De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 6

Voici la traduction intégrale du sixième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

VI — Quelques lettres d’amour

Madame la Garde-forestière m’a présenté à madame la Caporale-clairon, mais celle-ci ne souhaitant pas me recevoir chez elle, m’a invité chez une « collègue ». En suivant les lignes gribouillées au crayon sur une feuille arrachée d’un registre de teinturerie, j’ai enfin trouvé la cour avec la haie de génipas, au beau milieu d’une ruelle qui s’enfonce dans le quartier de l’Écurie.

Je suis à peine arrivé devant la grille que j’entends chanter d’une voix perçante :

Bạc đồng me sừ chớ có mà phát xê… (Pardon monsieur, ne vous fâchez pas…)

Át tăng moa rắc cồng tê tú sà ! (Attends-moi raconter tout ça !)

Comme quoi, à chaque milieu sa Muse. Et celle du coin, malgré tout, parvient à élever la « fusion Europe-Asie » à un niveau supérieur de civilisation, que même la Muse du chauffeur de tramway est loin d’atteindre.

Je resterais bien à écouter la suite, mais j’entends des sabots dans la cour :

– Entrez, monsieur. On vous attend depuis longtemps.

C’est madame la Caporale. J’ôte ma casquette et j’entre. La pièce fait à la fois… salon, salle à manger et chambre. Lieu de culte aussi bien, puisque près du lit à l’européenne est fixé au mur un petit autel votif en l’honneur d’un tigre. Mais est-ce que vous, le Seigneur des montagnes, consommez du beurre ? Qui s’est amusé à mettre cette boîte sous votre portrait ?

Deux filles jouent aux cartes sur le lit. Si l’on y regarde de plus près, il a déjà servi de tripot, de témoin à maintes nuits de noces et, qui sait, de complice pour un bon nombre d’adultères. Le lit est à l’épouse d’Occidentaux ce qu’est la matraque au policier, le marteau au forgeron ou encore le cou au député vietnamien1. C’est pour l’ouvrière de cette industrie le seul outil de travail.

En me voyant entrer, intimidées, elles ramassent leur linge d’une éclatante blancheur, se serrent dans un coin et m’invitent à m’asseoir. L’une demande à madame la Caporale :

– C’est ce monsieur ?

– Oui.

Et avec un sourire :

– Alors, vous allez dire du mal sur nous dans votre journal ?

– Non, ce n’est pas mon intention. C’est la vérité qui m’intéresse.

Madame la Caporale intervient d’une manière autoritaire :

– Espèce de singe ! C’est quoi cette plaisanterie ? Tu crois peut-être que monsieur vient pour rigoler ?

Je dois bien peser mes mots :

– Croyez bien que tout ce que nous voulons, c’est savoir si les unions avec les Européens sont heureuses ou pas. Nous nous intéressons avant tout aux petits métis. Ils sont devenus très nombreux et les problèmes qu’ils poseront nécessairement un jour préoccupent beaucoup les dirigeants. Selon un vieux préjugé, on épouserait un Occidental uniquement pour son argent. Mais est-ce qu’il arrive que ce soit par amour ?

Je n’aurais pas cru ces généralités capables de provoquer une telle colère. Elles se bousculent pour prendre la parole :

– Oui et alors ? Pourquoi ce ne serait pas pour l’argent ? Vous croyez que les sentiments sont possibles entre eux et nous ? Ce n’est pas pour l’amour qu’ils nous épousent. Pour eux, nous sommes des jouets qui se gardent plus ou moins longtemps.

Elles semblent soulagées d’avoir dit cela.

Je ne m’y attendais vraiment pas…

En somme, si j’avais eu l’intention de les flatter, en parlant de mariages d’amour par exemple, elles m’auraient reproché de… faire de l’ironie.

Mais est-il possible que des milliers d’épouses partagent ce point de vue, depuis tout ce temps ?

L’une d’elles tient à m’avertir :

– Si vous écrivez un article, mettez franchement que nous les épousons pour l’argent, et rien d’autre ! Les femmes comme nous sont exclues par la société de toute façon, on ne compte plus.

Les pauvres ! Alors, pour cette grande œuvre de collaboration entre l’Orient et l’Occident, pour le bien de « l’Entente Europe-Asie », elles auront été les premières à se sacrifier sans voir leurs prouesses reconnues, sans espérer le moindre dédommagement ?

Je pèse encore mes mots :

– Si toutes vos unions depuis l’arrivée des Français étaient consignées dans les Annales, on pourrait y lire de nombreux morceaux de bravoure.

Et madame la Caporale aussitôt :

– Au Tonkin, la première femme qui a épousé un Occidental, c’est madame la Sergente Chop. C’est vraiment elle… la fondatrice de notre métier. Quand le sergent est mort, elle n’était pas pauvre, mais pas riche non plus. Elle n’avait pas d’enfant et, pour ses vieux jours, elle a voulu se consacrer entièrement à une œuvre charitable : elle est devenue pleureuse.

Oh ! Quel malheur ! Quelle amertume ! Il part en laissant sa maison et les siens. Oh !

Il y a quarante ans les Vietnamiens, après avoir pris soin d’asperger de bouillon de porc la dépouille, voulaient encore émouvoir le défunt en faisant suivre le cercueil par des pleurs bien sentis. Les familles qui craignaient de déroger au rite funéraire, faute de paroles d’affliction, invitaient madame la Sergente à se joindre… au chœur. Ce qu’elle faisait, cette généreuse dans l’âme, avec joie et le sourire aux lèvres, très consciencieusement, et le plus beau c’est qu’elle pleurait « ga-tuyt ».

Oh ! Quel malheur ! Qu…

… Mais laissons madame la Caporale continuer son récit :

– Il y a des milliers de petits métis abandonnés dans notre pays, mais aussi des milliers de jeunes qui ont la nationalité française avec une bonne place dans la société. Tout cela, le mal comme le bien, on le doit à la Sergente. C’est elle qui a bravement sonné la charge pour nous autres. C’est grâce à elle si on ne tremble pas devant ces géants avec les cheveux roux et les yeux bleus. Il faut toujours qu’ils hurlent et qu’ils lèvent la main pour vous menacer. Oui, chaque fois qu’une novice panique à l’idée d’offrir son corps, quand elle est sur le point de renoncer, c’est comme si l’âme de l’ancêtre revenait pour l’encourager : « N’aie pas peur ! Ce ne sont pas des sauvages, il ne va pas te manger ! Allez, haut les cœurs ! »

Impossible pour nous de ne pas rire ! Madame la Caporale s’est fait quitter il y a quelques jours seulement — son mari est parti à la cloche de bois — cela devrait être un coup dur pour elle mais non, elle a toujours le cœur à plaisanter ! Preuve qu’il n’est plus capable de s’émouvoir. Prendre un mari ou le perdre, c’est comme faire l’acquisition d’un bol ou le faire tomber, rien de plus !

Ses enfants font irruption dans la pièce, en se tenant par la main. Ils ont l’air mignons tous et singulièrement vifs. Surtout le petit de trois ans, qui ressemble au garçon de la réclame pour le lait Nestlé.

Je pense à leurs parents et cela me rend triste. Quel sera leur avenir, à tous ces bambins ? Les confidences de Suzanne résonnent à mes oreilles, aussi désagréables que des reproches.

– Maman, regarde Jules, sous sa blouse l’ancre qu’il a ramassée, regarde !

Une fillette s’empresse, très fièrement, d’exhiber son petit frère.

– Dehors ! Ne venez pas me déranger quand j’ai de la visite !

Madame la Caporale prend un sabot et fait mine de le lancer. La troupe effrayée disparaît d’un seul mouvement, les petits dans les bras des grands.

Non, même un monstre n’aurait pas le cœur d’agir ainsi avec les fruits de ses entrailles. Ces jeunes enfants qui s’adorent, comment peut-elle les traiter comme un gardien ses prisonniers ?

J’ai failli exprimer mon indignation, heureusement je me ravise.

Entre des femmes qui ne pensent qu’à l’argent et des hommes qui ne recherchent que les plaisirs charnels se dresse un mur horrible que la sincérité ne pourrait franchir. Le soupçon s’installe d’emblée et toute parole d’amour, même venue du fond du cœur, est perçue comme une hypocrisie !

Par malheur, tout le monde n’a pas le courage d’utiliser un moyen de contraception. De ces unions… illégitimes naissent des enfants, un trésor pour quiconque, mais pour ce genre de couple un fléau. C’est pour les femmes une source de remords. Les maris, s’ils n’ont pas les mêmes remords, tournent et retournent la même question, jusqu’à devenir fous : est-ce que ces enfants sont de moi ?

Le doute engendre la haine… et combien de fois n’est-elle pas assouvie sur la tête de petits sans défense !

Ces jeunes enfants sont vraiment adorables. Mais, les enfants des autres ou les siens, madame la Caporale… s’en fiche !

Tout comme l’État !

Aussi continue-t-elle, comme si de rien n’était :

– La Sergente Chop est connue pour être la pionnière, mais ce n’est pas une gloire non plus. Faire la pleureuse toutes ces années, il n’y a pas de quoi être fière franchement ! Il faut dire les choses comme elles sont, dans notre troupe celles qui ont vraiment du mérite sont rares. Je vois bien Tây Cu, Chanh Ty, La Oa, Duy Kiêng… Mais il faut compter aussi toutes celles qui ont épousé des « si-vin » très respectables, des cadres de l’administration ou des commerçants. Et pourtant, même au plus haut niveau, est-ce que c’est par amour ? Vous voulez vraiment le savoir ? Allez, soyez tranquille… Quand une fille épouse un Occidental, c’est toute la famille qu’elle fait vivre !2

Madame la Caporale n’a pas le temps de finir que deux autres femmes entrent dans la pièce. L’une, avec des chaussures de dame et un manteau de feuilles de latanier, éclate :

– Fichtre ! La fille de Bôn, elle se prend pas pour rien, la garce !

L’autre cingle la table d’un coup de parapluie :

– Qu’elle se fasse larguer sans un sou et ça va vite la remettre à sa place ! Vous vous souvenez de la femme au caporal François ?

Cette évocation provoque des gloussements dans l’assistance.

Madame la Caporale dit à une fille restée silencieuse jusque-là :

– Si tu veux qu’il t’aide pour ta lettre, demande-lui maintenant. Vous permettez, monsieur ?

Place aux… cartes !

Celle qui ne joue pas m’attire vers la table.

¶¶¶

Dans une boîte japonaise que j’ai d’abord prise pour une boîte à bétel se trouvent un paquet de lettres et cinq photos. Deux clichés de sa fille qui vient d’avoir huit ans et trois de ses maris. Il y a aussi un cahier à couverture bleue.

– Vous savez monsieur, je peux déjà me vanter d’être celle qui a épousé le moins de maris. Cela fait longtemps que j’ai commencé, mais j’en ai eu que 3. Et deuxièmement, j’ai plus d’instruction que les autres ! Mais pour une affaire très importante, je préfère vous demander. Si j’écris trop de bêtises, j’ai peur qu’ils se moquent de moi à l’administration.

Cette femme a décidé de « faire un pas de plus », en faisant accepter sa fille dans une association qui s’occupe d’enfants métis.

– Comme ça, quand elle aura seize ans, ils lui trouveront du travail ici ou bien ils l’enverront en France. Une fille c’est une bouche inutile. À part peut-être si elle avait la nationalité française, alors là, je m’en occuperais. Malheureusement quand j’ai accouché, je l’ai dit à deux maris. Et devant la loi maintenant, je vais laisser lequel la reconnaître ? Non non, on ne joue pas avec le feu. Et si jamais ils me tuent, qu’est-ce qui va se passer après ?

J’ai posé un stylo sur la table, tout disposé à écrire sa lettre. Mais cette femme espiègle, prise d’inspiration, tient à me montrer tous ses « tuych » pour duper les deux légionnaires qui se sont succédé dans son lit.

– Tiens, c’est la photo de mon deuxième mari et là, c’est le troisième. Le deuxième là, malgré sa barbe à la Zhang Fei3, c’est quelqu’un de très bon. Et le beau garçon là, avec son visage bien dessiné, c’est le roi des fripouilles, un sacré « ma-lanh » ! Mais pas autant que moi, parce que je suis loin d’être idiote ! Ça sert d’avoir de l’instruction, vous savez ! Il suffit de gratter côté sentiment et vous vous laissez tous attraper. Ah, si j’avais pu dépasser l’école « ê-lê-mang-tê », je pourrais en rouler beaucoup plus maintenant !

Elle me tend le paquet de lettres et le cahier à couverture bleue.

– C’est pourquoi ce cahier ?

– Bah, c’est toutes les lettres que j’ai envoyées à mes deux chers maris !

– À quoi bon les recopier au crayon, comme une commerçante ?

– À quoi bon, vous dites ? À quoi bon ? Mais pour mentir comme un diable, il faut bien se souvenir de ce qu’on a dit, sinon vous plantez la barbe d’un monsieur sur le menton d’une dame et alors, ça finit par se voir !

– Et ces deux hommes ne sont pas là actuellement ?

– Le vieux a intégré la « cô-lô-nhan » et ils sont à Marseille en ce moment. Le médecin a dit que ce n’était pas bon pour lui de rester ici. Le jeune, lui, il a été envoyé en Afrique pour mater les rebelles, ça fait plus d’un an. Et pourtant… et pourtant… ils continuent à envoyer de l’argent pour ma fille, tous les deux !

Je déplie une lettre du mari le plus âgé. J’en lis ce passage :

« Tu es celle que j’aime le plus dans ma vie. Je suis très malheureux à cause de cette maladie qui m’a obligé à te quitter pour venir ici. La photo de Jeannette est très belle, je l’adore. Cela me rend trop triste d’être loin de ma fille. Je bois beaucoup en ce moment parce que j’en ai marre de tout. Il faut m’envoyer plus souvent des nouvelles. Je joins un mandat de cent piastres. J’embrasse ma fille cent fois, ma petite femme mille fois. »

Je passe à une lettre que le jeune mari a envoyée d’Afrique :

« Ce pays est vraiment trop chaud, en plus les femmes sont laides. Les sales communistes, je leur tire dessus sans hésitation, car j’ai peur qu’ils me plantent un couteau dans le dos et alors je ne pourrais plus jamais retourner au Tonkin avec toi et Jeannette. Mais de toute façon ! Je ne sais pas comment tout cela va finir. Alors prends un autre mari, ça vaut mieux. Trouve quelqu’un qui accepte de reconnaître notre fille, pour qu’elle ne soit pas une enfant abandonnée, etc. »

Voici la lettre que la « bien-aimée » a envoyée à son vieux mari :

« Je suis mort de faim mais je ne pense pas d’epouser un autre mari. Les autres personnes dangereux. Moi et c’est pas qui ! Pas possible quelqu’un honnête comme vous, mon vieux cher. Alors, Jeannette reste sans papa, mais je mens fout, n’est ce pas ? Envoyer moi de tant en tant d’argents et votre fille serons heureuse. »

Et maintenant, la lettre de la « bien-aimée » à son jeune mari :

« Jeannette ne voudrait suivre son papa. Elle pleure toujours. Je l’ai fait voir photo de vous. A Tonkin, c’est la crise d’argents. Ces habits sont mauvais état. Je veux dire vraiement : si vous êtes impossible à m’envoyez beaucoup d’argent, je pense épousez encore un mari…

Votre femme Thị B… très chérie. »

Cela m’aurait fait plutôt rire, si elle n’avait pas eu cette manière détestable de s’exclamer, presque en sautant :

– Vous avez vu ça ? Pas mal pour une pauvre « ma-bun », non ? Alors si j’étais vous, j’arrêterais de croire qu’on les épouse par amour !

Oh merci de m’avertir vraiment ! Je ne m’en serais pas douté !

Je prends le stylo pour rédiger sa lettre, sans envie de pleurer, mais sans envie de rire non plus.

Je regrette seulement de ne pas avoir pris d’appareil photo.

à suivre...


Rendez-vous le 16 novembre prochain pour la traduction du septième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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  1. Allusion satirique, qui se précise dans le 8e épisode, au comportement du député vietnamien, qui opinait du chef à chaque « proposition » émanant des autorités coloniales. ↩︎
  2. Déformation du dicton populaire : « quand un garçon devient mandarin, c’est toute la famille qu’il fait vivre. » ↩︎
  3. Général chinois réputé brave et féroce, passé à la postérité grâce au roman Les trois royaumes. ↩︎

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