá ? Uầy, moa bờ rô mét a vu tú đơ, mè lúy viêng a văng vù ê a lô se mon ma ghi ! Vu dết dơn ê bố cu gia lu, moa ba ù loà ! (C’est pas ma faute, n’est-ce pas ? Ouais, moi promettre à vous tous deux, mais lui vient avant vous et alors c’est mon mari ! Vous êtes jeune et beaucoup jaloux, moi pas vouloir !)
Hector crache par terre pour bien exprimer son mépris. Il allume une autre cigarette, puis revient vers son rival :
– Tu me l’as prise sous le nez, espèce de chameau !
Mais le « chameau », plein de sagesse, se contente du même rire forcé, puis demande :
– C’est la première fois que je te vois, alors quand est-ce que j’aurais pu te voler ? Tu es jeune, encore bien naïf.
Hector irrité, d’une voix encore plus méprisante :
– Parfaitement ! Je suis encore très jeune, moi, j’ai pas ton expérience ! J’ai surtout pas la chance d’être né à Vienne et de connaître les charmes de la Capitale de l’Amour. Alors c’est la première fois que je suis jaloux, moi.
C’est là que le chameau se départit de son calme :
– Sale type ! Tu veux insinuer quoi ? Que chez moi j’étais cocu et qu’en arrivant ici, je m’accroche à une femme dès que j’en trouve une ? Eh ben, tu te trompes ! J’en prends une comme je prendrais une domestique, c’est tout ! Parce que, tel que tu me vois, je suis pas du genre à laisser une femme me pourrir la vie !
Eh bien ! On peut dire que le vieux soldat ne prend pas de gants avec madame la Garde-forestière.
Ne trouvant plus rien à dire, Hector tire un billet de son portefeuille, le pose sur la table. Et s’adressant au couple :
– Bon, ça va ! Voilà 1 piastre pour toutes les fois où vous m’avez offert le café. Payez-vous avec !
Puis, prenant son chapeau, il sort… sans saluer personne. Mais arrivé sur le seuil, il se retourne :
– Tous mes vœux de bonheur au fait ! Et à ce propos, permets-moi de te présenter ce jeune Annamite, c’est un journaliste. Il se fera un plaisir de célébrer votre belle union !
Moi qui mûrissais l’intention de partir, je vais être obligé de rester…
¶¶¶
J’ignore si le vieux soldat a accordé de l’attention à cette dernière pique d’Hector, mais il m’a demandé s’il pouvait ôter son uniforme, puis invité à rester pour discuter un peu, mais seulement après avoir « cassé la croûte ». Après les propos bien sournois du jeune, je me sens obligé d’accepter. Si l’ancien veut feindre l’ivresse pour m’agonir, j’aviserai…
Madame la Garde-forestière a envoyé un de ses enfants chercher du pain, elle allume une lampe à alcool, prend un pot de beurre, quelques œufs et des tranches de saucisses qu’elle pose sur la table. Elle commence à préparer le repas.
Notre conversation devient plus chaleureuse, grâce au fumet des victuailles et surtout à l’alcool qui… le relève.
– Comme il faut apporter de l’argent pour se marier, est-ce que vous trouvez que ce genre d’union ressemble à un commerce ?
Je tourne ma langue sept fois avant de répondre :
– Mais alors dans ce cas, le mariage a toujours été un commerce dans mon pays ! Vous savez sans doute que la plupart des gens d’ici respectent encore les vieilles coutumes, donc c’est rare qu’ils se marient par amour. Vous ne verrez jamais un jeune couple, après les fiançailles, autorisé à se parler ouvertement pour jauger leurs caractères, comme en Europe. De fait, accepter les cadeaux d’un homme, pour ensuite devenir son épouse, ne revient-il pas à se vendre ? Vos 10 piastres de tout à l’heure, si je les considère selon le point de vue de mes compatriotes, sont les cadeaux offerts par la famille du fiancé. C’est aussi simple que cela, alors ne craignez pas que je me moque de vous. Pour pouvoir le faire, il faudrait que je critique mon propre pays d’abord.
Il n’en fallait pas plus pour contenter mon vieux légionnaire, qui n’en finit pas de hocher sa tête toute blanche. Le cou d’un soldat ne soupçonne pas l’honneur qui lui est fait de jouer le cou d’un député annamite.3
Mais, je dois reconnaître que je l’ai bien… abusé. Je poursuis :
– Au sujet du mariage, j’ai lu certaines pensées très amères, mais en même temps très justes, d’un philosophe européen. Malheureusement, je ne me rappelle plus son nom (et pour cause, puisque je suis en train de le fabriquer de toutes pièces !), mais voici dans les grandes lignes ce qu’il écrit : « Qu’ont-elles de si méprisable, les prostituées ? Pourquoi sont-elles condamnées par toutes les sociétés, quelles qu’elles soient ? Si l’on y regarde de plus près, pour épouser une femme de très bonne famille, nous autres les hommes devons débourser des sommes considérables. En plus de cette dépense initiale, il faut naturellement les accueillir sous notre toit. Si l’on fait le calcul pour une vie entière, cela représente beaucoup d’argent. Alors qu’avec une prostituée, l’épouse d’une nuit en quelque sorte, la somme dépensée reste modeste. Finalement, qu’elle soit d’une nuit ou de toute une vie, une femme ne fait jamais que se prostituer. Alors, en quoi les prostituées d’une vie devraient-elles se croire supérieures aux autres ? » Vous voyez ? Si l’espèce humaine est ainsi mauvaise, en Orient comme en Occident, dans les pays civilisés comme dans les pays arriérés, si vous êtes comme moi et que je suis comme vous, alors à quoi bon l’éloge ou la critique ?
Mince ! Le légionnaire est fou de joie ! Il me saisit la main et la secoue, secoue, jusqu’à m’en luxer l’épaule !
L’épouse a fini de préparer le repas et son petit vient de rapporter le pain. Nous nous attablons avec beaucoup de solennité.
Mais, je vous en prie, chers lecteurs, n’allez pas me soupçonner d’avoir tout inventé pour gagner un repas. Je devais me montrer habile, si je ne voulais pas laisser à Hector le plaisir de nous jouer un vilain tour !
Maintenant, le mari ― le jeune marié devrais-je dire ! ― peut laisser libre cours à son bonheur :
– Vous savez ce qui me plaît le plus, c’est que je peux faire confiance à ma femme. Entre un vieux fatigué comme moi et un beau jeune homme, c’est moi qu’elle a choisi. Ça suffit pour me prouver qu’elle est fidèle.
Cette dernière phrase me rappelle le moment où madame la Garde-forestière critiquait Hector pour sa jalousie. Voici la réponse que j’obtiens :
– La première fois qu’il vous a vu ici, il vous a tout de suite parlé amicalement, n’est-ce pas ? Eh bien à sa deuxième visite, il n’a pas arrêté de m’interroger sur vous ! J’ai été obligée de tout expliquer dans les détails. Une femme comme moi ne prendrait jamais un amant jeune comme vous… Et lui-même, il l’a dit : « c’est sûr qu’une personne instruite et de la haute société (?)4 ne risque pas de venir dans un endroit pareil, surtout pour chercher des pauvres filles dans ton genre. » Alors, je croyais qu’il avait compris. Mais non, la fois d’après il a encore fallu que je lui dise si vous étiez encore là ou rentré à Hanoï. Finalement, j’en ai eu marre et je lui ai dit franchement : « dites donc, si vous voulez m’épouser, faites la demande, mais ce n’est pas à moi de vous prier ! On n’est pas encore mariés que vous commencez déjà à être jaloux ! »
– Mais c’était osé d’accepter la demande des deux hommes en même temps !
Elle rit, puis me demande innocemment :
– Et alors ? Qu’est-ce qu’il y a de si terrible ?
Je ne m’y attendais pas ! En fait, dans cette industrie du mariage, les gens ne cherchent pas à dissimuler la saleté sous une couche de vernis. Ils n’essaient plus de sauver les apparences. Tout à fait comme dans cette chanson populaire :
J’étale les gâteaux sur le van
Si je te conviens, je les vends
Si tu me conviens, tu les prends
Madame la Garde-forestière ajoute :
– Mais chaque fois que l’autre est venu discuter du prix, je l’ai bien prévenu que je l’épouserais seulement si personne n’apportait l’argent avant lui !
¶¶¶
On peut dire que la vie est belle désormais pour madame la Garde-forestière. Pendant qu’elle fait la vaisselle, qu’elle remplit son rôle de maîtresse du logis, son seigneur appelle ses trois enfants, nés de deux lits précédents, pour les serrer dans ses bras, puis il prend le plus petit sur les genoux et l’embrasse avec affection.
Madame la Garde-forestière n’est-elle pas heureuse ainsi ?
Difficile de répondre. Son visage est tellement impassible qu’il semble « lisse comme la pierre, solide comme le bronze »5. Surtout pour une jeune mariée, et au soir de ses noces, l’absence de tout sentiment, cet air de « général sans peur » que montre le visage de Tu Hai quand il meurt debout, sont particulièrement désagréables à regarder !
Je repense à la scène où madame la Garde-forestière s’est fait battre par son mari allemand : son visage montrait la même impassibilité. À l’Ouest, rien de nouveau !
Je me lève et serre la main du mari. Puis, m’adressant à sa femme :
– Permettez-moi. Je vous souhaite cent ans de bonheur avec votre mari !
Elle répond en riant :
– Même si on s’entend bien, on n’ira pas au-delà de trois ans. Après, il devra repartir et à ce moment-là, il faudra songer à se remarier !
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Le titre de l’épisode reprend celui d’un conte en vers du poète Nguyen Nhuoc Phap paru en 1935. Dans ce conte traditionnel, le roi Hung Vuong ouvre un concours pour marier sa fille My Nuong. Les 2 candidats rivaux, Son Tinh (le Génie des Monts) et Thuy Tinh (le Génie des Eaux) doivent offrir les plus beaux cadeaux de mariage. Son Tinh sort vainqueur, Thuy Tinh dépité fait déferler ses eaux, mais finit par céder. Ce conte symbolise la lutte permanente des Vietnamiens contre les inondations. ↩︎
Vers 8 du conte en vers « Le Génie des Monts et le Génie des Eaux ». ↩︎
Voici la traduction intégrale du septième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.
VII — Qui veut se changer en lionne ?
Sous le regard du poète Thê Lu, le vieux tigre dans sa cage du Jardin botanique voudrait feuler : « Hélas ! Ces temps de gloire ne sont plus ! »1
Ancienne tigresse — ou lionne plutôt — devenue vieille, madame la Sergente Tu n’est pourtant pas du genre à se lamenter de la sorte. Si sa gloire n’est plus, tous les trucs qui l’ont faite peuvent encore servir à l’éducation de jeunes innocentes. Toutes les filles de Thi Câu, lorsqu’elles évoquent Madame, c’est avec l’air très respectueux qu’elles disent : « notre Sergente est vraiment celle qui se laisse le moins faire, tous les maris en ont peur, même les pires canailles ». Même Dimitov, en la voyant, m’a dit avec un clin d’œil : « cette mère-là, c’est la plus redoutable que j’ai jamais vue ! »
Un avertissement de ce genre ne donne pas envie de sous-estimer cette dame. Âgée de soixante ans environ, les cheveux d’ébène virant au gris, un œil abîmé, les traits du nez fins et réguliers qui donnent à son visage une belle apparence européenne, mais les dents laquées, elle reste assise impassible, mâchonnant son bétel, à observer la « conférence » qui réunit Dimitov et deux jeunes femmes : Ai et Tich. Cet air impassible inquiète à ce moment, car Dimitov, tandis qu’il parle à la première, l’observe à la dérobée. On dirait un épervier très haut dans le ciel, prêt à fondre sur des poussins, mais qui redoute encore le bec de la mère. Lassé de peser le pour et le contre, notre compère se décide enfin :
– Mon ami n’est pas un bon à rien. Au contraire, c’est quelqu’un de droit et de très correct. Malheureusement, c’est une habitude chez les soldats de boire un coup de trop. Mais il promet de ne pas recommencer. Si vous acceptez de lui pardonner, il trouvera un moyen de racheter sa faute. Ne partez pas maintenant s’il vous plaît, patientez encore une dizaine de jours, jusqu’à la prochaine solde…
Ai se tourne vers la Sergente :
– Qu’est-ce que je dois répondre ? Il donne seulement 18 piastres et moi j’en voudrais…
– Est-ce qu’il est très jaloux ?
– Je ne sais pas… Non, pas plus que les autres.
La Sergente se tourne vers Dimitov :
– A lo điếc luý vơ nia dơ mẹt sanh biệt ! La bơ tít đoa bẩy dề phe băng xương ăng co đít dua. Sang qua en đoa bờ lắc kê bua Hanoï buýt cờ y a cẩm séec giăng đờ măng đê xa mành. (Alors dis-lui venir remettre 5 pièces ! La petite doit payer frais pension encore 10 jours. Sans quoi elle doit plaquer pour Hanoï puisque y a sergent demandé sa main.)
Dimitov fronce les sourcils, se mord les lèvres en silence. Finalement, il nous serre la main toujours sans rien dire et sort tête baissée. La Sergente, le suivant du regard, ajoute :
– Quand on a besoin, il faut de l’argent. S’ils veulent faire attendre 10 jours, ils doivent débourser 5 piastres. Sinon, c’est pour le mois suivant ! Pas question de céder !
Cette maison de la Source des Fleurs s’avère digne de son hôte russe venu en qualité d’émissaire renouer la bonne entente qui liait le Vietnam et une nation d’Europe : conclue par un « traité de cent ans », elle était en effet suspendue pour des considérations bassement matérielles.
¶¶¶
– Tich ! Comment vous vous êtes débrouillés pour vous séparer comme ça, au bout de quelques jours seulement ?
Tich, embarrassée, reste un long moment sans répondre. Son allure encore innocente, avec sa tunique doublée de gaze, son foulard de velours et ses souliers vernis m’étonnent au point que j’ai envie de lancer, tel le gouverneur Doumer à son assassinat : « Tout de même ! » Il est clair qu’elle est encore inapte à affronter les vicissitudes de la vie…
Je n’ai eu aucun mal à le comprendre, mais la Sergente poursuit l’explication :
– Vous avez déjà vu une idiote pareille ? Elle vend sa bague pour avancer le loyer, elle le laisse coucher chez elle pendant quelques jours, et tout ça sans résultat ! 1 bague pour rien !
Et Tich, timidement :
– Mais je ne pouvais pas me douter que ça finirait comme ça !
– Et c’est toi qui l’as quitté ou c’est lui ?
– Si ça n’avait pas été lui, c’est moi qui l’aurais fait. Vous ne pouvez pas savoir…
La Sergente l’interrompt :
– Oh oh ! Une vieille comme moi, qu’est-ce que tu veux lui apprendre ? Les filles dans ton genre, rien que d’y penser, ça m’échauffe les oreilles ! Ça va à l’école, ça reçoit une bonne instruction et voilà le résultat !
Je saute sur l’occasion pour demander aux jeunes femmes ce qu’elles faisaient avant d’échouer ici. Alors de fil en aiguille, grâce à l’aspect dédaigneux de madame la Sergente qui ôte l’envie de dissimuler quoi que ce soit, je peux assez vite retracer à grands traits leurs deux histoires, qui ne manquent pas de péripéties.
Ai et Tich sont des amies intimes. Leur misère commune les a rapprochées comme deux sœurs. Je ne sais pas précisément dans quelle école elles ont fait leurs études. Je sais en revanche que n’ayant pu les poursuivre, elles ont trouvé une place dans une boutique de vêtements tenue par une Française à Hanoï. 10 heures de travail par jour, pour 6 piastres par mois !
Les deux travaillaient dur et s’en seraient contentées, si un événement n’était pas survenu. Car, dans cette vie survient toujours un « événement » qui réduit au malheur les gens heureux ou qui enfonce davantage les misérables.
Tich, la moins instruite des deux, se faisait traiter par la patronne de tous les noms d’oiseaux.
Épargnée par cette avanie, car intelligente et plus belle, Ai était aimée de la patronne, énormément. Comme la patronne l’aimait, le patron s’est mis à l’aimer encore plus. Le malheur est venu de là.
Un jour que la patronne était sortie, il a pris la jeune femme par la main et l’a entraînée dans la chambre.
Elle était congédiée le jour suivant.
Et son amie l’a suivie !
– Mon corps était comme une perle de jade abîmée, je n’avais plus d’espoir d’épouser un mari comme il faut. Quand une personne a fauté d’elle-même ou poussée par quelqu’un, alors elle continuera toujours à fauter, vous ne pensez pas monsieur ? Une fille comme moi avec un mari annamite, ce ne serait pas convenable ! Si c’est quelqu’un de bien, alors ce sera la honte pour lui, mais si c’est un bon à rien, je ne préfère pas. Alors, nous avons décidé de venir ici.
Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris. Que Ai ait pensé cela pour elle-même, cela prouve sa lucidité, mais Tich ? Qu’est-ce qui a pu la conduire à ruiner en un clin d’œil une vie qui aurait pu être belle ?
– Et vous Tich alors, vous avez renoncé à toute vie amoureuse, vous aussi ?
Ai lui fait signe de répondre elle-même.
Je dois lancer mon regard le plus empreint de compassion pour appuyer ma demande… Elle hésite un moment avant de répondre, et d’une manière détournée seulement, puisqu’elle s’adresse à la Sergente :
– Vous dites toujours que je suis une idiote, mais ce n’est pas vrai… Je dois vous avouer quelque chose… À Hanoï, il y a deux ans, j’avais un amant…
– Ah ah ! s’exclame la Sergente. Mais, Ai prend la parole pour son amie :
– Ils s’aimaient vraiment, d’un amour sublime, monsieur ! Il était commerçant lui aussi. Mais il avait déjà une famille ! Je l’avais pourtant prévenue de ne pas s’empêtrer dans cette histoire. Elle m’a écoutée au début, elle l’a oublié un peu. Mais je ne sais pas pourquoi, ils se sont remis ensemble ! Et un jour elle m’a dit qu’elle voulait devenir sa seconde femme. L’amour fait toujours faire des choses absurdes comme ça. Mais quelques jours après, elle m’annonçait que cela ne pourrait pas se faire, car il n’était pas tombé d’accord avec sa femme et qu’ils en étaient même venus aux mains ! Voilà ce que c’est d’être prise dans les filets de l’amour ! … Et c’est à cette époque-là que m’est arrivé le malheur. Nous avons cherché du travail sans rien trouver, les responsabilités familiales étaient trop lourdes, alors sur les conseils d’anciennes épouses d’Occidentaux qui habitent rue Cua Dông, nous sommes venues ici. Tich vaut mieux que moi, vous savez. Elle n’a jamais eu de remords, elle. Avant de prendre ce chemin, elle a fait comme le dit Kiêu :
– Vous ne croyez pas, monsieur ? Qu’est-ce qui vaut plus que l’amour ? J’ai même du mérite, je trouve.
Je cherche mon plus beau compliment, mais la Sergente me devance :
– Bah voyons ! Quand je pense que tu l’as laissé te déflorer sans qu’il paie sa dette, j’en ai les boyaux tout tordus !
Elle parle en serrant les dents pour faire le pitre et de son collier de sapèques donne un coup net sur le lit pour ponctuer sa phrase, aussi habilement qu’un tambour de ca tru.3
Nous éclatons tous de rire. La Sergente continue :
– Et « Maintenant que l’apprêt est perdu pour toujours/Adieu le capital ! »4, le regretter ça ne le fera pas revenir, mais si Tich était encore vierge, tu verrais ça ! Comment je me chargerais de te l’établir, moi ! Pour sûr, c’est 20 ou 30 piastres de commission que je me ferais, comme un jeu d’enfant ! Une fille vierge pour un légionnaire, mais c’est plus précieux que l’or. Et les époux restent longtemps ensemble, sauf si la femme tourne mal bien sûr ou si le mari doit repartir.
– Mais ça nous dégoûte de vivre avec eux ! Ils sont alcooliques et violents, souvent on se dit qu’ils pourraient nous tuer d’un coup de poing. Dites, vous croyez qu’ils sont assez cruels pour faire ça ?
La Sergente est au bord de l’hystérie. Quelle idée aussi d’aller provoquer une vieille dame qui fut lionne en son temps ! Et faisant vibrer les murs :
– Vous avez peur de quoi ? Ils vont rien tuer du tout ! Pour eux, c’est la loi du plus fort ! S’ils vous surprennent avec un autre type, alors là tant pis pour vous ! Mais quand vous n’avez rien à vous reprocher, si c’est eux qui sont en tort, alors vous rendez insulte pour insulte, coup pour coup ! Vous voulez savoir comment ça se passe avec moi ? Si je reçois un coup de poing, je réponds par trois tartes. Si on me menace d’un couteau, je remonte mon « coc-sê » aussi sec ! Ils sont tous morts de peur !
Elle se tourne vers moi et baissant la voix :
– Et puis ils ont ça de bien quand même, c’est qu’ils battent rarement les femmes. Quand ça arrive c’est seulement pour faire peur, parce qu’avec la force qu’ils ont, je crois bien qu’ils pourraient nous tuer d’un seul coup de poing !
Elle se tait un moment, puis avec un sourire :
– Il faut être maline, surtout quand on le voit avec une autre fille, là c’est le moment de montrer son autorité. Il est pris sur le fait alors pas la peine de s’expliquer, faut le prendre par les cheveux et griffer, mordre, donner des gifles ! Vous ne me croyez pas ? Mais il y a pas de danger qu’il réplique ! Quand il a droit à une scène de jalousie, mais il est fou de bonheur le mari, au contraire ! Parce qu’il s’imagine que sa femme l’aime, vous comprenez ? On est souvent obligées d’agir comme ça, diaboliquement. Sans quoi, des filles comme nous, à quoi ça nous mènerait d’être jalouses ?
Dimitov pourrait revenir avec son camarade d’une minute à l’autre et pour éviter que ma présence n’éveille des soupçons chez le mari de Ai, la Sergente me demande de partir.
J’ai eu la chance d’écouter une lionne faire la leçon à ses petites. Au fond de moi, je me demande bien ce qu’elles en ont retenu ?
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Vers 30 du poème « Nho rung » (« Nostalgie de la forêt »), paru dans un recueil en 1935. ↩︎
Vers 792 du grand classique vietnamien Truyên Kiêu, de Nguyên Du (1766–1820). Il s’agit d’un roman en vers dont l’héroïne s’appelle précisément Kiêu. ↩︎
Genre de poésie chantée, où un des accompagnateurs frappe un tambour pour saluer un passage particulièrement bien interprété. ↩︎
Voici la traduction intégrale du sixième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
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VI — Quelques lettres d’amour
Madame la Garde-forestière m’a présenté à madame la Caporale-clairon, mais celle-ci ne souhaitant pas me recevoir chez elle, m’a invité chez une « collègue ». En suivant les lignes gribouillées au crayon sur une feuille arrachée d’un registre de teinturerie, j’ai enfin trouvé la cour avec la haie de génipas, au beau milieu d’une ruelle qui s’enfonce dans le quartier de l’Écurie.
Je suis à peine arrivé devant la grille que j’entends chanter d’une voix perçante :
Bạc đồng me sừ chớ có mà phát xê… (Pardon monsieur, ne vous fâchez pas…)
Át tăng moa rắc cồng tê tú sà ! (Attends-moi raconter tout ça !)
Comme quoi, à chaque milieu sa Muse. Et celle du coin, malgré tout, parvient à élever la « fusion Europe-Asie » à un niveau supérieur de civilisation, que même la Muse du chauffeur de tramway est loin d’atteindre.
Je resterais bien à écouter la suite, mais j’entends des sabots dans la cour :
– Entrez, monsieur. On vous attend depuis longtemps.
C’est madame la Caporale. J’ôte ma casquette et j’entre. La pièce fait à la fois… salon, salle à manger et chambre. Lieu de culte aussi bien, puisque près du lit à l’européenne est fixé au mur un petit autel votif en l’honneur d’un tigre. Mais est-ce que vous, le Seigneur des montagnes, consommez du beurre ? Qui s’est amusé à mettre cette boîte sous votre portrait ?
Deux filles jouent aux cartes sur le lit. Si l’on y regarde de plus près, il a déjà servi de tripot, de témoin à maintes nuits de noces et, qui sait, de complice pour un bon nombre d’adultères. Le lit est à l’épouse d’Occidentaux ce qu’est la matraque au policier, le marteau au forgeron ou encore le cou au député vietnamien1. C’est pour l’ouvrière de cette industrie le seul outil de travail.
En me voyant entrer, intimidées, elles ramassent leur linge d’une éclatante blancheur, se serrent dans un coin et m’invitent à m’asseoir. L’une demande à madame la Caporale :
– C’est ce monsieur ?
– Oui.
Et avec un sourire :
– Alors, vous allez dire du mal sur nous dans votre journal ?
– Non, ce n’est pas mon intention. C’est la vérité qui m’intéresse.
Madame la Caporale intervient d’une manière autoritaire :
– Espèce de singe ! C’est quoi cette plaisanterie ? Tu crois peut-être que monsieur vient pour rigoler ?
Je dois bien peser mes mots :
– Croyez bien que tout ce que nous voulons, c’est savoir si les unions avec les Européens sont heureuses ou pas. Nous nous intéressons avant tout aux petits métis. Ils sont devenus très nombreux et les problèmes qu’ils poseront nécessairement un jour préoccupent beaucoup les dirigeants. Selon un vieux préjugé, on épouserait un Occidental uniquement pour son argent. Mais est-ce qu’il arrive que ce soit par amour ?
Je n’aurais pas cru ces généralités capables de provoquer une telle colère. Elles se bousculent pour prendre la parole :
– Oui et alors ? Pourquoi ce ne serait pas pour l’argent ? Vous croyez que les sentiments sont possibles entre eux et nous ? Ce n’est pas pour l’amour qu’ils nous épousent. Pour eux, nous sommes des jouets qui se gardent plus ou moins longtemps.
Elles semblent soulagées d’avoir dit cela.
Je ne m’y attendais vraiment pas…
En somme, si j’avais eu l’intention de les flatter, en parlant de mariages d’amour par exemple, elles m’auraient reproché de… faire de l’ironie.
Mais est-il possible que des milliers d’épouses partagent ce point de vue, depuis tout ce temps ?
L’une d’elles tient à m’avertir :
– Si vous écrivez un article, mettez franchement que nous les épousons pour l’argent, et rien d’autre ! Les femmes comme nous sont exclues par la société de toute façon, on ne compte plus.
Les pauvres ! Alors, pour cette grande œuvre de collaboration entre l’Orient et l’Occident, pour le bien de « l’Entente Europe-Asie », elles auront été les premières à se sacrifier sans voir leurs prouesses reconnues, sans espérer le moindre dédommagement ?
Je pèse encore mes mots :
– Si toutes vos unions depuis l’arrivée des Français étaient consignées dans les Annales, on pourrait y lire de nombreux morceaux de bravoure.
Et madame la Caporale aussitôt :
– Au Tonkin, la première femme qui a épousé un Occidental, c’est madame la Sergente Chop. C’est vraiment elle… la fondatrice de notre métier. Quand le sergent est mort, elle n’était pas pauvre, mais pas riche non plus. Elle n’avait pas d’enfant et, pour ses vieux jours, elle a voulu se consacrer entièrement à une œuvre charitable : elle est devenue pleureuse.
Oh ! Quel malheur ! Quelle amertume ! Il part en laissant sa maison et les siens. Oh !
Il y a quarante ans les Vietnamiens, après avoir pris soin d’asperger de bouillon de porc la dépouille, voulaient encore émouvoir le défunt en faisant suivre le cercueil par des pleurs bien sentis. Les familles qui craignaient de déroger au rite funéraire, faute de paroles d’affliction, invitaient madame la Sergente à se joindre… au chœur. Ce qu’elle faisait, cette généreuse dans l’âme, avec joie et le sourire aux lèvres, très consciencieusement, et le plus beau c’est qu’elle pleurait « ga-tuyt ».
Oh ! Quel malheur ! Qu…
… Mais laissons madame la Caporale continuer son récit :
– Il y a des milliers de petits métis abandonnés dans notre pays, mais aussi des milliers de jeunes qui ont la nationalité française avec une bonne place dans la société. Tout cela, le mal comme le bien, on le doit à la Sergente. C’est elle qui a bravement sonné la charge pour nous autres. C’est grâce à elle si on ne tremble pas devant ces géants avec les cheveux roux et les yeux bleus. Il faut toujours qu’ils hurlent et qu’ils lèvent la main pour vous menacer. Oui, chaque fois qu’une novice panique à l’idée d’offrir son corps, quand elle est sur le point de renoncer, c’est comme si l’âme de l’ancêtre revenait pour l’encourager : « N’aie pas peur ! Ce ne sont pas des sauvages, il ne va pas te manger ! Allez, haut les cœurs ! »
Impossible pour nous de ne pas rire ! Madame la Caporale s’est fait quitter il y a quelques jours seulement — son mari est parti à la cloche de bois — cela devrait être un coup dur pour elle mais non, elle a toujours le cœur à plaisanter ! Preuve qu’il n’est plus capable de s’émouvoir. Prendre un mari ou le perdre, c’est comme faire l’acquisition d’un bol ou le faire tomber, rien de plus !
Ses enfants font irruption dans la pièce, en se tenant par la main. Ils ont l’air mignons tous et singulièrement vifs. Surtout le petit de trois ans, qui ressemble au garçon de la réclame pour le lait Nestlé.
Je pense à leurs parents et cela me rend triste. Quel sera leur avenir, à tous ces bambins ? Les confidences de Suzanne résonnent à mes oreilles, aussi désagréables que des reproches.
– Maman, regarde Jules, sous sa blouse l’ancre qu’il a ramassée, regarde !
Une fillette s’empresse, très fièrement, d’exhiber son petit frère.
– Dehors ! Ne venez pas me déranger quand j’ai de la visite !
Madame la Caporale prend un sabot et fait mine de le lancer. La troupe effrayée disparaît d’un seul mouvement, les petits dans les bras des grands.
Non, même un monstre n’aurait pas le cœur d’agir ainsi avec les fruits de ses entrailles. Ces jeunes enfants qui s’adorent, comment peut-elle les traiter comme un gardien ses prisonniers ?
J’ai failli exprimer mon indignation, heureusement je me ravise.
Entre des femmes qui ne pensent qu’à l’argent et des hommes qui ne recherchent que les plaisirs charnels se dresse un mur horrible que la sincérité ne pourrait franchir. Le soupçon s’installe d’emblée et toute parole d’amour, même venue du fond du cœur, est perçue comme une hypocrisie !
Par malheur, tout le monde n’a pas le courage d’utiliser un moyen de contraception. De ces unions… illégitimes naissent des enfants, un trésor pour quiconque, mais pour ce genre de couple un fléau. C’est pour les femmes une source de remords. Les maris, s’ils n’ont pas les mêmes remords, tournent et retournent la même question, jusqu’à devenir fous : est-ce que ces enfants sont de moi ?
Le doute engendre la haine… et combien de fois n’est-elle pas assouvie sur la tête de petits sans défense !
Ces jeunes enfants sont vraiment adorables. Mais, les enfants des autres ou les siens, madame la Caporale… s’en fiche !
Tout comme l’État !
Aussi continue-t-elle, comme si de rien n’était :
– La Sergente Chop est connue pour être la pionnière, mais ce n’est pas une gloire non plus. Faire la pleureuse toutes ces années, il n’y a pas de quoi être fière franchement ! Il faut dire les choses comme elles sont, dans notre troupe celles qui ont vraiment du mérite sont rares. Je vois bien Tây Cu, Chanh Ty, La Oa, Duy Kiêng… Mais il faut compter aussi toutes celles qui ont épousé des « si-vin » très respectables, des cadres de l’administration ou des commerçants. Et pourtant, même au plus haut niveau, est-ce que c’est par amour ? Vous voulez vraiment le savoir ? Allez, soyez tranquille… Quand une fille épouse un Occidental, c’est toute la famille qu’elle fait vivre !2
Madame la Caporale n’a pas le temps de finir que deux autres femmes entrent dans la pièce. L’une, avec des chaussures de dame et un manteau de feuilles de latanier, éclate :
– Fichtre ! La fille de Bôn, elle se prend pas pour rien, la garce !
L’autre cingle la table d’un coup de parapluie :
– Qu’elle se fasse larguer sans un sou et ça va vite la remettre à sa place ! Vous vous souvenez de la femme au caporal François ?
Cette évocation provoque des gloussements dans l’assistance.
Madame la Caporale dit à une fille restée silencieuse jusque-là :
– Si tu veux qu’il t’aide pour ta lettre, demande-lui maintenant. Vous permettez, monsieur ?
Place aux… cartes !
Celle qui ne joue pas m’attire vers la table.
¶¶¶
Dans une boîte japonaise que j’ai d’abord prise pour une boîte à bétel se trouvent un paquet de lettres et cinq photos. Deux clichés de sa fille qui vient d’avoir huit ans et trois de ses maris. Il y a aussi un cahier à couverture bleue.
– Vous savez monsieur, je peux déjà me vanter d’être celle qui a épousé le moins de maris. Cela fait longtemps que j’ai commencé, mais j’en ai eu que 3. Et deuxièmement, j’ai plus d’instruction que les autres ! Mais pour une affaire très importante, je préfère vous demander. Si j’écris trop de bêtises, j’ai peur qu’ils se moquent de moi à l’administration.
Cette femme a décidé de « faire un pas de plus », en faisant accepter sa fille dans une association qui s’occupe d’enfants métis.
– Comme ça, quand elle aura seize ans, ils lui trouveront du travail ici ou bien ils l’enverront en France. Une fille c’est une bouche inutile. À part peut-être si elle avait la nationalité française, alors là, je m’en occuperais. Malheureusement quand j’ai accouché, je l’ai dit à deux maris. Et devant la loi maintenant, je vais laisser lequel la reconnaître ? Non non, on ne joue pas avec le feu. Et si jamais ils me tuent, qu’est-ce qui va se passer après ?
J’ai posé un stylo sur la table, tout disposé à écrire sa lettre. Mais cette femme espiègle, prise d’inspiration, tient à me montrer tous ses « tuych » pour duper les deux légionnaires qui se sont succédé dans son lit.
– Tiens, c’est la photo de mon deuxième mari et là, c’est le troisième. Le deuxième là, malgré sa barbe à la Zhang Fei3, c’est quelqu’un de très bon. Et le beau garçon là, avec son visage bien dessiné, c’est le roi des fripouilles, un sacré « ma-lanh » ! Mais pas autant que moi, parce que je suis loin d’être idiote ! Ça sert d’avoir de l’instruction, vous savez ! Il suffit de gratter côté sentiment et vous vous laissez tous attraper. Ah, si j’avais pu dépasser l’école « ê-lê-mang-tê », je pourrais en rouler beaucoup plus maintenant !
Elle me tend le paquet de lettres et le cahier à couverture bleue.
– C’est pourquoi ce cahier ?
– Bah, c’est toutes les lettres que j’ai envoyées à mes deux chers maris !
– À quoi bon les recopier au crayon, comme une commerçante ?
– À quoi bon, vous dites ? À quoi bon ? Mais pour mentir comme un diable, il faut bien se souvenir de ce qu’on a dit, sinon vous plantez la barbe d’un monsieur sur le menton d’une dame et alors, ça finit par se voir !
– Et ces deux hommes ne sont pas là actuellement ?
– Le vieux a intégré la « cô-lô-nhan » et ils sont à Marseille en ce moment. Le médecin a dit que ce n’était pas bon pour lui de rester ici. Le jeune, lui, il a été envoyé en Afrique pour mater les rebelles, ça fait plus d’un an. Et pourtant… et pourtant… ils continuent à envoyer de l’argent pour ma fille, tous les deux !
Je déplie une lettre du mari le plus âgé. J’en lis ce passage :
« Tu es celle que j’aime le plus dans ma vie. Je suis très malheureux à cause de cette maladie qui m’a obligé à te quitter pour venir ici. La photo de Jeannette est très belle, je l’adore. Cela me rend trop triste d’être loin de ma fille. Je bois beaucoup en ce moment parce que j’en ai marre de tout. Il faut m’envoyer plus souvent des nouvelles. Je joins un mandat de cent piastres. J’embrasse ma fille cent fois, ma petite femme mille fois. »
Je passe à une lettre que le jeune mari a envoyée d’Afrique :
« Ce pays est vraiment trop chaud, en plus les femmes sont laides. Les sales communistes, je leur tire dessus sans hésitation, car j’ai peur qu’ils me plantent un couteau dans le dos et alors je ne pourrais plus jamais retourner au Tonkin avec toi et Jeannette. Mais de toute façon ! Je ne sais pas comment tout cela va finir. Alors prends un autre mari, ça vaut mieux. Trouve quelqu’un qui accepte de reconnaître notre fille, pour qu’elle ne soit pas une enfant abandonnée, etc. »
Voici la lettre que la « bien-aimée » a envoyée à son vieux mari :
« Je suis mort de faim mais je ne pense pas d’epouser un autre mari. Les autres personnes dangereux. Moi et c’est pas qui ! Pas possible quelqu’un honnête comme vous, mon vieux cher. Alors, Jeannette reste sans papa, mais je mens fout, n’est ce pas ? Envoyer moi de tant en tant d’argents et votre fille serons heureuse. »
Et maintenant, la lettre de la « bien-aimée » à son jeune mari :
« Jeannette ne voudrait suivre son papa. Elle pleure toujours. Je l’ai fait voir photo de vous. A Tonkin, c’est la crise d’argents. Ces habits sont mauvais état. Je veux dire vraiement : si vous êtes impossible à m’envoyez beaucoup d’argent, je pense épousez encore un mari…
Votre femme Thị B… très chérie. »
Cela m’aurait fait plutôt rire, si elle n’avait pas eu cette manière détestable de s’exclamer, presque en sautant :
– Vous avez vu ça ? Pas mal pour une pauvre « ma-bun », non ? Alors si j’étais vous, j’arrêterais de croire qu’on les épouse par amour !
Oh merci de m’avertir vraiment ! Je ne m’en serais pas douté !
Je prends le stylo pour rédiger sa lettre, sans envie de pleurer, mais sans envie de rire non plus.
Je regrette seulement de ne pas avoir pris d’appareil photo.
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Allusion satirique, qui se précise dans le 8e épisode, au comportement du député vietnamien, qui opinait du chef à chaque « proposition » émanant des autorités coloniales. ↩︎
Déformation du dicton populaire : « quand un garçon devient mandarin, c’est toute la famille qu’il fait vivre. » ↩︎
Général chinois réputé brave et féroce, passé à la postérité grâce au roman Les trois royaumes. ↩︎
Voici la traduction intégrale du cinquième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.
V — Suzanne veut… et ne veut pas.
Comment madame l’Adjudante a-t-elle pu, non seulement autoriser, mais vouloir que Suzanne et moi allions visiter ensemble les environs ? Manœuvre ? Marque de confiance ?
Je ne le saurai jamais et qu’importe finalement ? Ce qui compte, cher lecteur, c’est qu’aux yeux de la jeune fille je suis apparu, à mesure que nous conversions, comme quelqu’un de généreux, d’adorable, de non méprisant et doté d’un grand sens moral.
– En vous promenant à mes côtés comme cela, vous ne craignez pas les on-dit ?
Alors, Suzanne a baissé la tête :
– Personnellement, je vous considère comme un grand frère, alors les autres peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Moi, je ne doute pas de moi, cela me suffit.
C’est mi-joyeux, mi-triste que j’accueillais ces paroles. J’avais gagné sa confiance, mais… rien que sa confiance. Pas de quoi se vanter !
Nous avons passé le district de Vo Giang. Sur la route en direction de Bac Ninh, nous revenons maintenant sur nos pas. Il ne fait pas trop froid et la pluie a cessé, de sorte que la promenade d’hiver prend un air de printemps.
Des épouses d’Occidentaux…
D’autres épouses d’Occidentaux…
D’autres encore…
Aurions-nous l’allure d’une procession pour qu’elles accourent aussi nombreuses ? À voir leurs pantalons éclatants de blancheur, leurs dents également blanches et leurs gilets, j’ai envie de leur dire : « mais pourquoi vous n’allez pas jouer aux cartes, si vous n’avez rien de mieux à faire ? » Qu’elles soient belles ou laides, elles ont toutes un visage difficile à décrire. Apparaissant dans l’entrebâillement d’une porte ou derrière un store de bambou, elles m’invitent à corriger les vers célèbres d’Ôn Nhu Hâu :
Lorsque j’apparaissais, ombre à travers les stores,
Les arbres et les fleurs se pâmaient de… terreur.1
– Beaucoup de femmes sont vieilles et laides, alors comment peuvent-elles avoir tous ces prétendants ?
– Ah ça, je sais pourquoi ! Les Occidentaux ne voient pas du tout la beauté comme nous. Si vous voyez une femme bien dodue, avec le visage tout rond, vous direz qu’elle est trop rustre, elle vous dégoûtera, n’est-ce pas ? Alors que les Occidentaux en général, ils la trouveront belle. Vous voyez madame Betty2 ? Eh bien, j’ai entendu un Français dire qu’elle était parfaite et que c’était la plus belle femme du pays ! Vous, vous pourriez tomber amoureux d’une femme élancée, gracieuse comme un saule… Mais un Occidental ne serait pas tranquille. Si j’épouse une femme trop fragile, alors après deux ou trois accouchements, qu’est-ce qui va se passer ? Et puis une beauté gracile comme cela, vous croyez qu’elle peut durer longtemps ?
Je ris. Puis :
– Vous voulez dire qu’ils préfèrent acheter des choses qui se gardent ?
Suzanne me flanque un léger coup de coude dans le côté :
– Et vous, quand vous achetez des meubles ou un costume sur mesure, vous aimez qu’ils s’abîment vite ?
Voilà qui explique cette passion des Européens pour le sport et la solidité qu’ils veulent dans tout ce qu’ils produisent. Seul un Asiatique, un Japonais notamment, sait apprécier une beauté éphémère.
Toutefois, les explications de Suzanne ne font qu’éclaircir deux conceptions différentes de la beauté. Je me demande toujours comment une femme laide comme un pou arrive à trouver un mari. Et laide, elle l’est sans conteste, madame l’Adjudante ! Alors… que faire, que dire ? Je prends un détour :
– La beauté n’est peut-être pas seulement ce qui les intéresse ? Ils doivent attacher de l’importance à la conduite, rechercher une épouse qui soit vertueuse. C’est comme cela que des femmes sans beauté ne restent pas célibataires.
Par ce manque de franchise, je donne à Suzanne l’occasion de se montrer… plus franche que moi et, de fait :
– Contrairement à ce que vous croyez, « vertueuses » est un mot qu’on n’utilise jamais pour parler de ces femmes. Vous savez pourquoi, laides ou vieilles, ils les épousent quand même ? Parce qu’ils sont blasés. Avec un domestique, ils auraient peur d’être volés, alors qu’une femme, ils peuvent la commander, mais aussi… faire autre chose. Le mari, avec une personne qui ne parle pas la même langue et qui le considère comme un coffre-fort, il y a peu de chance qu’il lui offre son amour ! En plus, allez savoir ce qu’était leur vie avant qu’ils arrivent ici ? Leur cervelle n’est pas vraiment taillée pour le sentiment ! Dans un couple, si les deux personnes ont la même position sociale, les mêmes aspirations, s’ils ont besoin l’un de l’autre et qu’ils s’aiment, alors on peut vraiment parler d’amour. Aucun des deux ne doit avoir de raison de mépriser l’autre. Alors que, si un couple passe son temps à « mettre des cales »3, c’est seulement de la pitié, ce n’est pas l’amour pour l’amour.
Décidément, la jeune Suzanne en sait déjà beaucoup sur la vie ! Mais est-ce vraiment une bonne chose ? Les plus lucides ne font pas les plus heureux.
Cette petite conversation nous a fait faire un bon bout de chemin. Nous avons passé l’hôpital et la gare. Nous avons maintenant en face de nous la rivière et le pont, la voie ferrée à gauche, à droite la colline avec son camp d’artilleurs au sommet.
– On monte sur la colline ?
Suzanne acquiesce. Nous contournons la briqueterie, prenons lentement la pente derrière le marché de Dap Câu, au milieu de maisons d’une beauté si singulière que je croirais visiter une contrée lointaine. D’apparence modeste avec leurs façades de terre rouge, tantôt elles serrent leurs toits irréguliers, tantôt laissent la place à des chemins tortueux comme des empreintes de serpent et dont les marches, blocs de pierre grise et verte joints grossièrement, rappellent les escaliers des montagnes miniatures qui ornent les jardins. Comme c’est beau !
Le moment est venu pour moi de sonder les pensées secrètes d’une jeune et belle métisse, de révéler la moindre ébauche de programme quant à sa vie future.
Les confidences ne peuvent sourdre que dans un cadre poétique.
Et cette colline… avec à son flanc ce petit temple entouré de goyaviers qui l’embellissent, et à son pied le hameau, la caserne et la rivière toute proche : n’est-ce pas poétique, justement ?
¶¶¶
– Même si j’ai du sang français, je ne souhaite pas épouser un Occidental. Il faudrait vraiment que je n’aie plus le choix. Depuis que je suis toute petite, après le retour de mon père en France, ma mère s’est remariée quatre fois, alors la vraie nature de la vie, j’ai eu tout le temps de l’observer. Ma situation est très compliquée. Admettons que je me marie et que je doive le suivre quand il rentrera dans la… mère-patrie, est-ce que je devrai laisser ma vieille mère mourir de faim ?
– Épousez un Annamite…
– Ce n’est pas si simple. Celui qui aurait le courage de demander ma main, rien ne dit que sa famille donnerait son accord. Avec les médisances en plus, cela deviendrait vite insupportable. Et s’il m’aime seulement pour ma beauté, il me quittera quand il en aura assez. Et là, je parle pour les plus courageux. Mais ceux qui mènent une vie bien rangée, ils n’oseront jamais épouser une métisse ! Naître métisse, c’est une vraie plaie. Les Occidentaux n’ont aucun respect et les Vietnamiens ne nous aiment pas du tout. Dans la bonne société européenne, avoir du sang annamite c’est une infamie. Et dans la bonne société vietnamienne, avoir du sang français ce n’est pas un honneur. Mon Dieu ! En vérité, je n’ai pas de patrie !
Suzanne baisse la tête et éclate en sanglots…
Je lui prends la main. J’ai envie de lui exprimer ma compassion par un baiser. Mais je me ravise : il ne faut pas jouer avec le feu.
Suzanne répète, d’une voix très amère, en français :
– Oui, je suis sans patrie !
Je murmure :
– Épousez un métis alors…
Suzanne, qui s’est reprise, ajoute avec calme :
– Vous avez raison, j’y ai déjà pensé. Un métis qui aurait aussi la nationalité française, qui ne pourrait pas me mépriser. S’il est riche, je m’habillerai comme une dame. Si c’est un pauvre, un simple soldat par exemple, je garderai l’habit traditionnel. J’ai fait toute ma scolarité chez les enfants métis abandonnés. J’aurais pu partir en France l’année dernière comme tout le monde, et tant pis pour ma mère ! Si j’avais voulu épouser un civil moi aussi, je serais restée à Hanoï, j’aurais trouvé une place dans un commerce à 20 piastres par mois. Et j’aurais un fiancé comme les autres. Mais j’ai préféré rester pour m’occuper de ma pauvre mère et manger avec elle du maïs et des patates douces.
Suzanne ne souffre plus maintenant. Sa piété filiale a fait d’elle une… héroïne ! C’est pourquoi elle ajoute :
– Après tout, est-ce que c’est de ma faute si je n’ai pas de patrie ?
Elle se redresse et interroge du regard les quatre points cardinaux…
Suzanne ne veut pas épouser un Français. Ne pas avoir de patrie à vénérer ne la rend pas malheureuse. Elle ne veut pas épouser non plus un Annamite. Mais alors qu’est-ce qu’il lui reste ? Mon Dieu ! Suzanne n’aurait plus à se soucier de rien ? Comment est-ce possible ?
Je feins l’indolence :
– Tout compte fait, je pense qu’il vaut mieux encore épouser un Annamite.
Suzanne me regarde droit dans les yeux. Il y a du reproche dans son regard, mais c’est un reproche affectueux.
– C’est exactement ce que pense ma mère. Elle me dit toujours comme ça : tout ce que je veux, c’est un gendre annamite qui pourra s’occuper de mon enterrement. Ma mère se fait toujours plus de soucis pour sa mort que pour sa vie.
C’est une occasion à ne pas laisser passer :
– Mais c’est votre mère qui a raison ! Épousez quelqu’un de chez nous, un homme simple et bien élevé, ouvert aux idées nouvelles, pour qui l’amour est plus important et qui ne se laisse pas dominer par les vieux préjugés.
Suzanne rit de bon cœur :
– Un homme comme vous naturellement ? Vous n’essaieriez pas de profiter de la situation par hasard ?
Je ris moi aussi. Mais les traits de son visage se sont durcis à nouveau.
– Non, c’est impossible ! Au début, on rêve toujours d’avoir une belle vie. Le malheur ne vient jamais tout de suite. Il cède un temps pour mieux revenir plus tard. C’est comme cette histoire avec le gendre de madame la Médium à Phu Lang !
Encore une à mettre sur le compte de cette « industrie du mariage », sauf que cette fois l’ouvrière est en fait… un ouvrier.
Un homme prenait sa métisse de femme pour une mine d’or… Cela n’a pris que trois minutes à Suzanne pour raconter l’histoire, mais autant vous prévenir qu’à moi cela prendra trente lignes au minimum.
Il y a huit ans environ, un instituteur révoqué concluait un heureux mariage avec une métisse, la fille de madame la Médium. La province entière bruissait : il en avait après les 1000 piastres de madame, qui avait entièrement financé la rénovation du temple sur le marché Bac Môn.
– Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire pour devenir aussi riche ?
– Du trafic d’opium sûrement !
– Mais non, ce sont tous les biens que ses maris lui ont laissés !
– C’est ce qu’elle dit pour se vanter ! Moche comme elle est, c’est en mariant des Occidentaux qu’elle serait devenue riche ?
– Qu’est-ce que la beauté vient faire là-dedans ? C’est le destin !
Voilà les commérages que faisaient les consœurs de la Médium, quand elles enviaient son horoscope.
Mais son histoire, avec ses zones d’ombre, ne les faisait pas moins saliver.
Lorsqu’elle s’appelait encore Tu Bac, autrement dit « en son printemps de fille nubile », avec sa beauté de génie malfaisant, elle ne cherchait pas mieux qu’une relation… provisoire avec un soldat, le genre de personne dont le sens esthétique n’est pas particulièrement développé.
Une fille est née de l’union. Puis, un jour de dégoût pour la vie, elle se lamentait sur son sort comme dans la chanson :
Le fleuve coule paresseusement,
Et vous, de l’autre rive, reviendrez-vous jamais ?
Quelques années ont passé ainsi… La gêne… la honte.
À court d’expédient, il a bien fallu tenir enseigne à « la maison de joie ».
Une nuit, un médecin colonial a envoyé son boy la chercher. Le mois suivant, elle devenait la femme du docteur ! Amour ou pitié ? Qui comprendra jamais la bienveillance des hommes ? Mettons qu’ils étaient destinés l’un pour l’autre !
Quelques années plus tard, notre fonctionnaire partait pour ne plus jamais revenir.
L’année suivante, un autre est venu le remplacer.
Puis il est rentré lui aussi.
Chacun de ces messieurs laissait en partant maisons bien garnies, coffres bien remplis.
Une fois riche, madame Tu s’est enfin résignée… à son veuvage. N’ayant qu’une fille, elle voulait pour gendre un Annamite qui pourrait la porter en terre quand son heure serait venue. Un jour, notre instituteur est venu déclarer à sa fille : « je t’épouse parce que je t’aime, ce n’est pas pour l’argent ! » Quelques années de bonheur plus tard, le précieux gendre priait jour et nuit Bouddha de faire mourir sa belle-mère !
« Zu ly » ― c’est le prénom de sa femme ― a fini par se fâcher :
– Tu es ignoble, il n’y a que l’argent qui t’intéresse !
Et le mari, d’un rire moqueur :
– Je porte déjà sur le front la honte d’être ton mari et le gendre de ta drôlesse de mère ! Mais tout le monde se foutrait vraiment de moi, si ce n’était pas pour l’argent !
Ces paroles ne pouvaient pas ne pas arriver aux oreilles de madame la Médium. Mais qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Elle qui se prosternait nuit et jour pour implorer les faveurs de la Déesse-mère, qui poussait des cris de transe dans les volutes d’encens ?
– Alors non ! Je n’épouserai pas un Annamite, qu’il soit riche ou pauvre !
Suzanne a prononcé ceci dans un grand soupir. Et moi aussi, j’ai soupiré.
¶¶¶
– Oui, je dois partir. Madame la Garde-forestière a demandé à me voir.
– Est-ce que vous repasserez par ici avant de rentrer à Hanoï ?
– Je ne sais pas encore si je pourrai. Au revoir madame, au revoir mademoiselle.
Je prends ma casquette et sors. Suzanne court après moi.
– Monsieur !
– ?…
– Et ce collier, qu’est-ce qu’il signifie ?
C’est avec un air très sérieux qu’elle m’a posé cette question. Ce collier de perles de cristal, c’est au retour de la colline, en passant dans la rue principale, que je l’ai acheté. J’ai attendu d’arriver à la maison pour le mettre discrètement au cou de Suzanne. Madame l’Adjudante, bien que pauvre, avait fait des frais pour me recevoir. J’ai dû oser un :
– Souvenir d’une douleur. Ces lignes, j’espère qu’un jour Suzanne pourra les lire.
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Ôn Nhu Hâu (1741-1798) est l’auteur d’un long poème, Cung oan ngâm khuc (Plaintes d’une femme du harem), d’où sont extraits ces deux vers : Lorsque j’apparaissais, ombre à travers les stores, Les arbres et les fleurs se pâmaient de désir.↩︎
Archétype célèbre en son temps de l’épouse d’Occidentaux qui a réussi. Devenue très riche, elle s’est fait construire une somptueuse demeure (dans la même rue que… Vu Trong Phung) agrémentée d’un zoo qui défraya la chronique. ↩︎
Cette expression vient d’une chanson populaire qui dit littéralement « mettre des cales à ce qui est bancal ». Autrement dit, quand on s’aime on parvient à oublier les imperfections de l’autre. ↩︎
Voici la traduction intégrale du quatrième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
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IV — La maison de joie
On peut l’appeler la maison « voisine », même si ni mur ni cloison ne divise en deux la bâtisse en bois, mais une simple natte de bambou et encore, sur une moitié seulement, l’autre étant recouverte d’un store sur lequel la propriétaire s’est contentée d’accrocher, pour qu’on ne puisse pas voir au travers, ces sortes de peintures que l’on trouve dans la rue Hang Bô, composées de sentences parallèles… sans idéogrammes.
Je pourrai donc, avec un peu d’indiscrétion, savoir tout ce qui passe chez les « voisines ».
Madame l’Adjudante s’affaire encore dans la cuisine à me préparer un « cà-phê ». Madame la Garde-forestière a dû me recommander en des termes fort habiles, car son amie me reçoit avec beaucoup de chaleur. C’est une chance qu’elle n’ait pas de travail actuellement ― pardon, je voulais dire de mari ! ― encore que mon jeune âge, celui d’être son fils, ne risque pas d’attirer des soupçons sur elle. Évidemment ! Même les pires langues de vipère n’iraient pas jusqu’à m’accuser de vouloir compromettre une vieille dame. Sa fille Suzanne en revanche, bien que fleurisse à peine son dix-septième printemps… mais par chance elle est à Hanoï.
Il n’est pas dans ma nature d’avoir cette curiosité malsaine. Si madame l’Adjudante, en arrangeant le lit pour que je puisse m’allonger un moment ne m’avait pas dit tout bas « tiens, à côté il y a quelques demoiselles qui cherchent un mari », je n’aurais pas eu à retenir ma respiration pour relever les sentences parallèles…
Elles sont deux filles. L’une, blottie sous la couverture, lit nonchalamment un vieux journal. L’autre, l’air hébété, toute recroquevillée sur sa chaise, avec son pantalon blanc, sa laine verte et ses chaussettes à fleurs n’affiche pas vraiment les signes extérieurs de sa… fonction. Elle peut bien avoir les dents blanches, cette rustaude ! Seul son calme est digne de respect ! Ô vénérable La Vong1 ! Essayez de revivre un instant afin d’observer le visage de cette femme tandis qu’elle attend, bras croisés, de pouvoir s’établir dans la société : voyez comme il reste impassible ! Puis, rappelez-vous le détachement de votre esprit, lorsque vous vous adonniez à la pêche et jugez si sa « philosophie » n’est pas admirable ?
Mais au choc d’une cuillère sur une tasse, je me retourne.
Madame l’Adjudante a posé un morceau de pain et du café au lait sur la table. D’un signe de tête, elle m’invite à prendre place. Elle me lance un clin d’œil et tout bas :
– Elles sont combien à être là ?
– Deux.
– Deux seulement ? Où peuvent bien être parties les deux autres alors… Il y a deux danseuses de Hanoï qui sont là depuis quelques jours.
– Elles viennent pour danser ou pour trouver un mari ?
– En tout cas ce n’est pas pour le plaisir de danser ! Est-ce que vous avez vu une femme de mon âge, à peu près ?
Je secoue la tête. Elle fronce les sourcils un moment, puis :
– On l’appelle madame la Commissaire, parce qu’à l’époque où elle vivait à Chua Thông, elle en a épousé un. Elle n’a pas d’enfant et à son âge, elle est obligée de faire l’entremetteuse pour gagner sa vie. Elle s’est retrouvée comme madame Hai Yêng, mais encore plus misérable qu’elle, parce qu’elle n’avait pas du tout de capital. Mais même madame Hai Yêng, qui est pourtant bien installée ici, ses petits commerces de « cat-cut » et de vélos tournent bien… mais si elle continue avec ses histoires de dettes de jeu, elle se retrouvera sans rien comme l’autre. Jouer le peu qu’on a, c’est vraiment de la folie !
J’entends soudain des bruits de sabots à la porte d’à côté. Suit cette conversation :
– Alors, comment ça s’est passé ? Gagné ou perdu ?
– J’ai gagné trente centimes ! J’ai faim ! Il y avait du vermicelle qui me faisait envie, mais j’avais peur d’être juste. Regarde dans le « bup-phê », il doit rester un deuxième pain. Apporte-le avec le « be », dépêche-toi ! Et toi Duyên, lève-toi !
Il semble que madame la Commissaire a pris de bien mauvais penchants. Dans ce genre de situation, si elle savait y faire, elle réclamerait plutôt une boule de riz gluant ou encore un reste de la veille avec un peu de coco revenue dans la saumure. Mais l’habitude, que voulez-vous ! Le « be » et le « pho-mat » ont franchi les mers et conquis beaucoup de monde, dans toutes les couches sociales.
Madame la Commissaire se met à hurler :
– Mais qu’est-ce qu’elle fiche comme ça ? Pourquoi c’est aussi long ? Tu le vois le pain ?
Une voix impassible vient répondre, sans trembler :
– Il y a du pain, mais le pot de « be » est envahi de fourmis…
– Quoi ? Des fourmis dans le « be » ? Maudits soient tes ancêtres ! Tu crois que je te nourris à rien faire ? Tu restes là assise toute la journée à te prendre pour une princesse, même pas fichue de garder quoi que ce soit !
Une demoiselle au si joli prénom2 qui se fait insulter de la sorte, voilà de quoi susciter ma… compassion. Je brûle d’intervenir. N’étant pas en mesure de le faire, je me rue déjà sur le store. Tout de même, la preuve que je me soucie d’elle, c’est que je lui sacrifie mon « cà-phê ».
Au même moment, la fille de sous la couverture abandonne le vieux journal pour ajouter son couplet :
– Si tu es toujours distraite comme ça, tu ne pourras pas garder un mari très longtemps. Tu dois être plus soigneuse ! Même pour moi c’est déjà pénible, alors toi…
Exactement comme on jette de l’huile sur le feu, madame la Commissaire se lance dans une nouvelle tirade :
– Tu ne pouvais pas rester au village avec ton laboureur de mari ? Une pauvre fille comme toi qui se permet de le mépriser ! Non mais, qu’est-ce que tes parents ont bien pu avaler pour enfanter un truc pareil ! C’est à peine si elle se lave une fois par mois, elle est toujours pleine de poux ! À table, elle tousse, elle crache son riz dans toute la pièce. C’est son mari qui aurait dû se plaindre, eh ben non ! Elle se prend vraiment pour la perle rare, celle-là !
Duyên reste là, tête baissée. Qui ne dit mot consent !
Et dire que c’est une femme pareille qu’il faut nourrir en attendant de la jeter… dans les bras d’un Occidental.
Je retourne à mon café et médite sur mes légionnaires : que ce soit par héroïsme ou insoumission, ils ont un jour rejoint un gang ou un groupe d’anarchistes, ils ont fait dérailler le train d’un ministre ou mitrailler une banque, ils ont senti siffler les balles tandis qu’ils s’évadaient de prison… tout cela pour venir se perdre à Thi Câu et prendre cette perle rare dans les bras, lui susurrant dans l’oreille : « comme je t’aime, ma belle ! »
Je n’étais pas là quand Duyên a dénigré son mari. Mais, avec ces chaussettes à fleurs, ce visage figé dans l’idiotie et ce pedigree que l’on doit à madame la Commissaire… je dois pouvoir esquisser sa vie lorsqu’elle était encore une fille de la campagne, avant d’être réprouvée par monsieur Jean, jetée comme une malpropre par monsieur Van Dale et abandonnée par le caporal Dupont.
Alors, une après-midi…
Ô toi qui vas sur la route mandarine,
Fais halte un instant que je te dise un mot.
Elle mettait le riz en gerbe avec d’autres femmes, quand elle a vu un beau jeune homme au pantalon de soie, à la tunique luxueuse, aux semelles de crêpe et au chapeau de pousses d’ananas, avec une valise de bambou à la main, qui passait sur la route d’un pas alerte : elle s’est mise en tête de le taquiner avec sa belle voix de loriot. « L’homme de la route mandarine » fait encore quelques pas avant de s’arrêter et d’apercevoir, dans la rizière en contrebas, un groupe de paysannes qui rient sous cape. Et notre piéton de chanter à son tour :
Et si nous unir n’était pas notre lot,
Oserais-tu passer pour une fille volage ?
J’ai beau être père d’un enfant en bas âge
Si tu continues, je t’enlève, tout doux !
Ou bien c’est que tu n’as pas encore d’époux ?
Monte, je te promets une belle… progéniture !
Les rires redoublent, seule Duyên garde la tête baissée. Elle a déjà un époux. Une autre aurait plaisanté sans la moindre arrière-pensée. Son silence la dénonce : c’est qu’elle n’aime pas son mari !
L’intraitable piéton se fend d’un sourire satisfait, puis reprend sa route.
De retour chez elle, aux côtés de son cher époux qui se couche les pieds sales, Duyên en a eu marre de cette vie. Mon Dieu, qu’il est vilain ! Je n’en peux plus de le voir manger, avec ses genoux qui lui montent plus haut que les oreilles ! Et cette manière qu’il a de parler, complètement décousue, de dire tout le temps « hé… l’autre… s’pas ! » Et au conseil du village comme il bafouille, les anciens le détestent et les jeunes se moquent de lui !
Marre, marre et marre !
Elle a commencé à l’accabler de reproches.
Puis, elle est allée habiter chez sa sœur. Les époux ont coupé les ponts définitivement.
Avec sa réputation de femme indigne, plus personne n’en aurait voulu, alors elle est partie pour la capitale… Un jour de chance, elle a rencontré un homme bien mis, comme celui de la route mandarine. Il lui a dit les mots doux qu’elle avait envie d’entendre et quand il l’a invitée dans cette maison pour « bavarder » plus à l’aise, elle a opiné du chef. Le matin suivant, les yeux à peine dessillés il avait pris la poudre d’escampette, obligeant Duyên à se séparer de ses boucles d’oreille en argent.
Alors… la vie au jour le jour dans la capitale. Elle a dû faire la domestique pendant quelques mois. N’en pouvant plus, elle a… rampé jusqu’à Chua Thông pour trouver madame la Commissaire.
– Pitié pour une pauvre idiote, madame !
Si Duyên reconnaissait son idiotie, elle n’exprimait par contre aucun remords, mais vraiment aucun ! Et madame la Commissaire, après un clappement de langue :
– Maudits soient tes ancêtres, sale gibier de potence ! Mais bon, ça va ! Tu peux rester ici à mon service. Et au premier Occidental qui se présente, je te marie avec !
Le jour suivant, madame la Commissaire mettait à la porte sa jeune servante, car elle passait son temps à somnoler.
Mais, elle a fini par se prendre d’affection pour elle. Elle lui a appris à se poudrer, à se maquiller les lèvres, à tracer les sourcils. Son corset de soie vieilli, mais encore présentable, elle le lui a offert. Seulement, elle ne devait pas le porter quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Assez vite, toutes les dames de Chua Thông ont fait passer l’information comme quoi une fille de la campagne cherchait un mari.
Et un certain monsieur Jean est venu rendre une petite visite…
– C’est qui celle-là ?
– Ma ni et. Bay dan, dơn, bố cu tốt ! Toa vù loà ê-pu-dê ? (Ma nièce. Paysanne, jeune, beaucoup bien ! Toi vouloir épouser ?)
– Une paysanne ? C’est vrai ? Avec les dents laquées ? Fais voir !
Madame la Commissaire, se tournant vers Duyên :
– Regarde-le avec ton plus joli sourire pour voir !
L’autre cligne de l’œil, puis sourit à monsieur Jean, qui hoche la tête :
– Ça va ça va ! Je reviendrai. Au revoir, la mère !
– Chiêng ! Giăng ! Phô mơ đô nê vanh biết cẩm bua boà ! Săng qua ba lạp ben rơ vơ nia ! Hánh ? (Tiens ! Jean ! Faut me donner 20 pièces comme pourboire ! Sans quoi pas la peine revenir, hein !)
Encore un hochement de tête et monsieur Jean s’en va. Affaire conclue. Les innombrables détails qu’il faut normalement discuter entre les deux familles, les noix d’arec et le bétel, la demande en mariage, les cadeaux pour le Nouvel An, les gâteaux de riz, la cérémonie et l’accueil de la mariée… tout cela résumé en quelques phrases dans un français de cuisine. Trois jours plus tard, Duyên devenait : madame Jean. L’entremetteuse encaissait 20 piastres. Un investissement plutôt rentable…
Monsieur Jean aimait beaucoup sa nouvelle épouse. Elle ne comprenait pas le français, certes, et elle commettait pas mal d’âneries, mais il l’aimait quand même. Car de quoi avait-il besoin après tout ? Si elle n’avait pas de cervelle ni d’âme sensible aux beautés d’un amour sentimental, ce corps bien en chair remplissait parfaitement son office ! Ils vécurent heureux pendant deux mois.
Monsieur Jean se vantait auprès de ses intimes d’avoir épousé une vraie paysanne.
Il décide de faire les présentations et au beau milieu du dîner, voilà que Duyên éternue coup sur coup, éclaboussant toute la table du repas. Son mari lui ayant demandé d’essuyer le beurre, elle s’est servie d’une tranche de pain au lieu du couteau. Et monsieur Jean, ivre, de lui coller un morceau de fromage sous le nez, qu’elle se pince, avant d’aller cracher dans toute la maison. Les invités se regardaient, secouant la tête…
Le lendemain, une fois dégrisé, monsieur Jean est allé se plaindre auprès de madame la Commissaire : sa femme était décidément trop rustre, elle lui faisait honte, certes elle avait des côtés « beaucoup bien », mais aussi beaucoup d’autres qui l’étaient moins, etc.
Duyên est retournée chez madame la Commissaire.
Est venu le tour de monsieur Van Dale.
Un jour, il lui a demandé de servir des épinards. Il était en train de se régaler quand, à la moitié du plat, il tombe sur une chenille qui avait tout l’air d’attendre réparation pour le préjudice.
Au tour du caporal Dupont.
Revenu discrètement dormir avec sa femme, il devait regagner la caserne à minuit pour prendre la relève de la garde. Alors qu’il se rhabille, déjà très en retard, il demande à sa femme de lui servir une tasse de thé. Par malchance, la théière est obstruée et les cure-dents introuvables (comme toujours dans ces moments-là). Pressée, Duyên se risque à prendre le bec entre ses lèvres pour souffler un grand coup. Puis, elle verse le breuvage. Son mari n’y a pas touché.
Le lendemain, Dupont se rendait chez madame la Commissaire :
– Écoutez, je ne la supporte plus. Elle est complètement maboule. Elle a ça de bien, c’est qu’elle ne couche pas avec d’autres, mais elle est sale comme un cochon. Je préférerais encore qu’elle soit infidèle !
Madame l’Adjudante me dit à voix basse :
– L’autre mégère n’arrête pas de la disputer, mais vous pensez bien si elle écoute ! Et puis à quoi ça lui sert de se marier ? Pour une nuit, la mégère prend 2 piastres et elle lui en laisse la moitié. En faisant 10 nuits par mois, c’est toujours mieux qu’un mari qui va payer 20 piastres pour vous chercher des poux, vous ne croyez pas ?
J’acquiesce de la tête. Je comptais rendre visite à madame Hai Yêng et à madame la Sergente Tu qui s’occupe d’enterrer les filles, mais aussi à madame l’Adjudante Nhoang pour voir si elle est restée aussi brutale qu’à l’époque de son règne à Viêt Tri. Je suis donc sur le point de partir quand :
– Bonsoir monsieur.
– Bonsoir mademoiselle. C’est Suzanne. Elle est habillée à la vietnamienne et… qu’est-ce qu’elle est belle ! Est-ce bien le moment de partir ?
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Lü Wang, appelé aussi Jiang Ziya : grand stratège chinois, qui, lassé des affaires politiques, vécut en ermite. Selon la légende, un jour qu’on lui demandait, en le voyant pêcher avec un fil trop court et un hameçon rectiligne, ce qu’il espérait prendre ainsi, il répondit : « un seigneur ». ↩︎
En plus d’être un prénom encore répandu aujourd’hui, duyên est un substantif qui signifie « grâce, charme » ou « lien conjugal ». ↩︎
Voici la traduction intégrale du troisième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.
III — Tu ne veux plus m’accepter pour époux ?
L’obscurité et la boue, voilà ce que me réservait le chemin derrière l’Écurie dans les dix heures du soir. J’avance comme un aventurier braverait le danger, à l’aveugle presque, un pied « plongeant » dans l’eau parfois, avec un grand flac ! et en écoutant le hennissement des chevaux, les coups répétés de leurs sabots, il me prend une envie étrange : si je pouvais jouir du repos de l’animal en ces murs, comme la vie serait belle !
Ah, enfin de l’éclairage ! Un lampadaire, qui semble tendre le cou, arrive à peine à s’éclairer lui-même. Le peu que j’y vois promet un nouveau supplice pour mes chaussures innocentes : cette partie du chemin est enduite de boue encore plus fraîche que les tronçons obscurs. Sous mon regard, les traces de pneus deviennent autant de serpents argentés qui s’enchevêtrent. L’imaginatif voit le danger partout et je tressaille à l’idée que le petit chemin qui doit me mener à travers champs jusqu’à la maison d’un ami au village de Cô Mê, est bordé de sépultures. Pauvre de moi !
« Il fait nuit, vous n’avez qu’à dormir ici », me disait le patron tout à l’heure. Je regrette vivement de ne pas l’avoir écouté ! Mais à quoi bon pleurnicher maintenant ? Alors… les murs d’enceinte enduits de terre rouge sont la spécialité de Cô Mê et leur aspect mystique, à la manière des maisons tibétaines, m’a souvent laissé admiratif… de jour. À cette heure de la nuit, c’est l’épouvante qu’il provoque en moi, qui réalise justement ce que mystique veut dire.
Soudain, j’entends hurler à une vingtaine de mètres de distance.
– Toa ba mỏ nhá cút xê ăng co xê moa ! Toa kích tê moa săng bảy dề, a lò phi nì phăm, phi nì ma ghi ! A lò, kích ! (Toi pas moyen coucher encore chez moi ! Toi quitter moi sans payer, alors fini femme, fini mari ! Alors, quitte !)
Suit un silence de quelques minutes. Puis de nouveau des cris, toujours de femme :
– No, se phi ni ! Vắt tăng ! (Non, c’est fini ! Va-t’en !)
Je reprends mes esprits… Cela vient d’une paillote où je vois, sous la lumière blafarde d’une lampe à pétrole, la silhouette d’un soldat qui se gratte les côtes des deux mains, obstruant la porte de ses jambes très écartées et fixant à l’intérieur une femme de même taille, qui, vêtue d’une tunique blanche et les cheveux défaits, lui pointe un doigt menaçant au milieu de la figure pour déclamer ces mots d’amour.
Le soldat ― mari ou client ? ― ne dit rien. Il semble essayer le silence pour impressionner l’autre. La femme, excédée, lui fait signe de partir :
– Va-tăng ! Ê tút-suýt ! (Va-t’en ! Et tout de suite !)
Le mari éconduit se décide maintenant à parler, et d’une voix calme :
– Répète ce que tu viens de dire pour voir.
Aussitôt, se plantant juste sous son nez :
– Moa ba bơ toa ! Si toa phe két sốt, moa điếc com măng đăng phe toa xếp linh ê toa pát sê công sây đờ ghe ! (Moi pas peur toi ! Si toi fais quelque chose, moi dire commandant fais toi cellule et toi passer conseil de guerre !)
Paf ! Une gifle met un point final au sermon, décidément trop déplacé de la part d’une épouse. Elle fait deux pas en arrière et porte les mains à son visage, sans rien dire. Mais hélas ! Le mari veut qu’elle parle encore, il veut qu’elle se montre plus odieuse encore. Il se rue à l’intérieur, poings serrés. Il lui assène des crochets à la mâchoire, comme un boxeur vise le « KO » qui le mènera au titre. Aussitôt des enfants se mettent à hurler. Rapide comme l’éclair, un petit d’une dizaine d’années court frapper chez les voisins. Puis des deux côtés on entend les portes s’ouvrir. En sortent deux légionnaires, en pyjama et sabots, qui accourent chez la « victime » en maugréant. En trois minutes, une foule de femmes et d’enfants a envahi le quartier.
Absorbé un moment par cette affluence, je retourne au couple et là je constate, à ma grande surprise, que la lutte a pris une tournure bien différente. Un des voisins se fait rouer de coups par « le mari éconduit ». L’autre se décide alors à ruer sur la brute. Finalement, les bras maintenus dans le dos et le cou garrotté, le provocateur se recroqueville comme un cheveu sous la flamme pour s’écrouler sur le perron.
J’ose maintenant accourir. Mais comme c’est étrange ! Tandis que la foule m’observe avec curiosité, ces messieurs de la Légion ne me prêtent pas le moindre intérêt. Et moi qui les disais soupçonneux !
L’épouse s’est assise et, encore pantelante, elle se masse le visage et le dos. Puis tout naturellement, comme si elle était entourée de domestiques :
– Phe vơ nia ba tui ! (Fais venir patrouille !)
Soudain, un légionnaire vient me taper sur l’épaule et d’un air agressif me lance cette politesse :
– Et toi, qu’est-ce que tu fous là ?
Et moi, la mine sévère, mais poliment :
– De quel droit me tutoyez-vous ? Je suis journaliste et je viens recueillir des informations.
Baissant d’un ton :
– Recueillir des informations sur quoi ? C’est juste un couple qui se bagarre !
– Un assassinat pouvait avoir lieu, qui sait !
Un deuxième légionnaire, l’air intelligent et mieux éduqué que l’autre, me demande avec un sourire, très courtoisement :
– Alors, après cette histoire, vous allez sûrement critiquer les légionnaires ou leurs femmes ? Je peux savoir ce que vous avez l’intention d’écrire ?
Gare à moi ! Un type poli est toujours plus à craindre qu’un rustre. Celui-là est plus franc, sa colère ne m’inquiète pas. Celui-ci par contre avec son sourire, s’il commence à s’occuper de mon cas, il ira jusqu’au bout. Je dois bien réfléchir, avant de répondre :
– Une bagarre entre mari et femme est chose courante dans mon pays, alors je ne vois pas ce que je pourrais critiquer. Je pense même ne rien écrire du tout. Par contre, je vous admire vous tous ! Vous n’avez pas hésité à mettre de côté le sentiment qui vous lie entre compagnons d’armes, pour défendre une femme. Comment savoir si elle n’était pas en tort ?
Le légionnaire courtois est ravi. En effet, il rentre les épaules et à voix basse :
– C’est exact. Nous autres en Europe, nous ne levons jamais la main sur les femmes, même pas avec une fleur. Cet homme a battu une femme, ce n’est pas bien, c’est déshonorant pour nous tous. Le sexe fort doit toujours céder, même quand elles sont bonnes à rien.
Une patrouille de quatre légionnaires arrive brusquement. Les deux voisins si serviables peuvent libérer le soldat qu’ils maintenaient face contre terre devant sa paillote.
Le prisonnier emmené par son escorte, tout le voisinage retourne se coucher, car il est déjà tard. Je suis surpris qu’un tel drame leur semble tout à fait banal.
Et je n’oublierai jamais ce rire étouffé, froid, grinçant, que le mari rabroué a offert à son épouse en promesse d’un bain de sang.
Je vais pénétrer dans la maison, quand j’entends au loin :
– Il est déjà passé en « công sây do ghe », alors cette fois elle est sûre de s’en débarrasser définitivement !
¶¶¶
Son nom d’état civil est incertain : toutes les épouses de Thi Câu l’appellent madame la Garde-forestière, c’est donc le nom que j’adopterai.
Elle m’invite à m’asseoir, de bonne grâce, bien qu’il soit onze heures passées.
Pourquoi, alors que les journalistes ont toujours eu la détestable réputation de fouiner pour de l’argent, madame la Garde-forestière une fois mise au courant de ma profession et de mes motifs, n’a-t-elle pas hésité une seconde à me recevoir ?
Assise sur le lit, elle trempe un coton dans un bol de vinaigre et le passe sur le cou, les joues, le front, le nez, pendant qu’elle raconte son histoire avec un naturel, une franchise émouvantes et je me prends d’admiration pour elle qui ose parler de faits sordides sans craindre le mépris.
– On est rejetées, vous savez. Même si la société ne nous méprise plus comme avant, on ne se fait pas d’illusions sur notre sort. Tout misérable que je suis, je n’ai plus peur du rire des autres. Mon seul but c’est de devenir riche, comme cela après, je pourrai à mon tour maltraiter tous ceux qui m’ont méprisée. Mais au lieu de ça, je suis en train de me ruiner à petit feu. Au début, j’ai épousé un « si-vin » bien comme il faut. Quand il est rentré dans son pays, j’ai traîné à droite et à gauche, jusqu’à ce que j’épouse un « cô-lô-nhan ». Et maintenant des soldats de la « lê-zuong ». Et après ? Autrefois, dans ma jeunesse, j’aurais très bien pu épouser un garçon de bonne famille !
Ô lecteur ! Pour l’ouvrière de cette curieuse industrie du mariage, le « chemin des honneurs » se révèle plein d’accidents, de fondrières et de sinuosités. On n’a jamais vu dans ce pays un homme décrocher d’abord une licence, ensuite son diplôme du second degré, et finir au cours élémentaire. Or, pour une épouse d’Occidentaux, chaque mari ― ou plus exactement chaque mariage ― est l’équivalent d’un certificat qui lui permettra d’en contracter d’autres, car c’est là son seul moyen d’existence.
Cela fait longtemps que madame la Garde-forestière n’ose plus rendre visite à ses parents. En effet, fille d’une famille puissante pour sa richesse, et belle de surcroît, qui aurait pu la dire impossible à marier ? On perçoit encore aujourd’hui sur son visage, malgré les vicissitudes, les traces de sa beauté d’autrefois. Elle aurait pu jouir d’une existence paisible.
Malheureusement, l’humanité souffrante voulait qu’elle fût sentimentale et qu’elle eût un cœur apprécié pour savoir succomber aux charmes d’un homme. En pleine jeunesse, alors qu’elle pouvait encore jouir de son opulence, la demoiselle était tombée amoureuse. Le parti étant inégal, la demande en mariage refusée, elle souffrait horriblement. Quand un après-midi… une lettre de suicide !
– Mais non, j’ai réfléchi : pour quelle faute j’aurais dû me suicider ? Je voulais juste faire croire à mes parents que j’étais morte, parce que nos sentiments n’étaient plus possibles. C’est comme ça que ma mauvaise vie a commencé.
Madame la Garde-forestière a baissé la tête vers la table pendant un long moment. J’ai cru qu’elle pleurait. Mais non, en se redressant, elle montre un visage tout juste empreint de léthargie. Quelle pitié vraiment ! Son cœur est devenu sec, incapable de s’émouvoir. La jeune femme sentimentale d’autrefois a fini par devenir un « monstre ».
Car on peut appeler « monstre » une femme qui n’a plus de larmes.
– Et l’histoire de tout à l’heure, c’était pour quelle raison ?
– Ah, c’est à cause de lui, moi je n’y suis pour rien du tout. Vous savez, quand on les épouse c’est pour l’argent, ce n’est pas par amour. Mais il faut toujours qu’ils abusent. Dès qu’ils ont de l’argent, ils vont s’amuser avec des filles plus jeunes. Et quand ils ont tout dépensé, ils veulent revenir. On ne peut tout de même pas dire oui !
– Mais ils ne sont pas tous comme ça les légionnaires ?
– Non, c’est vrai. Il y a aussi des types bien et honnêtes. Mais moi je n’ai pas de chance, je tombe toujours sur des bons à rien. Qu’est-ce que j’y peux ? Celui que vous avez vu tout à l’heure c’est un Allemand. Eh bien, il s’est enfui de son pays parce qu’il a tué quelqu’un. Ah, mais vous pouvez dire qu’on a du cran pour dormir avec des assassins ! Il a un physique agréable, mais par contre, son âme, elle n’est pas belle à voir !
La voix de madame la Garde-forestière, qui s’est nettement rapprochée de moi, se fait plus basse.
Une nuit, le légionnaire se penche sur sa femme, braque une lampe à pétrole et la regarde droit dans les yeux :
– Tu me trouves beau, n’est-ce pas ?
– Oui, très.
– Et pourtant j’ai déjà tué un homme !
– Menteur !
– Tu ne me crois pas ? Tu veux voir à quel point je suis cruel ?
Le légionnaire serre les dents et la fixe d’un regard furieux. Le beau gosse a pris tout d’un coup le visage d’une crapule, terrible à voir. Effrayée, elle pousse un cri et se retourne.
– Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça fait… il était beau, il me plaisait et d’un seul coup, il m’a fait tellement peur ! J’ai vu un visage… un visage… deux visages comme ça !
Elle me désigne les trois enfants assis sur le lit, l’air hébété, qui nous écoutent depuis tout à l’heure :
– À partir de ce jour-là, j’avais tout le temps peur qu’un jour il soit pris de jalousie et qu’il tue les trois enfants que j’ai eus avec trois maris avant lui. Alors, une occasion de le quitter comme celle de ce soir, je ne pouvais pas la laisser passer !
Minuit. Le vent souffle, mais il ne pleut pas heureusement. Je me lève et demande à revenir une autre fois. Tandis qu’elle me raccompagne à la porte, madame la Garde-forestière ajoute :
– N’allez pas croire que je n’ai plus qu’une pierre à la place du cœur. Même si je me laisse battre, je suis loin d’être une idiote. Si j’accepte qu’ils reviennent, ils peuvent très bien me tuer. Si je refuse, comme ils savent que je les épouse pour l’argent, ils ne m’en voudront pas. Mais si j’accepte, alors là, ils peuvent me prendre pour une putain et dire que j’en profite pour coucher avec un autre quand ils ne sont pas là. Alors tout à l’heure ? Si j’avais accepté qu’il revienne, qui sait s’il ne m’aurait pas tué, au lieu de se contenter de me battre ?
Quelle aubaine d’avoir trouvé quelqu’un d’aussi pénétrant !
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