Étiquette : Romans vietnamiens

  • La beauté, de Khai Hung

    Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de La beauté (Đẹp), un roman de Khai Hung, publié à Hanoï en 1941.

    Khai Hung (1896-1947) est issu d’une famille de mandarins de Cô Am, dans la province de Haiphong. Il reçoit d’abord une éducation classique en caractères chinois avant de poursuivre ses études secondaires au lycée Albert Sarraut de Hanoï. Il enseigne à l’école privée Thang Long, où il rencontre Nhât Linh, avec lequel il animera le Groupe Littéraire Autonome (Tự Lực Văn Đoàn). Impliqué dans des activités politiques nationalistes, Khai Hung est arrêté par les autorités coloniales françaises à la fin de l’année 1941 — peu après la sortie du roman La beauté — envoyé en détention à Hoa Binh, puis placé en résidence surveillée à partir de 1943. Il poursuit ses activités de journaliste dans des organes d’opposition au nouveau gouvernement communiste. Il est arrêté, puis porté disparu, en 1947.

    Khai Hung s’est fait connaître, dès 1933, par des romans qui dépeignent les travers de sa société conservatrice. Mais, ce qui distingue son œuvre parmi le Groupe Littéraire Autonome, c’est sans doute la finesse avec laquelle elle opère une synthèse entre la tradition vietnamienne et la culture occidentale.

    Deux romans de Khai Hung et un recueil de nouvelles ont été traduits en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

    La beauté, roman de Khai Hung

    À propos de La beauté, roman de Khai Hung

    Nam ne vit que pour son art. Comme le peintre Nguyên Gia Tri qui aurait servi de modèle au personnage, il élève la laque vietnamienne traditionnelle — considérée jusqu’alors comme un artisanat décoratif — au rang de grand art. La petite Lan, fille de Biên, un ami d’enfance chez lequel il séjournait régulièrement, aime « l’oncle Nam » depuis l’âge de huit ans. Puis, sa famille déménage et elle est séparée de lui pendant plusieurs années. Lorsqu’elle le retrouve, Lan a grandi. Au début, Nam ne considère la jeune femme que comme « une beauté », parmi tant d’autres modèles qu’il peint dans ses œuvres. Il se décide finalement à l’épouser, sans vraiment vouloir s’engager dans le mariage, qu’il juge peu compatible avec sa vie d’artiste1.

    Écrit en 1941, alors que Khai Hung s’est engagé en politique — par amitié pour Nhât Linh, dit-on souvent — ce roman peut se lire comme une méditation sur l’engagement de l’artiste. Peut-il se maintenir dans l’indifférence lorsque les circonstances l’obligent à faire des choix ?

    Extrait de La beauté (II, 12)

    Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Khai Hung à cette traduction pourront la consulter sur Gallica.

    Lan, qui soupçonne Nam d’aimer une autre femme, est rentrée chez ses parents. Au cours d’une promenade en ville, Nam rencontre Ngoc, un ami peintre qui l’entraîne dans une partie de peinture dans les faubourgs de Hanoï.

    Quand ils sont parvenus au petit temple à ciel ouvert, Ngoc dit à Nam :

    — Nous y voilà. Attends un peu, je vais par là-bas récupérer la toile que je n’ai pas terminée.

    Nam pose son vélo contre un arbre, puis il s’étend sur l’herbe, les membres écartés, face au ciel, pour réfléchir. Le pied de l’autel recouvert de mousse sombre, avec l’encensoir à l’oreille brisée, lui sont familiers. C’est ici, il doit y avoir vingt ans, que le petit écolier venait jouer avec quelques amis. Toute une époque révolue lui revient à la mémoire, une époque d’insouciance, la plus belle de toutes.

    Il pense soudain à Biên, car il venait souvent avec eux. Et de Biên, ses pensées vont directement à Lan. Elle n’est partie que de ce matin, c’était tout à l’heure, mais il lui semble que cela fait très longtemps. Ce n’est pas à cause de son amour, mais ces minutes paisibles, libres de toute préoccupation, qu’il est en train de vivre, il lui semble qu’elles s’étirent sur des années. Un léger regret commence à le saisir. Mais il ne fait que passer. Il n’a ni le temps ni la volonté de l’analyser sérieusement. « Ce qui est fait, est fait, le bien comme le mal. C’est ainsi pour tous les événements de mon existence, à quoi bon les regretter ? Vivre à fond l’instant présent, voilà tout l’art de vivre. »

    Nam éclate de rire, et il se trouve heureux. En silence il réfléchit sur le bonheur, d’une manière naïve, sans chercher à approfondir. Au-dessus de lui les feuilles s’entrelacent en épais dôme. Où elles se clairsèment filtrent des rais d’une lumière jaune, tremblotant dans la brise. Il les compare à des bateaux voguant au gré des vagues sur une mer bleue, mais il lui revient aussitôt qu’il a déjà lu cette image dans un poème, très bon, lui semble-t-il.

    — Alors ! Tu n’as pas commencé ?

    Nam continue tranquillement à regarder le ciel, comme s’il n’a pas entendu la question de son ami. Ngoc ne s’occupe plus de lui, il s’installe pour peindre.

    — Dis-moi, Ngoc, pourquoi on parle d’un « songe ténébreux » ?

    — Qui parle de cela ? demande Ngoc d’un air distrait.

    — Les poètes.

    — Ha ha, les poètes, que veux-tu ? Ils peuvent bien nommer les choses comme ils veulent ! Un ciel sucré, une idée bleue, un vent violet… Seul le ciel comprend !

    Nam semble poursuivre ses pensées :

    — C’est peut-être un rêve noir, non ? C’est-à-dire obscur, triste, lugubre…

    — Ha ha, tu faisais un rêve triste ?

    — Non, je pensais seulement à l’expression de « songe ténébreux » que j’ai trouvée dans un poème récent.

    — Moi, je pense que c’est un rêve chimérique.

    — Certainement pas. Enfin, pas du point de vue de l’auteur, car le vers disait à peu près : « Beau tel un songe ténébreux. » À mon humble avis, ce qui est beau ne peut pas être chimérique.

    Ngoc, qui s’est mis à peindre, répond sans y penser :

    — Va savoir !

    Une demi-heure plus tard, il se tourne vers Nam, toujours occupé à regarder le ciel :

    — Tu es bien décidé à ne rien faire !

    — Chut !

    — Ha ha ! Tu m’as l’air bien mystérieux !

    — Je suis en plein travail.

    Ngoc redouble de rire :

    — Tu travailles ? Parce que rêvasser, c’est du travail ?

    — C’est aussi un travail. Mais je ne rêvasse pas. J’écris.

    — Tu écris ?

    — Oui, j’écris. Je suis en train de rédiger un long roman, qui fera au moins quatre cents pages. Je viens tout juste de terminer la première partie et j’en arrive à…

    Ngoc l’interrompt d’un air grave :

    — Arrête un peu Nam, mets-toi à peindre ! Tu perds trop de temps à plaisanter.

    — Continue à peindre, lui répond Nam, d’un air aussi grave. Moi pour le moment, je préfère écrire. Et quand on écrit, on ne peut pas peindre évidemment. Qui serait capable de faire deux tâches en même temps, surtout deux tâches aussi difficiles l’une que l’autre ?

    Ngoc, redevenu silencieux, l’air absent, s’absorbe dans sa toile.

    — Alors comme ça, tu crois que je plaisante. Parce que tu considères qu’un peintre n’est pas capable d’écrire de la littérature. Mais moi, je ne vois pas un tableau comme différent d’un poème ou d’un roman…

    Nam s’interrompt, et comme saisi par une idée lumineuse, il s’exclame :

    — Mais oui, j’ai trouvé, Ngoc !

    Ngoc, son couteau de peintre à la main :

    — Qu’est-ce que tu as trouvé ?

    — Que la peinture est l’ancêtre de la littérature comme le singe est l’ancêtre de l’homme…

    — Mais le singe n’est pas l’ancêtre de l’homme. Donc, la peinture ne peut pas être l’ancêtre de la littérature.

    — C’est dommage.

    — Mais sur quoi tu t’appuies pour dire que la peinture est l’ancêtre de la littérature ?

    — Ha ha, j’ai oublié, vu que tu m’as coupé la parole. Mais les preuves sont très solides, incontestables. Quand elles me reviendront, je te les dirai. Et puis, tu avais l’air de citer un vers tout à l’heure : « Le vent violet rapporte des pensées bleues. » Dans la littérature, on finira par exposer les idées uniquement avec des couleurs, tu verras. La littérature doit atteindre ce niveau…

    Nam l’interrompt :

    — J’ai parlé d’idée bleue et de vent violet, mais je n’ai pas lu de vers en particulier ! Mais finis ton roman, je t’en prie.

    — Dis plutôt que tu veux que je me taise pour peindre tranquillement ?

    — Mais non. Rien n’empêche de peindre et de parler en même temps !

    — Tu as tout à fait raison. Je ne sais pas pour toi, mais moi quand je parle en peignant, les images se transforment en traits et en couleurs sur la toile, aussitôt.

    — Ha ha, dans ce cas, il vaut mieux éviter de dire des frivolités.

    — Plus c’est frivole, mieux c’est. Quoi de plus beau qu’une toile où les traits et les couleurs se contentent de vagabonder, comme des papillons qui s’ébattent sur les fleurs du printemps. C’est très important, tu sais. Je connais un peintre qui a produit une œuvre très médiocre, simplement parce qu’il repassait toujours le même disque.

    — Quel disque ?

    — La Victoire ! C’est pourquoi les personnages qu’il voulait peindre énergiques et joyeux à l’image de la victoire sont devenus raides et remplis d’orgueil.

    — Ha ha, tu parles de Bac Hai, n’est-ce pas ? On dit qu’il a essayé de peindre des nuages à la chinoise au rythme d’une mélodie de Schubert. Si jamais tu l’écris ce roman, tu tiens déjà un personnage.

    — Les personnages de roman, ce n’est pas ça qui manque. Qui n’en est pas un ! Sélectionner un personnage maniéré ou pittoresque à décrire, c’est comme sélectionner de beaux modèles à peindre, ni plus ni moins… Mais je ne t’ai pas encore dit l’idée générale de mon roman, il me semble ?

    — En effet.

    — Ma source d’inspiration, tu sais où je l’ai trouvée ? … Chez toi. Ou plus exactement, c’est toi qui me l’as suggérée.

    — Ah bon ? Quel honneur pour moi !

    — Ne te vante pas trop vite. La source d’inspiration ne représente qu’une part infime, parmi tant d’autres, de la réussite. Croire que la découverte d’une source d’inspiration est suffisante, c’est comme croire qu’il suffirait de réfléchir à un plat. Il y faut encore toute l’habilité du cuisinier !

    — Ta comparaison est plutôt plate et banale, dit Ngoc sur un ton aigre-doux.

    — Peu importe, pourvu que tu me comprennes. Je dis que tu m’as fourni une source d’inspiration. C’est la vérité. Tout à l’heure tu m’as raconté l’histoire de Thuyêt et de sa petite amie. Thuyêt sera le personnage principal de mon roman. Voilà l’intrigue dans ses grandes lignes : un écrivain mène une vie ordinaire, simple. Je parle de l’aspect extérieur. Quant à l’intérieur, il n’y a jamais de vie qui soit ordinaire pour personne. La richesse intérieure devrait suffire à notre écrivain. Mais il est tourmenté quand même, et c’est comme s’il entendait sans cesse les appels lointains venus d’un monde fantastique, des appels qui se font toujours plus pressants. Un jour, il prend subitement conscience que sa vie ordinaire ne mérite pas d’être vécue. Pour un artiste, la vie matérielle doit s’accorder, s’harmoniser avec la vie spirituelle. Sinon, la richesse intérieure subit l’influence de la pauvreté extérieure, tournant jour après jour à la médiocrité, à la fadeur, pour devenir finalement aussi pauvre. À ce point, ses œuvres n’auront plus aucune valeur. C’est pourquoi l’écrivain se jette dans une vie d’abondance…

    — Ta thèse est assez vieille et commune, critique Ngoc, sans arrêter de peindre.

    — C’est possible. D’ailleurs, quelle idée n’est pas déjà vieille ou commune ? Qu’est-ce que les anciens n’ont pas encore dit, ou écrit ? La nouveauté se trouve seulement dans la manière de dire ou d’écrire.

    — Ha ha, alors ta manière d’écrire sera forcément nouvelle, puisque c’est la première fois que tu vas prendre la plume, contrairement au pinceau. Mais cette vie matérielle d’abondance dont tu parlais, tu peux m’en dire plus sur son déroulement ?

    — C’est une vie commune telle que tu viens de le dire, répond Nam d’une voix attristée. Mais comment faire autrement, ce n’est pas moi qui suis responsable, c’est la vie, car toutes les existences sont communes, y compris celle de Diogène. Il n’y a que la richesse intérieure pour être toujours nouvelle. C’est d’ailleurs l’idée principale de mon roman : mon écrivain cherchera du nouveau dans les changements extérieurs, il cherchera l’inspiration dans toutes sortes d’ivresses. Mais il ira d’une déception à l’autre, et les désespoirs l’enfonceront toujours plus dans le désespoir. Mais c’est heureusement sa richesse intérieure qui reprend le contrôle et le sauve d’une existence devenue trop sombre, suffocant dans les vapeurs d’alcool, et s’étourdissant dans la fumée d’opium.

    Ngoc se lève et, contemplant la toile sur le chevalet :

    — C’est incroyable comme ton roman ressemble au « Tourment » de Nguyên !2 Y compris sur le fait qu’il restera toujours à l’état de projet.

    Nam reste impassible :

    — Dans ce cas je n’ai plus besoin de l’écrire, je me contenterai de lire son roman.

    — Ha ha, aucune importance, puisqu’il passera encore quelques dizaines d’années avant qu’il l’achève. Mais pour se ressembler, ils se ressemblent vraiment… D’un côté, il cherche l’oubli par tristesse sans doute, de l’autre il cherche une vie matérielle d’abondance pour la même raison probablement. Sans cela, il n’y aurait pas de romans. Mais pour éviter la tristesse, il faut nécessairement un idéal à suivre.

    Nam se lève et fixe Ngoc du regard :

    — Cet idéal doit porter sur la société ou la nation ?

    — Ça dépend ! Mais commençons par un idéal facile à suivre, pour oublier, pour oublier le désespoir : la recherche de la beauté.

    — Dans la vie ?

    — Évidemment ! Qui irait chercher la beauté dans la mort ?

    — Qui sait ? Mais continue à peindre, moi je rentre, d’accord ?

    — Attends un peu qu’on rentre ensemble !

    — Ou tu m’attends ici, je vais m’absenter un peu et je rapporterai de quoi manger. On peut aussi bien rentrer cet après-midi.

    Aussitôt dit, Nam enfourche son vélo et fonce tête baissée, tandis que Ngoc le suit du regard en secouant la tête.

    Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.


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    1. « Lier l’artiste à la famille, c’est planter un banian dans un vase de porcelaine. » ↩︎
    2. Dans le chapitre 3 de la même partie, un de leurs amis, « écrivain sans œuvre », évoque son projet de roman : « Je ferai agir jusqu’à une centaine de personnages, tous tirés de la société actuelle, de cette jeunesse sans idéal qui est la nôtre. Il y aura parmi eux des écrivains sans confiance en eux-mêmes, des peintres sans confiance en eux-mêmes, des hommes politiques sans confiance en eux-mêmes. Toute une bande qui s’agite et agit sans but, ou qui n’a qu’un seul but, de courte vue : oublier. » ↩︎

  • Le papillon blanc, de Nhât Linh

    Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de Le papillon blanc (Bướm trắng), un roman de Nhât Linh, publié à Hanoï en 1941, encore inédit en français.

    Nhât Linh (1906-1963), est né dans la province de Hai Duong, au Nord du Vietnam, dans une famille de fonctionnaires. De 1927 à 1930, il fait des études scientifiques en France, où il se forme également au journalisme et à l’édition. Il fonde en 1933 le Groupe Littéraire Autonome (Tự Lực văn đoàn), avec d’autres écrivains comme Khai Hung et Thach Lam. Ce groupe revendiquant une totale indépendance se dote d’organes de presse et d’une maison d’édition. Sous la double influence du romantisme et du réalisme, il entend lutter contre la morale confucéenne en faveur d’une modernisation de la société vietnamienne sur le modèle occidental1. Nhât Linh se fait notamment connaître par des romans à thèse mettant en scène le conflit entre la jeune génération et la famille au nom des libertés individuelles, comme Rupture (Đoạn tuyệt), publié en 1934, qui est considéré comme l’œuvre la plus emblématique du groupe.

    Parallèlement à son œuvre littéraire, Nhât Linh milite activement dans le mouvement nationaliste qui lutte pour l’indépendance du Vietnam. Il participe un temps au gouvernement d’Union et de Résistance fondé en mars 1946 et présidé par Hô Chi Minh. Dans les années 50, il part s’installer dans le Sud Vietnam. Soupçonné de participation à un coup d’état contre le gouvernement de Ngô Dinh Diêm, il se suicide la veille de son procès.

    Longtemps reléguée au rayon littérature sentimentale, l’œuvre du Groupe Littéraire Autonome en général, et celle de Nhât Linh en particulier, est considérée par la critique vietnamienne contemporaine comme un jalon décisif dans l’élaboration de la prose et du roman modernes.

    De l’œuvre de Nhât Linh, un roman et un recueil de nouvelles ont été traduits en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

    Le papillon blanc, roman de Nhât Linh
    Couverture d’une édition de 2022

    À propos de Le papillon blanc, roman de Nhât Linh

    S’il ne vous restait qu’une année à vivre, qu’en feriez-vous ? Telle est la question posée par ce roman de Nhât Linh, dont le schéma narratif n’est pas sans rappeler L’immoraliste de Gide2. Truong, orphelin, abandonne ses études de droit lorsqu’il se sait atteint de tuberculose. Convaincu qu’il lui reste peu de temps à vivre, il entreprend d’explorer l’existence jusqu’à ses limites extrêmes. Tout au long du roman, cette exploration suit principalement deux voies. La première est celle de l’amour, à travers sa relation torturée avec Thu. La seconde est celle de la transgression et de la déchéance volontaire. Il provoque lui-même des événements pour mener une vie plus mouvementée et d’en percevoir plus distinctement les battements et les résonances. Il va jusqu’à détourner des fonds, ce qui lui vaut plusieurs mois d’emprisonnement. Mais, une fois libre, il apprend… qu’il est guéri !

    Le papillon blanc constitue un moment charnière dans l’œuvre. Délaissant le roman à thèse, l’écrivain opère un repli radical vers la subjectivité. Ce roman de Nhât Linh apparaît aujourd’hui comme l’un des premiers grands romans psychologiques de la littérature vietnamienne, centré moins sur l’action que l’exploration des gouffres de l’individu face à sa propre finitude.

    Extrait de Le papillon blanc (II, 4)

    Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Nhât Linh à cette traduction pourront la consulter sur Gallica.

    Malgré l’aggravation de son état, Truong continue de mener une vie dissolue. Sentant sa fin proche, il décide de rendre une dernière visite à Thu. Sur le chemin du retour, il rencontre ses compères qui se rendent dans un lieu de plaisirs. Il décide de les suivre.

    Truong, abattu, n’avait plus le cœur à se divertir. Depuis son arrivée, il restait assis en silence à regarder ses camarades en joie, dont il se voyait nettement isolé comme le spectateur d’une représentation déjà vue et morne. Quang, Vinh et Truc allongés pêle-mêle près du service à opium discutaient, plaisantaient avec la chanteuse Yên qui courbait le dos pour préparer les pipes. Côn était assis à l’écart, adossé au mur, les yeux mi-clos, la main droite appuyée sur un tambour, une baguette tenue mollement entre deux doigts distraits. De la bande il était le seul à savoir battre le tambour et son visage avait un air solennel comme s’il discernait l’importance de sa tâche.3

    Quang venait de finir une pipe, il s’allongea la face tournée vers le plafond et avança sa lèvre inférieure pour que la fumée s’exhalât en remontant son visage. Truong pressentait qu’un jour viendrait où Quang sombrerait dans la débauche et, bien qu’il n’eût pas beaucoup de sentiment pour lui, il éprouva de la pitié et son cœur se serra comme si une souffrance venait l’affliger lui-même. Truong se souvint du jour où, quittant le médecin, il marchait sous la pluie quand il rencontra Quang et qu’ils allèrent prendre un café ; ce jour-là il a souhaité vivre à son comble ; goûter à tous les plaisirs de la vie, vivre jusqu’à en être blasé pour n’avoir plus aucun désir, pouvoir tranquillement quitter la vie sans regret. Mais il n’a jamais été comblé, jamais blasé pour une raison qu’il ne percevait que maintenant, c’est qu’il en avait eu assez depuis le début. Il n’est pas de ces gens qui trouvent leur plaisir dans la débauche. Quang lui-même a prononcé cette phrase qu’il trouve très juste :

    — Dans la vie, il y a deux sortes de plaisir, le plaisir du type qui plante un arbre et celui de l’homme qui en mange les fruits.

    Truong ne pouvait avoir comme Quang la joie de détruire du mangeur de fruits, quant à la joie de fonder du planteur d’arbres, il ne la connaîtrait jamais, car elle demande nécessairement de vivre comme si on n’allait jamais mourir. Si on mange un fruit dans l’insouciance, on n’est heureux de planter un arbre que dans l’oubli du présent et la pensée de l’avenir. Mais l’avenir de Truong, c’est la mort, le néant.

    Truong se voit soudain comme un agonisant qui a besoin d’embrasser dans sa réflexion son existence avant de fermer les yeux définitivement. Mais aussitôt, il appelle la mort de tous ses vœux ; son âme se trouve plus lassée de vivre que son corps même. Truong a atteint son but : il ne craint plus la mort. Si au moins il n’y avait pas Thu dans sa vie ! Si Thu pouvait ne pas l’aimer ou mieux encore, s’il pouvait la détester, il serait entièrement libéré de cette dette, de cette prison qu’est sa vie. Leur amour n’a toujours été qu’un remords et un regret qui ne s’apaiseront jamais, le regret d’une certaine chose sans doute très belle, mais que Truong ne pourrait jamais connaître.

    S’il souhaite mourir, c’est par dégoût de la vie, mais aussi pour échapper à l’amour de Thu. C’est de lui-même désormais qu’il a peur, peur des actes odieux qu’il pourrait avoir avec elle, avec la vie, si son existence se prolongeait un tant soit peu. Il en viendrait sans doute à harceler Thu, il ne pouvait en être autrement. C’est une évidence, une fatalité s’il ne meurt pas de suite. Sa peur est plus grande encore de pressentir que, si son existence se prolonge, il ne sera plus jamais fautif. Oui, à partir de maintenant « il ne sera jamais fautif », il ne sera plus coupable envers quelqu’un, n’aura plus du tout cette responsabilité ni même cette conscience d’une personne capable de remords. Truong est désormais certain de cette vérité, c’est ce qu’il va devenir. Il ouvrit grand les yeux, le corps parcouru d’un frisson, car il discernait pour la première fois le fond de son âme, un fonds immoral et misérable, si bien caché, tapi depuis toujours, pour ne faire surface que maintenant. Toutefois, il ne ressentait pour lui-même que de la peur, et non du mépris.

    Quang se leva et regarda Truong :

    — Alors Cuc, vous laissez Truong tout seul ?

    — Je ne sais pas ce qu’il a aujourd’hui, dit-elle en riant.

    — Vous voyez bien qu’il est malade. Baissez le rideau pour qu’il puisse dormir. Il a besoin de quelqu’un pour le masser.

    Et s’adressant à Truong :

    — Fume d’abord une pipe.

    Truong reposa sa tête sur la cuisse de Yên, prit le tuyau de pipe. Il en avait à peine fumé la moitié qu’il se mit à étouffer.

    — C’est le signe qu’il est très faible, dit Truc. Il faut dormir, c’est tout.

    — Ce n’est pas à cause de ça, répondit Truong. C’est parce que j’ai peur. La première fois j’ai tellement fumé que j’en ai vomi, et j’ai été malade plusieurs jours.

    — Mais si, encore heureux que tu puisses pas fumer. Faible comme t’es, tu deviendrais tuberculeux en deux ou trois mois.

    — Ah bon ? Mais on en meurt aussitôt ?

    — T’en meurs pas, tu calanches seulement.

    Un moment couché derrière le rideau, Truong lança :

    — Eh Truc, c’est vrai que si un intoxiqué prend du vinaigre avec de l’opium, il en meurt pas ?4

    — S’il en boit beaucoup, il meurt comme les autres. Mais pourquoi tu demandes ça ? Tu veux imiter le Chât, c’est ça ? Ce sont les lâches qui se suicident.

    Truong tira la main de Cuc pour en faire un oreiller et lui murmura :

    — Tu meurs avec moi, d’accord ?

    — Oui, tout de suite, maintenant !

    — Tu n’as pas peur de mourir, n’est-ce pas ?

    — Avec toi je n’ai pas peur.

    — Tu es une bonne petite fille…

    Truong s’adressa de nouveau à Truc :

    — Vous autres là, vous dites que ceux qui se suicident sont des lâches, hein ? Des mensonges, vous ne faites que répéter ce que tout le monde dit. Moi, je considère que ce n’est pas une question de lâcheté ou de courage. Un lâche est incapable de se suicider, mais même avec un courage surhumain, c’est impossible. Ce sont les circonstances qui comptent, pas la personne.

     — Tu ferais mieux de dormir, trancha Vinh. Fin du débat.

    Un long moment de calme. Yên récitait d’une voix basse et traînante un vers d’un chant traditionnel. Du rideau sortit la voix de Truong, encore ensommeillée :

    — Mais je suis certain que ce n’est pas lâche de se suicider.

    Truong s’était rendormi. Il sentit qu’il s’efforçait en vain de se redresser, afin d’échapper à la pointe du couteau que Thu approchait de sa gorge, mais une force terrible le clouait, écrasant les deux côtés de sa poitrine. La pointe du couteau pénétra sa gorge, mais il ne ressentit aucune douleur ; un filet de sang coula directement sous la nuque, froid comme de la glace à peine fondue. « Tu me tues », cria-t-il, avant de se réveiller en sursaut. Il repoussa vivement le pan de la couverture qui pesait sur sa gorge et sa main rencontra un bouton-pression cousu à son bord.

    Une horloge lâcha cinq coups brefs. On pouvait voir sous la porte qu’il faisait encore nuit. Truong se sentait fatigué, mais de cette fatigue légère et agréable qui suit la fièvre. Le ronflement régulier de Truc montait du lit voisin. Sur la grand-route on entendait le clac clac d’un tombereau qui passe. Truong pensa à une charrette de maraîcher venue tôt des faubourgs pour se rendre au marché. Son cœur s’apaisa et d’un passé lointain se détacha une image chérie de sa pure enfance : le potager de sa mère avec ses rangées de laitues vert frais, ses rangées d’aneth aux fines feuilles comme de la brume et, les jours de soleil, les bourgeons de pois tendres perçant le paillis sombre. Quand ils s’étaient épanouis, les fleurs blanches attiraient des papillons ravissants venus on ne sait d’où…

    Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.


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    1. Certains écrivains comme Vu Trong Phung reprochaient au groupe de dévoyer la jeunesse. Voir notre portrait de Vu Trong Phung. ↩︎
    2. De nombreux écrivains vietnamiens des années 30 se sont intéressés à l’œuvre de Gide, notamment sur la question de la sincérité de l’écrivain. ↩︎
    3. Les maisons de chanteuses étaient autrefois un lieu de divertissement cultivé pour les lettrés. Un des rituels consistait à ponctuer de coups de tambour la récitation des vers. Sous le régime colonial, cette pratique culturelle s’est nettement dégradée : la nouvelle classe intellectuelle ne se rendait plus dans ces maisons que pour l’opium et le(s) charme(s) des hôtesses. ↩︎
    4. L’empoisonnement par opium délayé dans du vinaigre était un mode de suicide traditionnel au Vietnam. ↩︎
  • Vivre à petit feu, de Nam Cao

    Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de Vivre à petit feu, un roman de Nam Cao encore inédit en français.

    Nam Cao (1915-1951) est né dans la province actuelle de Ninh Binh, près de Hanoï, d’une famille modeste vivant à la campagne. Après des études primaires supérieures, il part à Saïgon où il exerce divers métiers et commence à écrire des nouvelles pour des journaux. De retour dans le nord, il devient enseignant dans une école privée à Hanoï. Il fait paraître en 1941 son premier recueil de nouvelles, Un couple bien assorti, dont Chi Pheo qui est accueilli comme un véritable phénomène littéraire. Lors de l’occupation de l’Indochine par les Japonais, il se retire à la campagne, où il rédige notamment son roman Vivre à petit feu (Sống mòn), achevé en 1944, mais qui ne sera publié qu’en 1956. À partir de 1943, il s’engage dans la résistance et adhère au parti communiste vietnamien. Il est capturé durant une mission par les troupes françaises et fusillé le 30 novembre 1951.

    Avec une œuvre comprenant une cinquantaine de nouvelles, des récits et un roman, Nam Cao est considéré au Vietnam comme un des meilleurs représentants du réalisme.

    De l’œuvre de Nam Cao, seules quelques nouvelles, dont Chi Pheo, la plus célèbre, ont été traduites en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

    roman de Nam Cao
    Couverture d’une édition de 2022

    À propos de Vivre à petit feu, roman de Nam Cao

    Thu est un fils de paysans pauvres qui, après des études primaires supérieures, est parti à Saïgon d’où il rêvait de s’embarquer pour la France. Mais, rappelé à la nécessité de subvenir aux besoins de sa famille, il occupe un emploi d’enseignant dans une école privée de la banlieue de Hanoï. Tiraillé entre son désir de se réaliser dans la vie et le continuel manque d’argent, il ne parvient pas à changer le cours d’une existence médiocre qui semble figée dans un état définitivement provisoire.

    On pourrait lire Vivre à petit feu comme un roman social de l’intellectuel pauvre, mais il s’agit surtout d’une satire de l’usure morale menée par un réalisme psychologique : c’est la décomposition d’une conscience qui est le vrai moteur du roman et Tran Ngoc Hieu, qui préface une édition de 2022, fait à juste titre un parallèle avec l’existentialisme. La logique des faits – de menus événements du quotidien relégués au second plan – cède la place à la logique intérieure. Thu est un personnage constamment déchiré par ses contradictions. En lui coexistent presque en permanence deux voix : celle de l’amour-propre blessé, d’un individu qui se protège derrière des apparences trompeuses, nourrissant des illusions romantiques ; de l’autre, celle d’un homme doté de dignité, capable d’aimer et de partager, et qui, face à son impuissance, tourne à l’autodérision mordante.

    Thu présente d’évidents points communs biographiques avec Nam Cao, au point que des critiques vietnamiens ont pu parler d’autofiction avant la lettre. Mais dans un « genre » où le narrateur résiste peu à la tentation de montrer l’auteur sous un meilleur jour, Vivre à petit feu nous laisse au contraire le portrait satirique d’un double inachevé, comme s’il importait à Nam Cao de procéder à son débarras… avant de passer à l’action.

    Extrait de Vivre à petit feu (chapitre VII)

    Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Nam Cao à cette traduction pourront la consulter sur Wikisource.

    Thu et San logent dans l’école privée où ils enseignent. Excédés par la mesquinerie de la directrice et persuadés qu’un changement de décor leur ferait le plus grand bien, ils décident de chercher un nouveau logement. San ayant trouvé une chambre à louer chez Hai Nam, un riche négociant, il confie à Thu le soin de s’enquérir des modalités…

    Thu ne voulait pas décevoir San et lui montrer ce qu’il est réellement : un timide, peu doué pour les relations sociales. Il lui a toujours fait croire qu’il était vif et dégourdi, qu’il avait beaucoup vécu et fréquenté toutes sortes de personnes, ce qui explique naturellement son aisance à parler. Quoi de plus facile que d’aller voir quelqu’un comme monsieur Hai Nam, et pour discuter d’une banale affaire telle que San lui a confiée ? Et puis, quoi de plus normal que la visite d’un directeur d’école privée chez des parents d’élève ? Et il n’oserait pas y aller ? Mais alors San le percerait à jour, il verrait trop bien que Thu n’est pas aussi audacieux, aussi expérimenté qu’il le prétend. « Tu as peur des autres », se souvient-il, c’est ce que lui reprochaient toujours ses parents, car il restait cloîtré à la maison, n’osant se rendre chez quelqu’un, ou alors il trouvait toujours le moyen de s’esquiver, incapable de dire un mot à qui que ce soit. Il souffrait intérieurement de cette infirmité. Longtemps, il a essayé de se corriger. Durant ces années à Saigon, il a essayé de se forger un tout nouveau caractère. Ne sortait-il pas souvent, en quête de réunions, de lieux très fréquentés, où il se montrait loquace, le verbe haut, effronté, arrogant, et se répétant sans cesse qu’il ne faut pas avoir peur du ridicule ? Il est parvenu à se corriger plus ou moins. Mais il ne pouvait être audacieux, il s’en rendait bien compte, que là où ne le connaissait pas, ou comme membre d’un groupe. Une fois seul ou reconnu, il se trouvait toujours timide, gauche, embarrassé, il avait aussi peur des autres qu’avant. Par malheur, il avait mieux que quiconque le sentiment de son infériorité, de sa lâcheté. Et il enrageait, passait son temps à se dénigrer. Comment réussir un tant soit peu dans ce bas monde, quand on est si « mal dégrossi » ? Comment expliquer un tel manque de confiance, au point de perdre ses moyens et de se faire tout petit devant le premier venu n’ayant clairement pas son instruction ni sa moralité ?… Oui, à commencer par ce monsieur Hai Nam. Qu’il gagne des fortunes, qu’il soit à la tête d’un négoce de bois et d’une plantation, cela en fait-il pour autant une personne hors du commun ? Tout le quartier sait qu’à la vingtaine passée, il n’était encore qu’un boy. Il serait parvenu à séduire la femme de son maître européen. Celui-ci étant décédé de mort subite, sa femme a pu hériter d’une fortune s’élevant à plus de dix mille piastres. Elle a épousé le boy. Grâce à cet argent et aux relations de la dame, ils avaient le vent en poupe pour les affaires. L’argent appelle l’argent. Il suffit de faire le premier pas, de rencontrer deux ou trois succès, et la richesse vient pour ainsi dire toute seule. Il n’y a plus qu’à s’asseoir et ouvrir la bouche. L’argent vient de manière naturelle, plus besoin de faire couler la moindre sueur, ni même d’exercer des talents de calcul ou d’organisation. C’est comme une machine. En quoi est-il vraiment doué, ce monsieur ? En fait d’instruction, il sait tout juste lire. Pour ce qui est du talent, à part séduire une dame rusée et aguicheuse, je n’en vois pas d’autres. Quant à sa moralité, il mérite plus de mépris encore. Fourbe, malin, impitoyable, infidèle, lubrique… il l’est plus souvent qu’à son tour. Maintenant que la vieillesse est venue, c’est un monsieur calme et digne avec les apparences de la bonté, qui s’en remet à sa famille pour tout, et qui profite paisiblement de son loisir au milieu de ses plantes, ses jeunes concubines, enfants et petits-enfants. On lui passe volontiers les coups tordus dans sa jeunesse agitée. Sa fortune, ses enfants arrivés, ainsi que ses cheveux blancs comme de la soie, invitent à le regarder avec plus de respect. Il ne fréquente que le gotha. Mais cela suffit-il pour en faire un grand homme, devant lequel Thu devrait battre la chamade, pâlir, devrait trembler et se courber, se faire le plus petit possible ? Thu doit savoir s’estimer. Il doit se dire : avec son instruction, son caractère et son métier noble, il peut très bien regarder en face un monsieur Hai Nam ou n’importe qui d’autre avec dignité, il n’a aucune raison d’avoir peur. Il ira chez Hai Nam… À peine s’est-il décidé qu’un rêve de luxe se forme lentement dans son esprit. Il imagine déjà, suivant ses désirs secrets, la jolie chambre qu’il partagera avec San… Les petits-déjeuners, qu’un boy viendra servir chez eux. Les déjeuners, les dîners avec la famille de monsieur Hai Nam, ou encore plus agréable, avec la jeunesse… les après-midis à prendre le thé sous la véranda, avec vue sur le lac… les conversations intimes et pleines d’esprit avec les jeunes filles cloîtrées… les mouchoirs qu’elles auront brodés spécialement pour lui… les gerbes de fleurs qu’elles lui apporteront… les soirs de lune à jouer et flâner avec elles dans le jardin… les jours de congés où ils sortiront la voiture pour visiter les plantations de monsieur Hai Nam… sans oublier bien entendu, une histoire d’amour avec une de ces demoiselles, voire deux, ou trois en même temps… Mais c’est à ce point de sa rêverie qu’il lui prend de penser à Liên. Son cœur se refroidit aussitôt. Une cohorte de faméliques, au teint vert, en loques : sa grand-mère, sa mère, ses frères et sœurs… lui apparaissent. Thu sent qu’il a été égoïste, dégoûtant, lâche, mais aussi qu’il est allé trop loin dans ses chimères. Est-ce que monsieur Hai Nam et ses petits-enfants montreront tant d’estime pour lui ? Ce ne sont que des richards, très fiers de leur fortune, bien méprisants. Ils le jaugeront sur sa tenue et ses affaires, et ils n’auront que mépris. Et il se complairait à jouer au fils de riche, à faire la noce comme eux ? Non ! Il doit savoir s’estimer. Les gens comme lui doivent reconnaître leur valeur. Ils ont le droit d’être fiers. Parce que sa classe sociale, la classe laborieuse, ne vaut mieux que les autres que par sa fierté de vivre uniquement de sa force de travail et par son droit de mépriser tout ce qui ne provient pas de la sueur et des larmes… Thu se sent plus calme, rassuré, il se sent le droit de mépriser l’opulence de monsieur Hai Nam. Il méprise également ces jeunes filles cloîtrées, dont il vient pourtant de rêver. Liên est bien plus digne de son amour, de son respect. Cette manière de vivre ne lui conviendrait pas. Alors pourquoi se rendrait-il chez ce monsieur, maintenant ?

    Pourtant, vers huit heures, il s’est habillé pour sortir. Mais peut-être dans l’unique but de répondre à San qu’il s’est bien rendu chez monsieur Hai Nam. Il s’était déjà fixé une ligne de conduite. Il se montrerait souple sans s’abaisser, modeste sans laisser croire qu’il est homme à courber l’échine devant les puissants, poli sans prendre la voix d’un inférieur. Autrement dit, il s’entretiendrait avec monsieur Hai Nam d’égal à égal. Il se montrerait respectueux, comme on doit l’être avec une personne âgée. Mais s’il se prenait pour un homme important, dédaigneux du petit professeur d’école privée, ne valant guère plus qu’un secrétaire particulier, pour s’adresser à lui d’une voix supérieure, il ferait immédiatement comprendre à ce monsieur qu’il a beau être pauvre comme Job, il n’a aucunement l’intention de s’agenouiller et il n’hésiterait pas une seconde à montrer ses fesses à tous ces richards prétentieux qui jouent du menton. Mais, sur ces réflexions, à peine avait-il fait quelques pas que son cœur s’est emballé. Comme c’est étrange ! Il savait bien que monsieur Hai Nam ne pourrait pas le battre ni le jeter en prison. Pourtant, il ressentait comme une peur. Il savait d’avance qu’au moment de saluer le vieillard, il se mettrait à pâlir et parler d’une voix tremblotante. Monsieur Hai Nam se rirait de lui, c’était inévitable… Il prit de longues inspirations pour se décharger du sentiment qui l’oppressait. La rue était silencieuse. Il faisait sombre. Les ouvriers qui doivent se lever tôt avaient déjà éteint, fermé les maisons. La chaussée de bitume, sous la voûte des arbres, était profondément obscure comme une rivière s’écoulant dans une grotte. Thu marchait tristement, tête baissée, pensif. Il préparait ce qu’il répondrait à monsieur Hai Nam. En relevant la tête, il lança autour un regard ahuri et s’aperçut qu’il avait dépassé la maison. Il eut un petit rire crispé et fit demi-tour. Son cœur commençait à battre plus fort. Ses pas se faisaient plus hésitants. Devant la maison, il ne s’arrêta pas, se contenta de regarder vers l’intérieur. Le portail était fermé. Un peu de lumière se glissait par les jours, trop faible pour atteindre la rue. Le portail, immense masse inerte, paraissait désolé et silencieux comme la porte d’une citadelle à une heure avancée de la nuit. Thu se mit à douter de son horloge. « Il doit être beaucoup plus que huit heures ! », se dit-il, maintenant plus léger. Il était prêt à rentrer chez lui. Mais après quelques pas, il claqua la langue, fit demi-tour, se dirigea tout droit vers le portail. Il vit bien la sonnette, mais il ne sonna pas tout de suite. Il jeta un œil à travers le portail, et ce qu’il vit le fit sursauter : quelqu’un se tenait immobile, le regard dirigé vers lui. En fait non, ce n’était qu’une statue de grande taille, un nu de femme. Thu rougit légèrement. Il se retourna un temps, vérifia tout autour comme s’il craignait de se faire surprendre. Il retint sa respiration, comme s’il agissait en cachette. La belle jeune femme ondulait sa plastique dénudée sous la douce lumière bleue, au milieu des bacs à fleurs et des piédestaux de céramique, sur le même rang qu’une rocaille artificielle. Thu trouva étrange qu’il ne l’eût pas remarquée auparavant. Elle est pourtant bien visible de l’entrée ! C’est qu’il n’osait jamais regarder franchement dans la ruelle. Il lorgnait en passant. Tenant à conserver son air sérieux de professeur, il a pris l’habitude de marcher le visage raidi, le regard droit devant. Il en ressentait d’autant plus la nécessité en passant la maison de Hai Nam. Thu regarda avec beaucoup de curiosité, le cœur agité au début. Puis, le calme revenait progressivement. C’était plutôt une vague tristesse. La lumière bleue continuait à se répandre, blafarde et glaçante. Les plantes d’agrément, à l’heure du sommeil, et même la rocaille artificielle, avaient l’air affligées. Un chemin désert s’étirait jusqu’à la maison, dont les portes principales et secondaires étaient toutes closes, comme dans un hôpital. Dans le silence, un gecko poussa un cri. Thu se dit qu’un coup de sonnette ferait bien trop de bruit, au milieu d’un tel silence. Il ferait sursauter tout le monde, comme un clairon sonnant l’alerte en pleine nuit, dans une caserne militaire. Il serait la cause de trop d’agitation. Il regarda la sonnette, hésitant. Puis non. Il rentra chez lui…

    Que répondre à San maintenant ? Il se frotte les yeux, fait un geste évasif. San a deviné, et d’un rire crispé :

    — T’es pas allé chez Hai Nam, n’est-ce pas ?

    — Hein ? Bien sûr que si !

    La voix de Thu s’est un peu voilée, réticente, trahissant un manque de confiance. San, soupçonneux, lui donne une chance de se dépêtrer :

    — Il était absent, peut-être ?

    Thu balance encore :

    — Je sais pas.

    San fait un petit rire de nez, et d’un air mécontent :

    — À quoi ça rime ? Dis plutôt franchement que tu y es pas allé !

    — J’y suis allé.

    — Peuh !

    — Mais je suis pas entré.

    — À quoi bon ? Tu aurais mieux fait de rester au lit avec tes livres, au lieu de perdre ton temps ! Pourquoi y aller si c’est pas pour entrer ?

    San devient hargneux. Thu sourit pour s’excuser :

    — J’ai vu que la porte était fermée !

    — T’es stupide ou quoi ? T’as déjà vu des maisons qui ferment pas la porte ? Il suffisait de sonner…

    — Justement, je voulais sonner. Mais tout avait l’air trop calme à l’intérieur, je crois bien qu’ils dormaient déjà…

    Thu hésite un instant, puis ajoute :

    — Et… Pour être franc, j’aimerais pas trop loger chez Hai Nam.

    Il tente d’exposer ses raisons, mais San ne veut rien entendre :

    — Alors tant pis ! On reste là, fin de l’histoire !

    Il retourne à la table et se met à feuilleter rageusement les pages d’un livre. Thu baisse la tête, gêné et pris de remords, mais d’une certaine rage aussi. Il veut répliquer à San, mais se retient. Cherchant à reprendre un air naturel, il se rallonge comme pour lire. Mais il réfléchit. Et plus il réfléchit, plus il s’énerve contre lui-même, et contre San. Il bout un long moment. Puis, il lui prend l’envie de dénigrer quelqu’un. Il s’en prend à monsieur Hai Nam.

    — Le vieux sent mauvais à un point que tu peux même pas imaginer ! Et il est pourri à un point ! Mettre une statue impudique à côté d’une rocaille ! C’est une insulte à l’art ! C’est de la pornographie ! Quel salaud ! D’ailleurs, je commence à avoir des doutes sur ces filles cloîtrées. Elles ont sûrement l’âme corrompue, lubrique au fond, bien horrible ! À force de se prélasser, d’avaler des nourritures excitantes, et dans un environnement aussi pourri !

    San fait un sourire ironique :

    — Le loup et les raisins.1

    L’amour-propre de Thu se met à hurler :

    — Des raisins ! Quels raisins ? Tu veux parler de ces raisins pourris ?

    — Évidemment ! Pourris parce qu’ils sont trop hauts.

    — Exactement : pourris parce que trop hauts.

    San se tape les cuisses, éclatant de rire :

    — Je le savais !

    Il est satisfait, croyant que Thu s’est laissé prendre bêtement à son ironie. Mais, Thu secoue la main, tente de couvrir les ricanements de San :

     — Mais tais-toi ! Ce que tu peux être stupide ! Laisse-moi t’expliquer d’abord.

    — Mais j’ai bien compris ! Les raisins sont mûrs, bien mûrs apparemment, impossible de prétendre qu’ils sont verts. Alors, le jeune loup résigné leur reproche d’être pourris.

    Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.


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    1. Dans la traduction de Nguyen Van Vinh qui faisait autorité à l’époque du roman, le renard de la fable est remplacé par le loup. ↩︎