De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 7

Voici la traduction intégrale du septième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

VII — Qui veut se changer en lionne ?

Sous le regard du poète Thê Lu, le vieux tigre dans sa cage du Jardin botanique voudrait feuler : « Hélas ! Ces temps de gloire ne sont plus ! »1

Ancienne tigresse — ou lionne plutôt — devenue vieille, madame la Sergente Tu n’est pourtant pas du genre à se lamenter de la sorte. Si sa gloire n’est plus, tous les trucs qui l’ont faite peuvent encore servir à l’éducation de jeunes innocentes. Toutes les filles de Thi Câu, lorsqu’elles évoquent Madame, c’est avec l’air très respectueux qu’elles disent : « notre Sergente est vraiment celle qui se laisse le moins faire, tous les maris en ont peur, même les pires canailles ». Même Dimitov, en la voyant, m’a dit avec un clin d’œil : « cette mère-là, c’est la plus redoutable que j’ai jamais vue ! »

Un avertissement de ce genre ne donne pas envie de sous-estimer cette dame. Âgée de soixante ans environ, les cheveux d’ébène virant au gris, un œil abîmé, les traits du nez fins et réguliers qui donnent à son visage une belle apparence européenne, mais les dents laquées, elle reste assise impassible, mâchonnant son bétel, à observer la « conférence » qui réunit Dimitov et deux jeunes femmes : Ai et Tich. Cet air impassible inquiète à ce moment, car Dimitov, tandis qu’il parle à la première, l’observe à la dérobée. On dirait un épervier très haut dans le ciel, prêt à fondre sur des poussins, mais qui redoute encore le bec de la mère. Lassé de peser le pour et le contre, notre compère se décide enfin :

– Mon ami n’est pas un bon à rien. Au contraire, c’est quelqu’un de droit et de très correct. Malheureusement, c’est une habitude chez les soldats de boire un coup de trop. Mais il promet de ne pas recommencer. Si vous acceptez de lui pardonner, il trouvera un moyen de racheter sa faute. Ne partez pas maintenant s’il vous plaît, patientez encore une dizaine de jours, jusqu’à la prochaine solde…

Ai se tourne vers la Sergente :

– Qu’est-ce que je dois répondre ? Il donne seulement 18 piastres et moi j’en voudrais…

– Est-ce qu’il est très jaloux ?

– Je ne sais pas… Non, pas plus que les autres.

La Sergente se tourne vers Dimitov :

– A lo điếc luý vơ nia dơ mẹt sanh biệt ! La bơ tít đoa bẩy dề phe băng xương ăng co đít dua. Sang qua en đoa bờ lắc kê bua Hanoï buýt cờ y a cẩm séec giăng đờ măng đê xa mành. (Alors dis-lui venir remettre 5 pièces ! La petite doit payer frais pension encore 10 jours. Sans quoi elle doit plaquer pour Hanoï puisque y a sergent demandé sa main.)

Dimitov fronce les sourcils, se mord les lèvres en silence. Finalement, il nous serre la main toujours sans rien dire et sort tête baissée. La Sergente, le suivant du regard, ajoute :

– Quand on a besoin, il faut de l’argent. S’ils veulent faire attendre 10 jours, ils doivent débourser 5 piastres. Sinon, c’est pour le mois suivant ! Pas question de céder !

Cette maison de la Source des Fleurs s’avère digne de son hôte russe venu en qualité d’émissaire renouer la bonne entente qui liait le Vietnam et une nation d’Europe : conclue par un « traité de cent ans », elle était en effet suspendue pour des considérations bassement matérielles.

¶¶¶

– Tich ! Comment vous vous êtes débrouillés pour vous séparer comme ça, au bout de quelques jours seulement ?

Tich, embarrassée, reste un long moment sans répondre. Son allure encore innocente, avec sa tunique doublée de gaze, son foulard de velours et ses souliers vernis m’étonnent au point que j’ai envie de lancer, tel le gouverneur Doumer à son assassinat : « Tout de même ! » Il est clair qu’elle est encore inapte à affronter les vicissitudes de la vie…

Je n’ai eu aucun mal à le comprendre, mais la Sergente poursuit l’explication :

– Vous avez déjà vu une idiote pareille ? Elle vend sa bague pour avancer le loyer, elle le laisse coucher chez elle pendant quelques jours, et tout ça sans résultat ! 1 bague pour rien !

Et Tich, timidement :

– Mais je ne pouvais pas me douter que ça finirait comme ça !

– Et c’est toi qui l’as quitté ou c’est lui ?

– Si ça n’avait pas été lui, c’est moi qui l’aurais fait. Vous ne pouvez pas savoir…

La Sergente l’interrompt :

– Oh oh ! Une vieille comme moi, qu’est-ce que tu veux lui apprendre ? Les filles dans ton genre, rien que d’y penser, ça m’échauffe les oreilles ! Ça va à l’école, ça reçoit une bonne instruction et voilà le résultat !

Je saute sur l’occasion pour demander aux jeunes femmes ce qu’elles faisaient avant d’échouer ici. Alors de fil en aiguille, grâce à l’aspect dédaigneux de madame la Sergente qui ôte l’envie de dissimuler quoi que ce soit, je peux assez vite retracer à grands traits leurs deux histoires, qui ne manquent pas de péripéties.

Ai et Tich sont des amies intimes. Leur misère commune les a rapprochées comme deux sœurs. Je ne sais pas précisément dans quelle école elles ont fait leurs études. Je sais en revanche que n’ayant pu les poursuivre, elles ont trouvé une place dans une boutique de vêtements tenue par une Française à Hanoï. 10 heures de travail par jour, pour 6 piastres par mois !

Les deux travaillaient dur et s’en seraient contentées, si un événement n’était pas survenu. Car, dans cette vie survient toujours un « événement » qui réduit au malheur les gens heureux ou qui enfonce davantage les misérables.

Tich, la moins instruite des deux, se faisait traiter par la patronne de tous les noms d’oiseaux.

Épargnée par cette avanie, car intelligente et plus belle, Ai était aimée de la patronne, énormément. Comme la patronne l’aimait, le patron s’est mis à l’aimer encore plus. Le malheur est venu de là.

Un jour que la patronne était sortie, il a pris la jeune femme par la main et l’a entraînée dans la chambre.

Elle était congédiée le jour suivant.

Et son amie l’a suivie !

– Mon corps était comme une perle de jade abîmée, je n’avais plus d’espoir d’épouser un mari comme il faut. Quand une personne a fauté d’elle-même ou poussée par quelqu’un, alors elle continuera toujours à fauter, vous ne pensez pas monsieur ? Une fille comme moi avec un mari annamite, ce ne serait pas convenable ! Si c’est quelqu’un de bien, alors ce sera la honte pour lui, mais si c’est un bon à rien, je ne préfère pas. Alors, nous avons décidé de venir ici.

Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris. Que Ai ait pensé cela pour elle-même, cela prouve sa lucidité, mais Tich ? Qu’est-ce qui a pu la conduire à ruiner en un clin d’œil une vie qui aurait pu être belle ?

– Et vous Tich alors, vous avez renoncé à toute vie amoureuse, vous aussi ?

Ai lui fait signe de répondre elle-même.

Je dois lancer mon regard le plus empreint de compassion pour appuyer ma demande… Elle hésite un moment avant de répondre, et d’une manière détournée seulement, puisqu’elle s’adresse à la Sergente :

– Vous dites toujours que je suis une idiote, mais ce n’est pas vrai… Je dois vous avouer quelque chose… À Hanoï, il y a deux ans, j’avais un amant…

– Ah ah ! s’exclame la Sergente. Mais, Ai prend la parole pour son amie :

– Ils s’aimaient vraiment, d’un amour sublime, monsieur ! Il était commerçant lui aussi. Mais il avait déjà une famille ! Je l’avais pourtant prévenue de ne pas s’empêtrer dans cette histoire. Elle m’a écoutée au début, elle l’a oublié un peu. Mais je ne sais pas pourquoi, ils se sont remis ensemble ! Et un jour elle m’a dit qu’elle voulait devenir sa seconde femme. L’amour fait toujours faire des choses absurdes comme ça. Mais quelques jours après, elle m’annonçait que cela ne pourrait pas se faire, car il n’était pas tombé d’accord avec sa femme et qu’ils en étaient même venus aux mains ! Voilà ce que c’est d’être prise dans les filets de l’amour ! … Et c’est à cette époque-là que m’est arrivé le malheur. Nous avons cherché du travail sans rien trouver, les responsabilités familiales étaient trop lourdes, alors sur les conseils d’anciennes épouses d’Occidentaux qui habitent rue Cua Dông, nous sommes venues ici. Tich vaut mieux que moi, vous savez. Elle n’a jamais eu de remords, elle. Avant de prendre ce chemin, elle a fait comme le dit Kiêu :

Il valait mieux cueillir le bouton de pêcher

Pour l’élu de mon cœur.2

Tich, bien que toute rouge, me demande :

– Vous ne croyez pas, monsieur ? Qu’est-ce qui vaut plus que l’amour ? J’ai même du mérite, je trouve.

Je cherche mon plus beau compliment, mais la Sergente me devance :

– Bah voyons ! Quand je pense que tu l’as laissé te déflorer sans qu’il paie sa dette, j’en ai les boyaux tout tordus !

Elle parle en serrant les dents pour faire le pitre et de son collier de sapèques donne un coup net sur le lit pour ponctuer sa phrase, aussi habilement qu’un tambour de ca tru.3

Nous éclatons tous de rire. La Sergente continue :

– Et « Maintenant que l’apprêt est perdu pour toujours/Adieu le capital ! »4, le regretter ça ne le fera pas revenir, mais si Tich était encore vierge, tu verrais ça ! Comment je me chargerais de te l’établir, moi ! Pour sûr, c’est 20 ou 30 piastres de commission que je me ferais, comme un jeu d’enfant ! Une fille vierge pour un légionnaire, mais c’est plus précieux que l’or. Et les époux restent longtemps ensemble, sauf si la femme tourne mal bien sûr ou si le mari doit repartir.

– Mais ça nous dégoûte de vivre avec eux ! Ils sont alcooliques et violents, souvent on se dit qu’ils pourraient nous tuer d’un coup de poing. Dites, vous croyez qu’ils sont assez cruels pour faire ça ?

La Sergente est au bord de l’hystérie. Quelle idée aussi d’aller provoquer une vieille dame qui fut lionne en son temps ! Et faisant vibrer les murs :

– Vous avez peur de quoi ? Ils vont rien tuer du tout ! Pour eux, c’est la loi du plus fort ! S’ils vous surprennent avec un autre type, alors là tant pis pour vous ! Mais quand vous n’avez rien à vous reprocher, si c’est eux qui sont en tort, alors vous rendez insulte pour insulte, coup pour coup ! Vous voulez savoir comment ça se passe avec moi ? Si je reçois un coup de poing, je réponds par trois tartes. Si on me menace d’un couteau, je remonte mon « coc-sê » aussi sec ! Ils sont tous morts de peur !

Elle se tourne vers moi et baissant la voix :

– Et puis ils ont ça de bien quand même, c’est qu’ils battent rarement les femmes. Quand ça arrive c’est seulement pour faire peur, parce qu’avec la force qu’ils ont, je crois bien qu’ils pourraient nous tuer d’un seul coup de poing !

Elle se tait un moment, puis avec un sourire :

– Il faut être maline, surtout quand on le voit avec une autre fille, là c’est le moment de montrer son autorité. Il est pris sur le fait alors pas la peine de s’expliquer, faut le prendre par les cheveux et griffer, mordre, donner des gifles ! Vous ne me croyez pas ? Mais il y a pas de danger qu’il réplique ! Quand il a droit à une scène de jalousie, mais il est fou de bonheur le mari, au contraire ! Parce qu’il s’imagine que sa femme l’aime, vous comprenez ? On est souvent obligées d’agir comme ça, diaboliquement. Sans quoi, des filles comme nous, à quoi ça nous mènerait d’être jalouses ?

Dimitov pourrait revenir avec son camarade d’une minute à l’autre et pour éviter que ma présence n’éveille des soupçons chez le mari de Ai, la Sergente me demande de partir.

J’ai eu la chance d’écouter une lionne faire la leçon à ses petites. Au fond de moi, je me demande bien ce qu’elles en ont retenu ?

à suivre...


Rendez-vous le 23 novembre prochain pour la traduction du huitième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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  1. Vers 30 du poème « Nho rung » (« Nostalgie de la forêt »), paru dans un recueil en 1935. ↩︎
  2. Vers 792 du grand classique vietnamien Truyên Kiêu, de Nguyên Du (1766–1820). Il s’agit d’un roman en vers dont l’héroïne s’appelle précisément Kiêu. ↩︎
  3. Genre de poésie chantée, où un des accompagnateurs frappe un tambour pour saluer un passage particulièrement bien interprété. ↩︎
  4. Vers 969-970 du Truyên Kiêu. ↩︎

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