Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de La beauté (Đẹp), un roman de Khai Hung, publié à Hanoï en 1941.
Khai Hung (1896-1947) est issu d’une famille de mandarins de Cô Am, dans la province de Haiphong. Il reçoit d’abord une éducation classique en caractères chinois avant de poursuivre ses études secondaires au lycée Albert Sarraut de Hanoï. Il enseigne à l’école privée Thang Long, où il rencontre Nhât Linh, avec lequel il animera le Groupe Littéraire Autonome (Tự Lực Văn Đoàn). Impliqué dans des activités politiques nationalistes, Khai Hung est arrêté par les autorités coloniales françaises à la fin de l’année 1941 — peu après la sortie du roman La beauté — envoyé en détention à Hoa Binh, puis placé en résidence surveillée à partir de 1943. Il poursuit ses activités de journaliste dans des organes d’opposition au nouveau gouvernement communiste. Il est arrêté, puis porté disparu, en 1947.
Khai Hung s’est fait connaître, dès 1933, par des romans qui dépeignent les travers de sa société conservatrice. Mais, ce qui distingue son œuvre parmi le Groupe Littéraire Autonome, c’est sans doute la finesse avec laquelle elle opère une synthèse entre la tradition vietnamienne et la culture occidentale.
Deux romans de Khai Hung et un recueil de nouvelles ont été traduits en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

À propos de La beauté, roman de Khai Hung
Nam ne vit que pour son art. Comme le peintre Nguyên Gia Tri qui aurait servi de modèle au personnage, il élève la laque vietnamienne traditionnelle — considérée jusqu’alors comme un artisanat décoratif — au rang de grand art. La petite Lan, fille de Biên, un ami d’enfance chez lequel il séjournait régulièrement, aime « l’oncle Nam » depuis l’âge de huit ans. Puis, sa famille déménage et elle est séparée de lui pendant plusieurs années. Lorsqu’elle le retrouve, Lan a grandi. Au début, Nam ne considère la jeune femme que comme « une beauté », parmi tant d’autres modèles qu’il peint dans ses œuvres. Il se décide finalement à l’épouser, sans vraiment vouloir s’engager dans le mariage, qu’il juge peu compatible avec sa vie d’artiste1.
Écrit en 1941, alors que Khai Hung s’est engagé en politique — par amitié pour Nhât Linh, dit-on souvent — ce roman peut se lire comme une méditation sur l’engagement de l’artiste. Peut-il se maintenir dans l’indifférence lorsque les circonstances l’obligent à faire des choix ?
Extrait de La beauté (II, 12)
Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Khai Hung à cette traduction pourront la consulter sur Gallica.
Lan, qui soupçonne Nam d’aimer une autre femme, est rentrée chez ses parents. Au cours d’une promenade en ville, Nam rencontre Ngoc, un ami peintre qui l’entraîne dans une partie de peinture dans les faubourgs de Hanoï.
Quand ils sont parvenus au petit temple à ciel ouvert, Ngoc dit à Nam :
— Nous y voilà. Attends un peu, je vais par là-bas récupérer la toile que je n’ai pas terminée.
Nam pose son vélo contre un arbre, puis il s’étend sur l’herbe, les membres écartés, face au ciel, pour réfléchir. Le pied de l’autel recouvert de mousse sombre, avec l’encensoir à l’oreille brisée, lui sont familiers. C’est ici, il doit y avoir vingt ans, que le petit écolier venait jouer avec quelques amis. Toute une époque révolue lui revient à la mémoire, une époque d’insouciance, la plus belle de toutes.
Il pense soudain à Biên, car il venait souvent avec eux. Et de Biên, ses pensées vont directement à Lan. Elle n’est partie que de ce matin, c’était tout à l’heure, mais il lui semble que cela fait très longtemps. Ce n’est pas à cause de son amour, mais ces minutes paisibles, libres de toute préoccupation, qu’il est en train de vivre, il lui semble qu’elles s’étirent sur des années. Un léger regret commence à le saisir. Mais il ne fait que passer. Il n’a ni le temps ni la volonté de l’analyser sérieusement. « Ce qui est fait, est fait, le bien comme le mal. C’est ainsi pour tous les événements de mon existence, à quoi bon les regretter ? Vivre à fond l’instant présent, voilà tout l’art de vivre. »
Nam éclate de rire, et il se trouve heureux. En silence il réfléchit sur le bonheur, d’une manière naïve, sans chercher à approfondir. Au-dessus de lui les feuilles s’entrelacent en épais dôme. Où elles se clairsèment filtrent des rais d’une lumière jaune, tremblotant dans la brise. Il les compare à des bateaux voguant au gré des vagues sur une mer bleue, mais il lui revient aussitôt qu’il a déjà lu cette image dans un poème, très bon, lui semble-t-il.
— Alors ! Tu n’as pas commencé ?
Nam continue tranquillement à regarder le ciel, comme s’il n’a pas entendu la question de son ami. Ngoc ne s’occupe plus de lui, il s’installe pour peindre.
— Dis-moi, Ngoc, pourquoi on parle d’un « songe ténébreux » ?
— Qui parle de cela ? demande Ngoc d’un air distrait.
— Les poètes.
— Ha ha, les poètes, que veux-tu ? Ils peuvent bien nommer les choses comme ils veulent ! Un ciel sucré, une idée bleue, un vent violet… Seul le ciel comprend !
Nam semble poursuivre ses pensées :
— C’est peut-être un rêve noir, non ? C’est-à-dire obscur, triste, lugubre…
— Ha ha, tu faisais un rêve triste ?
— Non, je pensais seulement à l’expression de « songe ténébreux » que j’ai trouvée dans un poème récent.
— Moi, je pense que c’est un rêve chimérique.
— Certainement pas. Enfin, pas du point de vue de l’auteur, car le vers disait à peu près : « Beau tel un songe ténébreux. » À mon humble avis, ce qui est beau ne peut pas être chimérique.
Ngoc, qui s’est mis à peindre, répond sans y penser :
— Va savoir !
Une demi-heure plus tard, il se tourne vers Nam, toujours occupé à regarder le ciel :
— Tu es bien décidé à ne rien faire !
— Chut !
— Ha ha ! Tu m’as l’air bien mystérieux !
— Je suis en plein travail.
Ngoc redouble de rire :
— Tu travailles ? Parce que rêvasser, c’est du travail ?
— C’est aussi un travail. Mais je ne rêvasse pas. J’écris.
— Tu écris ?
— Oui, j’écris. Je suis en train de rédiger un long roman, qui fera au moins quatre cents pages. Je viens tout juste de terminer la première partie et j’en arrive à…
Ngoc l’interrompt d’un air grave :
— Arrête un peu Nam, mets-toi à peindre ! Tu perds trop de temps à plaisanter.
— Continue à peindre, lui répond Nam, d’un air aussi grave. Moi pour le moment, je préfère écrire. Et quand on écrit, on ne peut pas peindre évidemment. Qui serait capable de faire deux tâches en même temps, surtout deux tâches aussi difficiles l’une que l’autre ?
Ngoc, redevenu silencieux, l’air absent, s’absorbe dans sa toile.
— Alors comme ça, tu crois que je plaisante. Parce que tu considères qu’un peintre n’est pas capable d’écrire de la littérature. Mais moi, je ne vois pas un tableau comme différent d’un poème ou d’un roman…
Nam s’interrompt, et comme saisi par une idée lumineuse, il s’exclame :
— Mais oui, j’ai trouvé, Ngoc !
Ngoc, son couteau de peintre à la main :
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Que la peinture est l’ancêtre de la littérature comme le singe est l’ancêtre de l’homme…
— Mais le singe n’est pas l’ancêtre de l’homme. Donc, la peinture ne peut pas être l’ancêtre de la littérature.
— C’est dommage.
— Mais sur quoi tu t’appuies pour dire que la peinture est l’ancêtre de la littérature ?
— Ha ha, j’ai oublié, vu que tu m’as coupé la parole. Mais les preuves sont très solides, incontestables. Quand elles me reviendront, je te les dirai. Et puis, tu avais l’air de citer un vers tout à l’heure : « Le vent violet rapporte des pensées bleues. » Dans la littérature, on finira par exposer les idées uniquement avec des couleurs, tu verras. La littérature doit atteindre ce niveau…
Nam l’interrompt :
— J’ai parlé d’idée bleue et de vent violet, mais je n’ai pas lu de vers en particulier ! Mais finis ton roman, je t’en prie.
— Dis plutôt que tu veux que je me taise pour peindre tranquillement ?
— Mais non. Rien n’empêche de peindre et de parler en même temps !
— Tu as tout à fait raison. Je ne sais pas pour toi, mais moi quand je parle en peignant, les images se transforment en traits et en couleurs sur la toile, aussitôt.
— Ha ha, dans ce cas, il vaut mieux éviter de dire des frivolités.
— Plus c’est frivole, mieux c’est. Quoi de plus beau qu’une toile où les traits et les couleurs se contentent de vagabonder, comme des papillons qui s’ébattent sur les fleurs du printemps. C’est très important, tu sais. Je connais un peintre qui a produit une œuvre très médiocre, simplement parce qu’il repassait toujours le même disque.
— Quel disque ?
— La Victoire ! C’est pourquoi les personnages qu’il voulait peindre énergiques et joyeux à l’image de la victoire sont devenus raides et remplis d’orgueil.
— Ha ha, tu parles de Bac Hai, n’est-ce pas ? On dit qu’il a essayé de peindre des nuages à la chinoise au rythme d’une mélodie de Schubert. Si jamais tu l’écris ce roman, tu tiens déjà un personnage.
— Les personnages de roman, ce n’est pas ça qui manque. Qui n’en est pas un ! Sélectionner un personnage maniéré ou pittoresque à décrire, c’est comme sélectionner de beaux modèles à peindre, ni plus ni moins… Mais je ne t’ai pas encore dit l’idée générale de mon roman, il me semble ?
— En effet.
— Ma source d’inspiration, tu sais où je l’ai trouvée ? … Chez toi. Ou plus exactement, c’est toi qui me l’as suggérée.
— Ah bon ? Quel honneur pour moi !
— Ne te vante pas trop vite. La source d’inspiration ne représente qu’une part infime, parmi tant d’autres, de la réussite. Croire que la découverte d’une source d’inspiration est suffisante, c’est comme croire qu’il suffirait de réfléchir à un plat. Il y faut encore toute l’habilité du cuisinier !
— Ta comparaison est plutôt plate et banale, dit Ngoc sur un ton aigre-doux.
— Peu importe, pourvu que tu me comprennes. Je dis que tu m’as fourni une source d’inspiration. C’est la vérité. Tout à l’heure tu m’as raconté l’histoire de Thuyêt et de sa petite amie. Thuyêt sera le personnage principal de mon roman. Voilà l’intrigue dans ses grandes lignes : un écrivain mène une vie ordinaire, simple. Je parle de l’aspect extérieur. Quant à l’intérieur, il n’y a jamais de vie qui soit ordinaire pour personne. La richesse intérieure devrait suffire à notre écrivain. Mais il est tourmenté quand même, et c’est comme s’il entendait sans cesse les appels lointains venus d’un monde fantastique, des appels qui se font toujours plus pressants. Un jour, il prend subitement conscience que sa vie ordinaire ne mérite pas d’être vécue. Pour un artiste, la vie matérielle doit s’accorder, s’harmoniser avec la vie spirituelle. Sinon, la richesse intérieure subit l’influence de la pauvreté extérieure, tournant jour après jour à la médiocrité, à la fadeur, pour devenir finalement aussi pauvre. À ce point, ses œuvres n’auront plus aucune valeur. C’est pourquoi l’écrivain se jette dans une vie d’abondance…
— Ta thèse est assez vieille et commune, critique Ngoc, sans arrêter de peindre.
— C’est possible. D’ailleurs, quelle idée n’est pas déjà vieille ou commune ? Qu’est-ce que les anciens n’ont pas encore dit, ou écrit ? La nouveauté se trouve seulement dans la manière de dire ou d’écrire.
— Ha ha, alors ta manière d’écrire sera forcément nouvelle, puisque c’est la première fois que tu vas prendre la plume, contrairement au pinceau. Mais cette vie matérielle d’abondance dont tu parlais, tu peux m’en dire plus sur son déroulement ?
— C’est une vie commune telle que tu viens de le dire, répond Nam d’une voix attristée. Mais comment faire autrement, ce n’est pas moi qui suis responsable, c’est la vie, car toutes les existences sont communes, y compris celle de Diogène. Il n’y a que la richesse intérieure pour être toujours nouvelle. C’est d’ailleurs l’idée principale de mon roman : mon écrivain cherchera du nouveau dans les changements extérieurs, il cherchera l’inspiration dans toutes sortes d’ivresses. Mais il ira d’une déception à l’autre, et les désespoirs l’enfonceront toujours plus dans le désespoir. Mais c’est heureusement sa richesse intérieure qui reprend le contrôle et le sauve d’une existence devenue trop sombre, suffocant dans les vapeurs d’alcool, et s’étourdissant dans la fumée d’opium.
Ngoc se lève et, contemplant la toile sur le chevalet :
— C’est incroyable comme ton roman ressemble au « Tourment » de Nguyên !2 Y compris sur le fait qu’il restera toujours à l’état de projet.
Nam reste impassible :
— Dans ce cas je n’ai plus besoin de l’écrire, je me contenterai de lire son roman.
— Ha ha, aucune importance, puisqu’il passera encore quelques dizaines d’années avant qu’il l’achève. Mais pour se ressembler, ils se ressemblent vraiment… D’un côté, il cherche l’oubli par tristesse sans doute, de l’autre il cherche une vie matérielle d’abondance pour la même raison probablement. Sans cela, il n’y aurait pas de romans. Mais pour éviter la tristesse, il faut nécessairement un idéal à suivre.
Nam se lève et fixe Ngoc du regard :
— Cet idéal doit porter sur la société ou la nation ?
— Ça dépend ! Mais commençons par un idéal facile à suivre, pour oublier, pour oublier le désespoir : la recherche de la beauté.
— Dans la vie ?
— Évidemment ! Qui irait chercher la beauté dans la mort ?
— Qui sait ? Mais continue à peindre, moi je rentre, d’accord ?
— Attends un peu qu’on rentre ensemble !
— Ou tu m’attends ici, je vais m’absenter un peu et je rapporterai de quoi manger. On peut aussi bien rentrer cet après-midi.
Aussitôt dit, Nam enfourche son vélo et fonce tête baissée, tandis que Ngoc le suit du regard en secouant la tête.
Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.
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- « Lier l’artiste à la famille, c’est planter un banian dans un vase de porcelaine. » ↩︎
- Dans le chapitre 3 de la même partie, un de leurs amis, « écrivain sans œuvre », évoque son projet de roman : « Je ferai agir jusqu’à une centaine de personnages, tous tirés de la société actuelle, de cette jeunesse sans idéal qui est la nôtre. Il y aura parmi eux des écrivains sans confiance en eux-mêmes, des peintres sans confiance en eux-mêmes, des hommes politiques sans confiance en eux-mêmes. Toute une bande qui s’agite et agit sans but, ou qui n’a qu’un seul but, de courte vue : oublier. » ↩︎
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