Auteur/autrice : Stéphane Wattier

  • Vivre à petit feu, de Nam Cao

    Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de Vivre à petit feu, un roman de Nam Cao encore inédit en français.

    Nam Cao (1915-1951) est né dans la province actuelle de Ninh Binh, près de Hanoï, d’une famille modeste vivant à la campagne. Après des études primaires supérieures, il part à Saïgon où il exerce divers métiers et commence à écrire des nouvelles pour des journaux. De retour dans le nord, il devient enseignant dans une école privée à Hanoï. Il fait paraître en 1941 son premier recueil de nouvelles, Un couple bien assorti, dont Chi Pheo qui est accueilli comme un véritable phénomène littéraire. Lors de l’occupation de l’Indochine par les Japonais, il se retire à la campagne, où il rédige notamment son roman Vivre à petit feu (Sống mòn), achevé en 1944, mais qui ne sera publié qu’en 1956. À partir de 1943, il s’engage dans la résistance et adhère au parti communiste vietnamien. Il est capturé durant une mission par les troupes françaises et fusillé le 30 novembre 1951.

    Avec une œuvre comprenant une cinquantaine de nouvelles, des récits et un roman, Nam Cao est considéré au Vietnam comme un des meilleurs représentants du réalisme.

    De l’œuvre de Nam Cao, seules quelques nouvelles, dont Chi Pheo, la plus célèbre, ont été traduites en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

    roman de Nam Cao
    Couverture d’une édition de 2022

    À propos de Vivre à petit feu, roman de Nam Cao

    Thu est un fils de paysans pauvres qui, après des études primaires supérieures, est parti à Saïgon d’où il rêvait de s’embarquer pour la France. Mais, rappelé à la nécessité de subvenir aux besoins de sa famille, il occupe un emploi d’enseignant dans une école privée de la banlieue de Hanoï. Tiraillé entre son désir de se réaliser dans la vie et le continuel manque d’argent, il ne parvient pas à changer le cours d’une existence médiocre qui semble figée dans un état définitivement provisoire.

    On pourrait lire Vivre à petit feu comme un roman social de l’intellectuel pauvre, mais il s’agit surtout d’une satire de l’usure morale menée par un réalisme psychologique : c’est la décomposition d’une conscience qui est le vrai moteur du roman et Tran Ngoc Hieu, qui préface une édition de 2022, fait à juste titre un parallèle avec l’existentialisme. La logique des faits – de menus événements du quotidien relégués au second plan – cède la place à la logique intérieure. Thu est un personnage constamment déchiré par ses contradictions. En lui coexistent presque en permanence deux voix : celle de l’amour-propre blessé, d’un individu qui se protège derrière des apparences trompeuses, nourrissant des illusions romantiques ; de l’autre, celle d’un homme doté de dignité, capable d’aimer et de partager, et qui, face à son impuissance, tourne à l’autodérision mordante.

    Thu présente d’évidents points communs biographiques avec Nam Cao, au point que des critiques vietnamiens ont pu parler d’autofiction avant la lettre. Mais dans un « genre » où le narrateur résiste peu à la tentation de montrer l’auteur sous un meilleur jour, Vivre à petit feu nous laisse au contraire le portrait satirique d’un double inachevé, comme s’il importait à Nam Cao de procéder à son débarras… avant de passer à l’action.

    Extrait de Vivre à petit feu (chapitre VII)

    Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Nam Cao à cette traduction pourront la consulter sur Wikisource.

    Thu et San logent dans l’école privée où ils enseignent. Excédés par la mesquinerie de la directrice et persuadés qu’un changement de décor leur ferait le plus grand bien, ils décident de chercher un nouveau logement. San ayant trouvé une chambre à louer chez Hai Nam, un riche négociant, il confie à Thu le soin de s’enquérir des modalités…

    Thu ne voulait pas décevoir San et lui montrer ce qu’il est réellement : un timide, peu doué pour les relations sociales. Il lui a toujours fait croire qu’il était vif et dégourdi, qu’il avait beaucoup vécu et fréquenté toutes sortes de personnes, ce qui explique naturellement son aisance à parler. Quoi de plus facile que d’aller voir quelqu’un comme monsieur Hai Nam, et pour discuter d’une banale affaire telle que San lui a confiée ? Et puis, quoi de plus normal que la visite d’un directeur d’école privée chez des parents d’élève ? Et il n’oserait pas y aller ? Mais alors San le percerait à jour, il verrait trop bien que Thu n’est pas aussi audacieux, aussi expérimenté qu’il le prétend. « Tu as peur des autres », se souvient-il, c’est ce que lui reprochaient toujours ses parents, car il restait cloîtré à la maison, n’osant se rendre chez quelqu’un, ou alors il trouvait toujours le moyen de s’esquiver, incapable de dire un mot à qui que ce soit. Il souffrait intérieurement de cette infirmité. Longtemps, il a essayé de se corriger. Durant ces années à Saigon, il a essayé de se forger un tout nouveau caractère. Ne sortait-il pas souvent, en quête de réunions, de lieux très fréquentés, où il se montrait loquace, le verbe haut, effronté, arrogant, et se répétant sans cesse qu’il ne faut pas avoir peur du ridicule ? Il est parvenu à se corriger plus ou moins. Mais il ne pouvait être audacieux, il s’en rendait bien compte, que là où ne le connaissait pas, ou comme membre d’un groupe. Une fois seul ou reconnu, il se trouvait toujours timide, gauche, embarrassé, il avait aussi peur des autres qu’avant. Par malheur, il avait mieux que quiconque le sentiment de son infériorité, de sa lâcheté. Et il enrageait, passait son temps à se dénigrer. Comment réussir un tant soit peu dans ce bas monde, quand on est si « mal dégrossi » ? Comment expliquer un tel manque de confiance, au point de perdre ses moyens et de se faire tout petit devant le premier venu n’ayant clairement pas son instruction ni sa moralité ?… Oui, à commencer par ce monsieur Hai Nam. Qu’il gagne des fortunes, qu’il soit à la tête d’un négoce de bois et d’une plantation, cela en fait-il pour autant une personne hors du commun ? Tout le quartier sait qu’à la vingtaine passée, il n’était encore qu’un boy. Il serait parvenu à séduire la femme de son maître européen. Celui-ci étant décédé de mort subite, sa femme a pu hériter d’une fortune s’élevant à plus de dix mille piastres. Elle a épousé le boy. Grâce à cet argent et aux relations de la dame, ils avaient le vent en poupe pour les affaires. L’argent appelle l’argent. Il suffit de faire le premier pas, de rencontrer deux ou trois succès, et la richesse vient pour ainsi dire toute seule. Il n’y a plus qu’à s’asseoir et ouvrir la bouche. L’argent vient de manière naturelle, plus besoin de faire couler la moindre sueur, ni même d’exercer des talents de calcul ou d’organisation. C’est comme une machine. En quoi est-il vraiment doué, ce monsieur ? En fait d’instruction, il sait tout juste lire. Pour ce qui est du talent, à part séduire une dame rusée et aguicheuse, je n’en vois pas d’autres. Quant à sa moralité, il mérite plus de mépris encore. Fourbe, malin, impitoyable, infidèle, lubrique… il l’est plus souvent qu’à son tour. Maintenant que la vieillesse est venue, c’est un monsieur calme et digne avec les apparences de la bonté, qui s’en remet à sa famille pour tout, et qui profite paisiblement de son loisir au milieu de ses plantes, ses jeunes concubines, enfants et petits-enfants. On lui passe volontiers les coups tordus dans sa jeunesse agitée. Sa fortune, ses enfants arrivés, ainsi que ses cheveux blancs comme de la soie, invitent à le regarder avec plus de respect. Il ne fréquente que le gotha. Mais cela suffit-il pour en faire un grand homme, devant lequel Thu devrait battre la chamade, pâlir, devrait trembler et se courber, se faire le plus petit possible ? Thu doit savoir s’estimer. Il doit se dire : avec son instruction, son caractère et son métier noble, il peut très bien regarder en face un monsieur Hai Nam ou n’importe qui d’autre avec dignité, il n’a aucune raison d’avoir peur. Il ira chez Hai Nam… À peine s’est-il décidé qu’un rêve de luxe se forme lentement dans son esprit. Il imagine déjà, suivant ses désirs secrets, la jolie chambre qu’il partagera avec San… Les petits-déjeuners, qu’un boy viendra servir chez eux. Les déjeuners, les dîners avec la famille de monsieur Hai Nam, ou encore plus agréable, avec la jeunesse… les après-midis à prendre le thé sous la véranda, avec vue sur le lac… les conversations intimes et pleines d’esprit avec les jeunes filles cloîtrées… les mouchoirs qu’elles auront brodés spécialement pour lui… les gerbes de fleurs qu’elles lui apporteront… les soirs de lune à jouer et flâner avec elles dans le jardin… les jours de congés où ils sortiront la voiture pour visiter les plantations de monsieur Hai Nam… sans oublier bien entendu, une histoire d’amour avec une de ces demoiselles, voire deux, ou trois en même temps… Mais c’est à ce point de sa rêverie qu’il lui prend de penser à Liên. Son cœur se refroidit aussitôt. Une cohorte de faméliques, au teint vert, en loques : sa grand-mère, sa mère, ses frères et sœurs… lui apparaissent. Thu sent qu’il a été égoïste, dégoûtant, lâche, mais aussi qu’il est allé trop loin dans ses chimères. Est-ce que monsieur Hai Nam et ses petits-enfants montreront tant d’estime pour lui ? Ce ne sont que des richards, très fiers de leur fortune, bien méprisants. Ils le jaugeront sur sa tenue et ses affaires, et ils n’auront que mépris. Et il se complairait à jouer au fils de riche, à faire la noce comme eux ? Non ! Il doit savoir s’estimer. Les gens comme lui doivent reconnaître leur valeur. Ils ont le droit d’être fiers. Parce que sa classe sociale, la classe laborieuse, ne vaut mieux que les autres que par sa fierté de vivre uniquement de sa force de travail et par son droit de mépriser tout ce qui ne provient pas de la sueur et des larmes… Thu se sent plus calme, rassuré, il se sent le droit de mépriser l’opulence de monsieur Hai Nam. Il méprise également ces jeunes filles cloîtrées, dont il vient pourtant de rêver. Liên est bien plus digne de son amour, de son respect. Cette manière de vivre ne lui conviendrait pas. Alors pourquoi se rendrait-il chez ce monsieur, maintenant ?

    Pourtant, vers huit heures, il s’est habillé pour sortir. Mais peut-être dans l’unique but de répondre à San qu’il s’est bien rendu chez monsieur Hai Nam. Il s’était déjà fixé une ligne de conduite. Il se montrerait souple sans s’abaisser, modeste sans laisser croire qu’il est homme à courber l’échine devant les puissants, poli sans prendre la voix d’un inférieur. Autrement dit, il s’entretiendrait avec monsieur Hai Nam d’égal à égal. Il se montrerait respectueux, comme on doit l’être avec une personne âgée. Mais s’il se prenait pour un homme important, dédaigneux du petit professeur d’école privée, ne valant guère plus qu’un secrétaire particulier, pour s’adresser à lui d’une voix supérieure, il ferait immédiatement comprendre à ce monsieur qu’il a beau être pauvre comme Job, il n’a aucunement l’intention de s’agenouiller et il n’hésiterait pas une seconde à montrer ses fesses à tous ces richards prétentieux qui jouent du menton. Mais, sur ces réflexions, à peine avait-il fait quelques pas que son cœur s’est emballé. Comme c’est étrange ! Il savait bien que monsieur Hai Nam ne pourrait pas le battre ni le jeter en prison. Pourtant, il ressentait comme une peur. Il savait d’avance qu’au moment de saluer le vieillard, il se mettrait à pâlir et parler d’une voix tremblotante. Monsieur Hai Nam se rirait de lui, c’était inévitable… Il prit de longues inspirations pour se décharger du sentiment qui l’oppressait. La rue était silencieuse. Il faisait sombre. Les ouvriers qui doivent se lever tôt avaient déjà éteint, fermé les maisons. La chaussée de bitume, sous la voûte des arbres, était profondément obscure comme une rivière s’écoulant dans une grotte. Thu marchait tristement, tête baissée, pensif. Il préparait ce qu’il répondrait à monsieur Hai Nam. En relevant la tête, il lança autour un regard ahuri et s’aperçut qu’il avait dépassé la maison. Il eut un petit rire crispé et fit demi-tour. Son cœur commençait à battre plus fort. Ses pas se faisaient plus hésitants. Devant la maison, il ne s’arrêta pas, se contenta de regarder vers l’intérieur. Le portail était fermé. Un peu de lumière se glissait par les jours, trop faible pour atteindre la rue. Le portail, immense masse inerte, paraissait désolé et silencieux comme la porte d’une citadelle à une heure avancée de la nuit. Thu se mit à douter de son horloge. « Il doit être beaucoup plus que huit heures ! », se dit-il, maintenant plus léger. Il était prêt à rentrer chez lui. Mais après quelques pas, il claqua la langue, fit demi-tour, se dirigea tout droit vers le portail. Il vit bien la sonnette, mais il ne sonna pas tout de suite. Il jeta un œil à travers le portail, et ce qu’il vit le fit sursauter : quelqu’un se tenait immobile, le regard dirigé vers lui. En fait non, ce n’était qu’une statue de grande taille, un nu de femme. Thu rougit légèrement. Il se retourna un temps, vérifia tout autour comme s’il craignait de se faire surprendre. Il retint sa respiration, comme s’il agissait en cachette. La belle jeune femme ondulait sa plastique dénudée sous la douce lumière bleue, au milieu des bacs à fleurs et des piédestaux de céramique, sur le même rang qu’une rocaille artificielle. Thu trouva étrange qu’il ne l’eût pas remarquée auparavant. Elle est pourtant bien visible de l’entrée ! C’est qu’il n’osait jamais regarder franchement dans la ruelle. Il lorgnait en passant. Tenant à conserver son air sérieux de professeur, il a pris l’habitude de marcher le visage raidi, le regard droit devant. Il en ressentait d’autant plus la nécessité en passant la maison de Hai Nam. Thu regarda avec beaucoup de curiosité, le cœur agité au début. Puis, le calme revenait progressivement. C’était plutôt une vague tristesse. La lumière bleue continuait à se répandre, blafarde et glaçante. Les plantes d’agrément, à l’heure du sommeil, et même la rocaille artificielle, avaient l’air affligées. Un chemin désert s’étirait jusqu’à la maison, dont les portes principales et secondaires étaient toutes closes, comme dans un hôpital. Dans le silence, un gecko poussa un cri. Thu se dit qu’un coup de sonnette ferait bien trop de bruit, au milieu d’un tel silence. Il ferait sursauter tout le monde, comme un clairon sonnant l’alerte en pleine nuit, dans une caserne militaire. Il serait la cause de trop d’agitation. Il regarda la sonnette, hésitant. Puis non. Il rentra chez lui…

    Que répondre à San maintenant ? Il se frotte les yeux, fait un geste évasif. San a deviné, et d’un rire crispé :

    — T’es pas allé chez Hai Nam, n’est-ce pas ?

    — Hein ? Bien sûr que si !

    La voix de Thu s’est un peu voilée, réticente, trahissant un manque de confiance. San, soupçonneux, lui donne une chance de se dépêtrer :

    — Il était absent, peut-être ?

    Thu balance encore :

    — Je sais pas.

    San fait un petit rire de nez, et d’un air mécontent :

    — À quoi ça rime ? Dis plutôt franchement que tu y es pas allé !

    — J’y suis allé.

    — Peuh !

    — Mais je suis pas entré.

    — À quoi bon ? Tu aurais mieux fait de rester au lit avec tes livres, au lieu de perdre ton temps ! Pourquoi y aller si c’est pas pour entrer ?

    San devient hargneux. Thu sourit pour s’excuser :

    — J’ai vu que la porte était fermée !

    — T’es stupide ou quoi ? T’as déjà vu des maisons qui ferment pas la porte ? Il suffisait de sonner…

    — Justement, je voulais sonner. Mais tout avait l’air trop calme à l’intérieur, je crois bien qu’ils dormaient déjà…

    Thu hésite un instant, puis ajoute :

    — Et… Pour être franc, j’aimerais pas trop loger chez Hai Nam.

    Il tente d’exposer ses raisons, mais San ne veut rien entendre :

    — Alors tant pis ! On reste là, fin de l’histoire !

    Il retourne à la table et se met à feuilleter rageusement les pages d’un livre. Thu baisse la tête, gêné et pris de remords, mais d’une certaine rage aussi. Il veut répliquer à San, mais se retient. Cherchant à reprendre un air naturel, il se rallonge comme pour lire. Mais il réfléchit. Et plus il réfléchit, plus il s’énerve contre lui-même, et contre San. Il bout un long moment. Puis, il lui prend l’envie de dénigrer quelqu’un. Il s’en prend à monsieur Hai Nam.

    — Le vieux sent mauvais à un point que tu peux même pas imaginer ! Et il est pourri à un point ! Mettre une statue impudique à côté d’une rocaille ! C’est une insulte à l’art ! C’est de la pornographie ! Quel salaud ! D’ailleurs, je commence à avoir des doutes sur ces filles cloîtrées. Elles ont sûrement l’âme corrompue, lubrique au fond, bien horrible ! À force de se prélasser, d’avaler des nourritures excitantes, et dans un environnement aussi pourri !

    San fait un sourire ironique :

    — Le loup et les raisins.1

    L’amour-propre de Thu se met à hurler :

    — Des raisins ! Quels raisins ? Tu veux parler de ces raisins pourris ?

    — Évidemment ! Pourris parce qu’ils sont trop hauts.

    — Exactement : pourris parce que trop hauts.

    San se tape les cuisses, éclatant de rire :

    — Je le savais !

    Il est satisfait, croyant que Thu s’est laissé prendre bêtement à son ironie. Mais, Thu secoue la main, tente de couvrir les ricanements de San :

     — Mais tais-toi ! Ce que tu peux être stupide ! Laisse-moi t’expliquer d’abord.

    — Mais j’ai bien compris ! Les raisins sont mûrs, bien mûrs apparemment, impossible de prétendre qu’ils sont verts. Alors, le jeune loup résigné leur reproche d’être pourris.

    Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.


    Pour ne pas rater nos prochaines publications, abonnez-vous maintenant à la newsletter de Lettres du Vietnam :


    1. Dans la traduction de Nguyen Van Vinh qui faisait autorité à l’époque du roman, le renard de la fable est remplacé par le loup. ↩︎

  • Poèmes de Hô Xuân Huong 4/4

    Nous terminons notre série de traductions consacrée à Hô Xuân Huong, avec trois poèmes dans lesquels la poétesse s’amuse à détourner le thème classique, d’inspiration taoïste, de description de paysages.

    Les vietnamophones pourront comparer avec la version vietnamienne, qui est une transcription des caractères nôm en écriture moderne, réalisée par Maurice Durand.

    Bui Xuân Phai

    Đèo Ba Dội

    Một đèo một đèo lại một đèo
    Khen ai khéo tạc cảnh cheo leo
    Cửa son đỏ loét tùm hum nóc
    Hòn đá xanh rì lún phún rêu
    Lắt lẻo cành thông cơn gió thốc
    Đầm đìa lá liễu giọt sương gieo
    Hiền nhân quân tử ai là chẳng
    Mỏi gối chồn chân vẫn muốn trèo

    Éloge des trois cols

    un col un col     encore un col
    louange à l’habile tailleur du relief abrupt
    ouverture     vermeille ô combien     luxuriant faîte
    perron rocheux vert profond     duvet de mousse
    oscillante branche     de pin     vent fougueux
    ruisselante     feuille de saule     rosée épanchée
    homme de vertu     honnête homme     qui renonce
    pieds harassés genoux moulus     ils persistent à gravir

    Động Hương Tích

    Bày đặt kia ai khéo khéo phòm
    Nứt ra một lỗ hỏm hòm hom
    Người quen cõi phật chen chân xọc
    Kẻ lạ bầu tiên mỏi mắt dòm
    Giọt nước hữu tình rơi thánh thót
    Con thuyền vô trạo cúi lom khom
    Lâm tuyền quyến cả phồn hoa lại
    Rõ khéo trời già đến dở dom

    La pagode Huong Tich

    L’œuvre d’un virtuose sans égal
    Une fente s’ouvre profonde pénétrante     profonde
    Porte de Bouddha : les fidèles percent la mêlée
    Les novices de la féerie s’en abîment les yeux
    L’eau goutte charme l’oreille chute limpide éclatante
    La barque pénètre     les rameurs courbent l’échine
    Que ce paysage paisible connaît de foules galantes
    Mais gare ! L’Inexorable pourrait s’en trouver mal.

    Hang các cớ

    Trời đất sinh ra đá một chòm
    Nứt ra đôi mảnh hỏm hòm hom
    Kẽ hầm rêu mốc trơ toen hoẻn
    Luồng gió thông gieo vỗ phập phòm
    Giọt nước hữu tình rơi lõm bõm
    Con đường vô ngạn tối om om
    Khen ai đẽo đá tài xuyên tạc
    Khéo hớ hênh ra lắm kẻ dòm

    La grotte de Cac Co

    Le Naturant érigea cette roche une masse
    Fendue en deux blocs fente pénétrante profonde profonde
    Visibles sous la mousse étale : les lèvres indolentes
    Les pins bruissent sous les gifles du vent coups sourds soupirs
    L’eau goutte tombe en délicieux clapotis
    Dans la fente s’engage un raidillon obscur touffeur
    Louons l’artiste émérite qui a sculpté ce bloc
    Habile à l’entr’ouvrir au vu de tous les indiscrets.


    Pour ne pas rater les prochaines publications, abonnez-vous maintenant à la newsletter de Lettres du Vietnam :

  • Poèmes de Hô Xuân Huong 3/4

    Nous continuons notre série de traductions consacrée à Hô Xuân Huong, avec quatre poèmes dont le fameux « L’éventail ».

    Les vietnamophones pourront comparer avec la version vietnamienne, qui est une transcription des caractères nôm en écriture moderne, réalisée par Maurice Durand.

    L'éventail de Hô Xuân Huong
    Bùi Xuân Phái, 1986

    Tự Tình (II)

    Tiếng gà văng vẳng gáy trên bom
    Oán hận trông ra khắp mọi chòm
    Mõ thảm không khua mà cũng cốc
    Chuông sầu chẳng đánh cớ sao om
    Trước nghe những tiếng thêm rầu rĩ
    Sau giận vì duyên để mõm mòm
    Tài tử văn nhân ai đó tá
    Thân này đâu đã chịu già tom

    Confidence (II)

    Les cris des coqs au loin déchirent l’air.
    L’œil parcourant tous les buissons, amère
    Je ne bats point le bois de mon chagrin :
    Pourquoi ce toc ? ni sonne le tocsin
    De ma peine pourtant quel tintamarre !
    Leur bruit d’abord ajoute à mon cafard
    Me fâche enfin contre la destinée
    Qui me laisse finir comme un fruit blet.
    Où êtes-vous, lettrés si talentueux ?
    Ce corps serait donc si voûté, si vieux.

    Đề Tranh tố nữ

    Hỏi bao nhiêu tuổi hỡi cô mình?
    Chị cũng xinh mà em cũng xinh
    Đôi lứa như in tờ giấy trắng.
    Nghìn năm còn mãi cái xuân xanh.
    Xiếu mai chi dám tình trăng gió,
    Bồ liễu thôi đành phận mỏng manh,
    Còn thú vui kia sao chẳng vẽ,
    Trách người thợ vẽ khéo vô tình.

    Écrit sous un portrait

    Quel âge ont-elles donc mes chères demoiselles ?
    Une même beauté réunit les deux sœurs
    Cent de leurs traits pareils comme deux feuilles blanches
    Mille ans n’effaceront leur éternel printemps
    Fruits mûrs qui n’oseraient l’amour de vent de lune
    Saule et roseau promis au destin si indigne.
    Mais l’autre délice dont le trait est absent ?
    Blâmons le peintre habile et pourtant insensible !

    Vô âm nữ

    Mười hai bà mụ ghét chi nhau
    Đem cái xuân tình vứt bỏ đâu
    Rúc rích thây cha con chuột nhắt
    Vo ve mặc mẹ cái ong bầu
    Đố ai biết đó vông hay trốc
    Còn kẻ nào hay cuống với đầu
    Thôi thế thì thôi thôi cũng được
    Nghìn năm càng khỏi tiếng nương dâu

    À l’Asexuée

    Les douze fées à son berceau, pour une discorde aux motifs obscurs, allèrent planter son gentil jardinet en un lieu inconnu.

    Critch..critch.. le petit rat.. qu’il aille se faire voir !
    Bzz..Bzz.. ta mère ! le moucheron qui fait enfler.

    Je défie quiconque de trancher pour la feuille ou le tubercule. Quiconque d’en conclure au pétiole ou au périanthe.

    Soit ! C’est aussi bien, qu’il en soit ainsi : toute une vie exemptée du titre de bru.

    Vịnh cái quạt

    Mười bảy hay là mười tám đây
    Cho ta yêu dấu chẳng rời tay
    Mỏng dầy chừng ấy chành ba góc
    Rộng hẹp dường nào cắm một cây
    Càng nóng bao nhiêu thời càng mát
    Yêu đêm chưa phỉ lại yêu ngày
    Hồng hồng má phấn duyên vì cậy
    Chúa dấu vua yêu một cái này.

    L’éventail en papier

    Il compte dix-sept ou.. même dix-huit qui sait
    Laissez-moi le chérir le garder bien en main
    Mince épais il s’ouvre son triangle impeccable
    Large étroit quelque forme on enfonce un tenon
    Il fait chaud davantage il vous donne fraîcheur
    On l’aime jour et nuit aucune lassitude
    Peau rosée joues rouges encollées de kaki
    Le Roi aime et la Cour vénère cette chose


    Rendez-vous le 22 février prochain pour découvrir la suite des poèmes de Hô Xuân Huong.

    Pour ne pas rater les prochaines publications, abonnez-vous maintenant à la newsletter de Lettres du Vietnam :

  • Poèmes de Hô Xuân Huong 2/4

    Nous continuons notre série de traductions consacrée aux poèmes de Hô Xuân Huong, avec cette fois deux joutes poétiques avec un certain Chiêu Hô.

    Les vietnamophones pourront comparer avec la version vietnamienne, qui est une transcription des caractères nôm en écriture moderne, réalisée par Maurice Durand.

    Mai Thu 1951
    Mai Thu, 1951

    Avec Chiêu Hô

    Trách Chiêu Hổ (I)

    Anh đồ tỉnh anh đồ say
    Sao anh ghẹo nguyệt giữa ban ngày
    Này này chị bảo cho mà biết
    Chốn ấy hang hầm chớ mó tay

    Reproche à Chiêu Hô (I)

    Mon maître est ivre ou mon maître est lucide
    Pourquoi vous taquinez la lune en plein midi ?
    Eh ! Eh ! je vous le dis c’est pour votre gouverne
    Dans l’antre du tigre ne mettez pas la main.

    Chiêu Hổ hoạ lại

    Này ông tỉnh này ông say
    Này ông ghẹo nguyệt giữa ban ngày
    Hang hầm ví bẵng không ai mó
    Sao có hầm con bỗng chốc tay ?

    Réplique de Chiêu Hô

    Tiens ! je suis ivre. Tiens ! je suis lucide.
    Tiens oui ! je taquine la lune en plein midi.
    Dans l’antre du tigre la main ne pourrais mettre ?
    Et ce petit tigre glissé dans votre main ?


    Trách Chiêu Hổ (II)

    Sao nói rằng năm lại có ba
    Trách người quân tử hẹn sai ra
    Bao giờ thong thả lên chơi nguyệt
    Nhớ hái cho xin nắm lá đa

    Reproche à Chiêu Hô (II)

    Pourquoi promettre cinq et n’en mettre que trois ?
    Quoi ? Vous si distingué ne donnez pas le compte !
    À vos moments perdus montez donc voir la lune
    Avec une poignée de feuilles de banian.

    Chiêu Hổ hoạ lại

    Rằng gián thì năm quý có ba
    Bởi người thục nữ tính không ra
    Ừ rồi thong thả lên chơi nguyệt
    Cho cả cành đa lẫn củ đa

    Défense de Chiêu Hô

    En espèces sonnantes on a trois qui font cinq !
    Ô fille de vertu vous n’y trouvez le compte ?
    Bon ! aux moments perdus je monte voir la lune
    J’aurai toute une branche et les glands du banian.


    Rendez-vous le 15 février prochain pour découvrir la suite des poèmes de Hô Xuân Huong.

    Pour ne pas rater les prochaines publications, abonnez-vous maintenant à la newsletter de Lettres du Vietnam :

  • Poèmes de Hô Xuân Huong 1/4

    Nous commençons notre série de traductions consacrée aux poèmes de Hô Xuân Huong.

    Les vietnamophones pourront comparer avec la version vietnamienne, qui est une transcription des caractères nôm en écriture moderne, réalisée par Maurice Durand.1

    poèmes de Hô XUân Huong
    Portrait de HXH par Bùi Xuân Phái

    4 poèmes de Hô Xuân Huong

    Con ốc nhồi

    Bác mẹ sinh ra phận ốc nhồi
    Đêm ngày lăn lóc đám cỏ hôi
    Quân tử có thương thì bóc yếm
    Xin đừng ngó ngoáy lỗ chôn tôi

    Éloge de l’escargot

    Les parents m’ont donné la vie d’un escargot
    Nuit et jour à rouler dans les herbes fétides.
    Mon Seigneur, par amour, levez donc l’opercule
    Mais de grâce ôtez votre doigt de mon trou.

    Lấy chồng chung

    Kẻ đắp chăn bông kẻ lạnh lùng
    Chém cha cái kiếp lấy chồng chung
    Năm thì mười họa chăng hay chớ
    Một tháng đôi lần có cũng không
    Cố đấm ăn xôi xôi lại hẩm
    Cầm bằng làm mướn mướn không công
    Thân này ví biết đường này nhỉ
    Thà trước thôi đành ở vậy xong

    Partage de mari

    Maudit soit notre sort nous autres concubines
    À transir quand l’une tire la couverture
    Le petit oiseau est rare, au petit bonheur
    Une ou deux fois par mois jamais trois c’est tout un
    On adhère au riz gluant mais le riz est poisseux
    À gages du mari qui ne paie point de gages
    Ah ! si l’on avait su les tenants d’un tel sort
    Mieux valut se résoudre à vivre comme avant

    Khóc chồng làm thuốc

    Văng vẳng tai nghe tiếng khóc gì
    Thương chồng nên nỗi khóc tỉ ti
    Ngọt bùi thiếp nhớ mùi cam thảo
    Cay đắng chàng ơi vị quế chi
    Thạch nhũ trần bì sao để lại
    Quy thân liên nhục tẩm mang đi
    Dao cầu thiếp biết trao ai nhỉ
    Sinh ký chàng ơi tử tắc quy

    La veuve de l’apothicaire

    Lointaine..sourde..nette une voix pleure :
    « Par amour pour lui il convient d’étouffer mes sanglots
    Comme il me manque ! si doux sucré son bâton de réglisse
    Si amère piquante – oh cher époux – sa tige de cannelle !
    Les boutons la peau d’orange, torréfiés, sont à l’abandon
    L’angélique les grains de lotus, macérés, emportés !
    Le coupe-racines… à qui vais-je le transmettre ?
    Las ! La vie est un prêt et la mort un rendu. »

    Không chồng mà chửa

    Cả nể cho nên hoá dở dang
    Nỗi niềm chàng có biết chăng chàng
    Duyên thiên chưa thấy nhô đầu dọc
    Phận liễu sao đà nảy nét ngang
    Cái nghĩa trăm năm chàng nhớ chửa
    Mảnh tình một khối thiếp xin mang
    Quản bao miệng thế lời chênh lệch
    Không có, nhưng mà có, mới ngoan

    Éloge de la criminelle

    Trop de complaisance nous laisse inaccomplis.
    Savez-vous, mon amour, le chagrin qui m’afflige ?

    De notre destinée je ne vois point la tête
    Pourquoi mon sort de fille est-il soudain barré ?2

    Cette faute cent ans vous devrez la porter
    Le fruit de notre amour – souffrez que je le porte.

    Au diable l’opinion, ses paroles iniques
    Avoir l’un sans l’autre voilà qui est habile.


    Rendez-vous le 8 février prochain pour découvrir la suite des poèmes de Hô Xuân Huong.

    Pour ne pas rater les prochaines publications, abonnez-vous maintenant à la newsletter de Lettres du Vietnam :

    1. Maurice Durand : L’œuvre de la poétesse vietnamienne Hô Xuân Huong (EFEO, Paris, Adrien-Maisonneuve, 1968). Disponible en ligne sur Gallica. ↩︎
    2. Comme l’explique Maurice Durand, HXH joue dans ces 2 vers avec la formation des caractères nôm :
      – Le trait vertical, ou descendant, ajouté au caractère « ciel, destinée » 天 (thiên) en modifie le sens pour devenir « mari » 夫 (phu). Autrement dit, « je ne vois pas venir la réalisation de notre union comme mari et femme ».
      – Le trait horizontal ajouté au milieu du caractère 了 (liễu), désignant « le saule » et par une métaphore classique « la jeune fille », le transforme en caractère « enfant » 子 (tử), suggérant la grossesse. Autrement dit « par cette grossesse hors mariage, mon avenir est compromis ».
      Ces 2 exemples parmi d’autres prouvent que la transcription des caractères nôm en écriture alphabétique oblige à sacrifier certains jeux de mots visuels. ↩︎
  • Hô Xuân Huong

    Après la traduction de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, Lettres du Vietnam vous propose une nouvelle campagne de traduction consacrée à la poétesse Hô Xuân Huong.

    Après ce bref portrait de Hô Xuân Huong, dont on sait peu de choses, vous pourrez découvrir un choix de 15 poèmes parmi ses plus connus, dans une traduction de Stéphane Wattier.

    Hô Xân Huong
    Couverture de la monographie de Nguyên Huu Tiên consacrée à HXH, 1926

    Concepts sensibles : portrait de Hô Xuân Huong

    L’acte de naissance de Hô Xuân Huong a rejoint les Unités perdues1. Elle meurt célèbre, vers 1820. Entre deux, des anecdotes et des légendes. Et surtout des poèmes où elle est deux fois concubine et liée à un certain Chiêu Hô. Selon la légende, Pham Dinh Hô, lettré de grand renom et mandarin de haut grade.

    Hô veut dire « tigre ». Elle le défie en des joutes poétiques : il doit répliquer à un quatrain par un autre en reprenant les mots-clés et les rimes. Les deux lettrés sont liés comme deux sentences parallèles, dit le poète Xuân Diêu.

    Hô Xuân Huong  écrit en chinois et en nôm, transcription du vietnamien à partir de caractères chinois. Ecrire en nôm, c’est opter pour la langue vietnamienne contre l’idiome des lettrés. Aujourd’hui, on lit dans la transcription romanisée établie au XVIIème siècle par le missionnaire français Alexandre de Rhodes : le quốc ngữ, devenu écriture vietnamienne officielle.

    La langue vietnamienne est tonale. Le ton donne sens à la syllabe. Six tons autorisent tous les sous-entendus.

    Par exemple, dans le poème « La veuve de l’apothicaire » :

     « Dao cầu / thiếp /  biết  / trao / ai / nhỉ »

     coupe-racines / je / savoir / transmettre / qui / hein

    À la métaphore déjà évidente du coupe-racines de l’apothicaire, l’auteure surajoute un jeu de mots : changez l’orthographe de la première syllabe, le ton de la deuxième et vous avez « giao cấu » : « copuler ».

    Un cas limite pour la traduction en français : l’impressif. « Entre l’onomatopée et le concept clairement défini » (Maurice Durand). Courant en poésie et dans la langue parlée. Duo affectif-intellectuel, il forme un « complexe de suggestions » appréhensible, peu analysable et… irréductible au français.

    Illustration :

    – Dans le poème « La grotte de Cac Co », comment vous comprenez l’impressif « phập-phòm » ?

    – Il caractérise généralement le bruit des vagues…

    – Mais là, il s’agit du vent qui frappe les pins…

    – Le mot « phập » signifie « d’un coup sec », un peu comme une flèche qui se fiche dans sa cible, tu vois ?

    – Je vois ou j’entends ?

    – Tu vois. C’est plutôt visuel. « Phòm », c’est sonore. Le mot n’existe pas seul, c’est un suffixe. Le ton descendant exprime un soupir.

    – Du vent ?

    – Non, du pin qui se redresse après la rafale.

    Hô Xuân Huong écrit dans une forme fixe héritée de la poésie chinoise Tang : huit vers (ou la moitié) de sept syllabes (lire 2/2/3) avec distribution réglée des tons bằng (égal, continu), des tons trắc (inclinés, obliques) et des rimes, où les vers 3 et 4, 5 et 6 sont parallèles. Voilà tout pour la contrainte.

    Le jeu des correspondances visuelles et sonores, du rythme et des parallèles produit un effet… soporifique quand il est commun et incantatoire chez Hô Xuân Huong.  Envoûtant même, à voiler des allusions qu’on ne saurait voir. À susciter l’admiration des lettrés à la lecture et du peuple à l’audition. Bref ! à sauver leur compositrice.

    Le poème « L’éventail » est admis à l’école : quelle habileté dans la description mes enfants ! Cette chose si banale en est transfigurée !

    N’empêche. La seule évocation de son nom fait souvent rougir…ou cligner de l’œil. Ou scandalise : « Si nous attribuons de tels poèmes à une femme considérée comme « talentueuse » de notre Vietnam, ce serait faire honte à la femme ! »

    Roseau tendre, frêle saule : deux métaphores courantes dans la poésie classique pour désigner la femme.

    Le Livre des Rites dit : « une fille obéit à son père ; mariée, à son mari et veuve, à son fils aîné. »

    Une maladie incurable : un des sept motifs qui autorisent à répudier son épouse. La dévergondée et le fruit de sa licence : piétinés par un éléphant !

    Le poème « Écrit sous un portrait », dans une forme classique où le nu est banni, peut se lire comme un manifeste pour « l’autre délice ». La littérature populaire, elle, à travers ses contes grivois, ses chansons et ses proverbes se gêne beaucoup moins et inspire notre lettrée.

    Hô Xuân Huong  puise dans les ca dao (chansons populaires) : « Quel malheur d’être concubine / Repiquage / Labour / Et la nuit / Sans mari / Toute seule / Sans natte / Avec le froid qui mord. »

    Dans les dictons : « être enceinte sans mari c’est habile / mariée et enceinte c’est commun ». Dans les croyances du folklore : Chiêu Hô ment comme Cuôi, le roi des menteurs qui réside sur la lune au pied d’un grand banian.

    En vietnamien, le mot traduire veut dire aussi contaminer. Puissent ces poèmes ne pas rester en quarantaine.


    Sources :

    • Maurice Durand : L’œuvre de la poétesse vietnamienne Hô Xuân Huong (EFEO, Paris, Adrien-Maisonneuve, 1968). Disponible en ligne sur Gallica.
    • Maurice Durand : Les impressifs en vietnamien (Bulletin de la société des Etudes Indochinoises, Tome XXXVI, Saïgon, 1961) Disponible en ligne sur Vietnamica.
    • John Balaban : Spring Essence ( Copper Canyon Press, Washington, 2000)
    • Huu Ngoc et Françoise Corrèze: Hô Xuân Huong et le voile déchiré (Fleuve Rouge, Editions en Langues étrangères, Hanoï, 1984)
    • Huu Ngoc et Françoise Corrèze : Anthologie de la littérature populaire du Vietnam (L’Harmattan, Paris, 1982)

    Rendez-vous le 1er février prochain pour la traduction de 4 poèmes de Hô Xuân Huong.

    Pour ne pas rater les prochaines publications, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :

    1. Henri Lefebvre, Les unités perdues, Manuella Editions, 2011.
      Sous forme d’évocations brèves et laconiques, Henri Lefebvre dresse une liste d’œuvres inachevées, disparues, oubliées, détruites ou parfois même jamais réalisées. ↩︎

  • roman-reportage-roman – Partie 2

    Voici la deuxième et dernière partie d’un article consacré à l’art du reportage chez Vu Trong Phung, qui clôt notre campagne de traduction consacrée à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Si vous souhaitez acquérir la version papier du reportage et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon ou directement sur notre site.

    Vu Trong Phung
    Vu Trong Phung (1912-1939)

    Dans son reportage consacré aux domestiques, VTP se demande ce qu’il peut bien faire de toutes ces histoires qu’il a recueillies. Va-t-on le croire ? Trop de réalisme pourrait bien tuer le réalisme… Il faut dire que l’époque est à la proximité de l’actualité et de la fiction. Les genres se côtoient dans les colonnes mêmes des journaux. La frontière entre le reportage et le roman se brouille dans le feuilleton. L’enquête de Viêt Sinh et Trang Khanh consacrée à la prostitution, Hanoï la nuit 1, se révèle exemplaire de ce point de vue : le ton et la forme du récit dans les premiers épisodes se distinguent si peu des fictions publiées dans le même hebdomadaire que les auteurs se sentiront obligés de rappeler au lecteur incrédule que tous les faits sont ― malheureusement ― avérés.

    Il faut dire aussi que l’équivalent vietnamien de notre reportage, phóng s, porte en lui-même assez d’ambiguïté. Mot composé alors récent (apparu pour la première fois dans un dictionnaire en 1931), son premier terme signifie « imiter » ou « calquer » et le second « évènement ». Auteur de reportages lui-même, l’écrivain Nguyên Dinh Lap fait remarquer qu’il eut fallu plutôt adopter pour le premier terme phỏng, c’est-à-dire « enquêter, faire des recherches ». De fait, c’est un mot assez englobant dans ces années 30, qui désigne aussi bien un reportage qu’un roman basé sur des faits réels. On le voit employé notamment pour Le feu de Barbusse ou À l’ouest, rien de nouveau de Remarque.

    Mais, notre reporter ne se contente pas d’assumer l’ambiguïté du genre : il la cultive. Son récit sur les jeux clandestins est livré dans le journal sous l’appellation de « reportage », mais publié en volume comme « roman-reportage ». Au-delà de ce qui relève d’une cuisine éditoriale — une descente vraie dans les bas-fonds, c’est plus vendeur —, il faut admettre que le reportage est très romancé, si bien qu’on a pu le ranger dans la catégorie des « reportages en chambre », où le journaliste se contente de recueillir, puis d’agencer les récits d’un initié. À l’inverse, bien que Faire la putain soit publié en feuilleton et en volume comme roman, le narrateur le désigne dans la conclusion par « roman-reportage », insistant sur la véracité du récit, recueilli justement dans une chambre d’hôtel, d’une fille de bonne famille devenue prostituée. D’ailleurs, le roman est agencé comme une investigation « scientifique », qui doit beaucoup à la psychanalyse, des causes de la perdition. Un dernier exemple : le reportage sur les domestiques bascule assez vite dans le romanesque, le narrateur poussant la poétique de l’immersion jusqu’à devenir lui-même un quasi-personnage de son récit, avant de déclarer dans l’épilogue un brusque retour au réel : « Et maintenant, je redeviens moi. »

    En somme, notre illusionniste semble ne pas vouloir choisir entre reportage et roman. Il laisse ses protagonistes osciller entre personnes et personnages, au gré des récits rapportés ou reconstruits. Auteur dramatique par ailleurs, VTP n’hésite pas non plus à recourir aux procédés du théâtre, faisant alterner récits et scènes dialoguées où les répliques sont introduites par des didascalies plus vraies que nature.

    Les nombreuses citations contribuent elles aussi à ancrer ses reportages dans la littérature : chansons populaires, poèmes contemporains et surtout ce grand classique auquel VTP fait souvent référence dans L’industrie du mariage avec les Occidentaux : le Kiêu. Ce roman en vers conte les mésaventures d’une jeune femme qui, par piété filiale, se sacrifie en contractant un mariage, lequel se révélant être un marché de dupes l’entraîne dans le milieu de la prostitution. Cette histoire pleine de péripéties, qu’il serait impossible à résumer, offre une galerie de caractères dans laquelle le narrateur s’amuse à piocher pour des comparaisons ironiques qui ne tournent pas vraiment à l’avantage de ses « héroïnes ».

    « Et avec son style singulier, bien des fois on ne sait plus s’il plaisante ou s’il est sérieux. »

    VTP ne pouvait se contenter d’être le secrétaire de son temps. Le sérieux greffier du roman naturaliste, très peu pour lui. S’il maintient une distance avec ses sujets, elle est souvent ironique. Dans L’industrie du mariage, les épouses d’Occidentaux sont tournées en ridicule, notamment pour leur français de cuisine, et les légionnaires en prennent pour leur grade. Ce reportage social tranche sur le ton de l’époque, car ce n’est pas vraiment la compassion qui domine, ou la bienveillance, pour prendre un leitmotiv plus actuel.

    Notre écrivain réaliste se proposait de « décrire les gens comme ils sont », mais le constat l’accable, au point de ne plus trop savoir s’il faut en rire ou en pleurer. C’est dans cette alternative que l’humour peut se faire grinçant. Qu’il adopte la forme du roman-reportage ou du reportage-roman, au fond qu’importe, son genre de prédilection c’est la satire. VTP souffre de cette société coloniale et il le répétera jusqu’à son dernier souffle. Il aura sans doute trouvé dans la satire, pour reprendre la belle formule de Colette Arnould, de quoi « changer en étincelles la braise qui couve et transformer une souffrance en plaisir. »2

    En somme, VTP adopte et adapte des formes occidentales pour finalement s’inscrire dans une tradition satirique, qui m’apparaît au fil de mes lectures comme une veine importante de la littérature vietnamienne. Je me trompe peut-être, mais cela vaudrait la peine de creuser.


    Pour ne pas rater les prochaines publications de Lettres du Vietnam, abonnez-vous maintenant à la newsletter.


    1. Le reportage paraît dans le journal Phong hoa, du 10 mars au 18 août 1933. ↩︎
    2. Colette Arnould, La Satire, une histoire dans l’histoire : Antiquité et France, Moyen Âge — XXe siècle, PUF, 1996. ↩︎
  • roman-reportage-roman – Partie 1

    Nous terminons cette campagne de traduction consacrée à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux par un article en 2 parties sur l’art du reportage chez Vu Trong Phung.

    Si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon ou directement sur notre site.

    reportages de Vu Trong Phung

    Ce que les Rougon-Macquart apportent de réellement neuf à la littérature, c’est l’annonce du roman-reportage.

    Julien Gracq, En lisant en écrivant.

    Pour décrire une société en décomposition, VTP se veut réaliste. Pas question de séduire le lecteur par la romance ni de l’endormir par des contes édifiants. L’art doit viser une efficacité qui le dépasse.

    Commençons par refuser les « mensonges de la littérature », comme notre écrivain ne cesse de le répéter. On appelle une prostituée une prostituée, sans égard pour l’euphémique demi-mondaine ou la courtisane au grand cœur des romantiques. Comme l’auteur du Roman expérimental, VTP fustige la littérature idéaliste qui rend le sordide plus séduisant. Ce sont les œuvres romantiques, en habillant leurs héroïnes d’un voile de gaze, qui corrompent l’imagination du lecteur et de la lectrice, alors qu’il faudrait les indigner avec la vérité nue.

    Il s’agit de décrire « les gens comme ils sont, pas comme ils devraient être », à commencer par les misérables, parce que bons révélateurs des dysfonctionnements de la société coloniale… et moins sujets que les puissants à émouvoir la censure. Il s’en trouve peu de sympathiques chez VTP qui s’efforce de les rendre à leur complexité. Misérables, ils le sont comme pour Hugo à double titre : de simples victimes de leur condition si elles ne l’étaient pas aussi de leurs vices. Alors, autant éviter une vision binaire : toutes les fautes ne peuvent incomber au colonisateur !

    Pour « dire le vrai » de cette société coloniale qui l’exaspère, mais en écrivain averti de l’illusion réaliste1, le jeune VTP adopte dès 1933 un genre en vogue : le reportage littéraire. Ou plutôt adapte à ses fins, un peu trop peut-être aux yeux de ses détracteurs.

    Je propose de rebondir sur leurs critiques, instructives comme toujours.

    « L’auteur ne devrait pas se montrer si ouvertement. Savoir s’effacer en maintenant une présence, c’est tout un art. »

    Le reportage s’impose en Occident comme un genre majeur de l’entre-deux-guerres2. Vite adopté au Vietnam, où les reportages de Louis Roubaud et d’Andrée Viollis consacrés à la répression coloniale en Indochine ont un certain retentissement.

    Les Vietnamiens ont pour coutume de vénérer « l’ancêtre fondateur » d’un corps de métier. C’est à Tam Lang que revient l’honneur de « fonder » le reportage social avec la publication en 1932 de Tôi keo xe relatant son immersion dans le milieu des pousse-pousse, ces « hommes-chevaux » auxquels Nguyen Cong Hoan a consacré une nouvelle célèbre. Fidèle au genre, le reportage conclut par un appel à réformer et, dans la préface à une réédition, l’auteur se félicite des progrès obtenus. Tam Lang, non content d’avoir accueilli VTP dans le milieu du journalisme, lui a probablement montré la voie. D’ailleurs, il reconnaîtra plus tard que le disciple, sacré très jeune « roi du reportage au Tonkin », a surpassé le maître.

    Si notre journaliste ne peut, contrairement aux grands reporters comme Albert Londres, mener bien loin son « bâton de chemineau », il reprend à son compte la même « mise en scène d’une découverte dont il est le témoin privilégié »3. Les reportages écrits à la première personne du singulier partagent avec un certain pathos une situation méconnue du lecteur. À la fois journaliste et écrivain, VTP recourt lui aussi aux moyens de la littérature pour entretenir l’intérêt du lecteur, notamment aux trois grands procédés narratifs employés par le genre du reportage qu’Alain Tassel a très bien décrits4. Tout d’abord, le narrateur « se présente comme l’acteur de son récit » qui fait vivre l’événement en direct, comme on peut le voir dans l’incipit de L’industrie du mariage avec les Occidentaux nous mettant d’emblée devant le journaliste en pleine altercation avec un légionnaire. Ensuite, on retrouve chez VTP la même « poétique de l’immersion ». Dans son reportage consacré aux domestiques, il prétend partager la vie de ses sujets, les préparatifs (comme se laisser pousser les cheveux) lui auraient pris un mois, ce qui est sujet à caution quand on sait que ce reportage fût improvisé à la hâte pour remplacer la publication d’un roman brutalement interrompue en mars 1936. Enfin, notre reporter se fait souvent autobiographe : il ne montre aucune hésitation à parler de lui-même, à partager ses impressions les plus personnelles avec son lecteur.

    « Truong Chinh et bien d’autres n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils soulignent que les romans de Vu Trong Phung sont en réalité des reportages déguisés sous le nom de romans. »

    À la confusion du réel doit correspondre une confusion des genres. C’était du moins le crédo du naturalisme, auquel le reportage de l’entre-deux-guerres emprunte une « rhétorique du désordre »5 aux nombreuses déclinaisons : reportages romancés, romans tirés de reportages, romans-reportages, etc.

    Le reportage long s’inscrit dans une temporalité hybride, entre l’immédiateté du journalisme et le « hâtez-vous lentement » de l’ouvrage littéraire. Il est manifestement chez VTP une forme ouverte, qui sait se plier aux contingences. Qu’il écrive un roman ou un reportage, il exerce dans l’urgence une activité de feuilletoniste. En janvier 1937, il n’a pas moins de trois romans et un reportage sur le feu. L’écrivain Vu Bang6, proche de Phung et dédicataire de L’industrie du mariage, raconte que notre romancier devait se procurer la dernière livraison pour vérifier où en était restée l’intrigue. Dans son reportage sur le dispensaire des maladies vénériennes, ce n’est qu’à la cinquième livraison qu’il obtient l’autorisation de pénétrer dans la place. Car on n’y accède pas plus facilement qu’Albert Londres Chez les fous. Ainsi le reporter doit-il composer avec les circonstances : ne pouvant aller « direct à l’os », il ménage une longue introduction sur plusieurs numéros à renfort de chiffres sur la prostitution et d’éléments pour un historique du dispensaire.

    à suivre…


    Rendez-vous le 21 décembre prochain pour la deuxième partie de roman-reportage-roman.

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :


    1. Voir Henri Mitterand, L’illusion réaliste : de Balzac à Aragon, PUF, 1994. ↩︎
    2. Paul Aron, « Entre journalisme et littérature, l’institution du reportage », COnTEXTES [En ligne], 11 | 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/contextes/5355 ↩︎
    3. Ibid. ↩︎
    4. Alain Tassel, « Poétique du reportage dans Témoin parmi les hommes (1956-1969) de Joseph Kessel », Revue d’histoire littéraire de la France, décembre 2008, p. 913-929. ↩︎
    5. Yves Chevrel, Le naturalisme. Étude d’un mouvement littéraire international, Paris, PUF, 1993. ↩︎
    6. Voir Bôn muoi nam noi lao (Quarante ans de mensonges). ↩︎
  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Épilogue

    Nous arrivons à la fin de notre feuilleton… Voici la traduction intégrale de l’épilogue de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    Épilogue

    Au commencement de ce reportage, j’avais promis au lecteur d’évoquer les épouses de « cô-lô-nhan » et les épouses de « si-vin ». Après mon séjour à Thi Câu, autrement dit après mes articles sur les maris de la « lê-zuong » qui ont dû vous permettre de mieux comprendre les particularités de cette industrie, je devais encore chercher des épouses de rang supérieur…

    Les encouragements de mes confrères me comblaient de joie.

    Mais, ce reportage n’a pas été apprécié de tout le monde.

    Trois lettres sont arrivées… M. Do Van, le directeur du journal, s’est pris le front durant une minute.

    L’une d’elles vient d’une épouse anonyme, qui souhaite apporter son soutien et promet des anecdotes « intéressantes ». Celle-ci ne compte pas.

    La deuxième lettre, c’est un Français qui presse l’auteur de rencontrer des épouses d’hommes de pouvoir, comme des administrateurs ou de gros commerçants. Un encouragement digne de suspicion, comme s’il poussait à la faute.

    Passons à la troisième, d’un Français également, qui conseille sur un ton aimable de renoncer. L’expéditeur prévient le journaliste des poursuites qu’il encourt s’il continue à publier ce reportage. Je n’ai pas le droit d’étayer la théorie selon laquelle Occidentaux et Orientaux seraient incapables de s’unir par l’esprit. Je ne dois pas semer le plus petit soupçon sur les premiers. Je ne suis pas non plus autorisé à salir l’image des familles franco-vietnamiennes, en disant que les épouses font de ces mariages un commerce… Bref, on ne me laissera plus me moquer du monde (?) impunément.

    C’est probable…

    Mais le sourire des deux magistrats, alors ?

    C’est lâche d’avoir peur, cependant il arrive en certaines circonstances qu’avoir peur ne soit pas lâche. En outre, à quoi sert de faire long ? La vérité n’est-elle pas toujours la vérité ?

    Mais un poids d’en haut menace de tomber, si je continue…

    Alors il suffit !

    Décembre 1934.


    Rendez-vous le 14 décembre prochain pour un article qui aborde l’art du reportage chez Vu Trong Phung : roman-reportage-roman.

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :

  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 9

    Voici la traduction intégrale du neuvième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    IX — L’esprit de monopole

    Voilà près de quatre jours que je rôdais, la documentation recueillie était passablement suffisante, alors je comptais rentrer à Hanoï et repartir ensuite pour Chua Thông.

    J’avais pu assister, des premières loges, au « divorce » suivi du mariage de madame la Garde-forestière, j’avais écouté Suzanne me confier ses hésitations et Dimitov sa vie de mari aux 9 femmes successives. J’avais vu de mes propres yeux madame la Sergente Tu, l’enterreuse de ces dames et lionne déchue, enseigner tous les trucs à ses petites pour éviter les départs à la cloche de bois… Si je pouvais encore être reçu par madame l’Adjudante Nhoang, j’aurais collecté assez « d’échantillons représentatifs » de cette industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Malheureusement, tandis que la femme de l’échoppe, grâce à laquelle j’avais sympathisé avec Dimitov, me désignait du doigt madame l’Adjudante, cette dernière s’énervait contre une marchande de légumes. Son visage avait le même air contrarié que l’émissaire du roi Lê Hoan, le fameux jour où il avait voulu raser tout un village à cause d’un veilleur incapable d’attraper les grenouilles dont le coassement indisposait les précieux orifices du seigneur. J’en ai conclu que le moment n’était pas favorable et, poussant un long soupir de résignation, je suis allé saluer mon ami du village de Cô Mê avant de retourner à la gare. Après tout, me suis-je dit, j’ai déjà noté bon nombre d’impressions au sujet de cette « reine détrônée », au faîte de sa puissance jadis à Viêt Tri et maintenant vieille dame sur la paille qui, selon la loi des compensations, paie pour sa grandeur passée.

    Oui, mais voilà…

    Je dois sans doute à l’intervention d’un « bon » génie ― au moment où je passais devant le cinéma l’Alhambra en me demandant s’il pouvait bien rester des cars pour Hanoï ― d’avoir rencontré Hector, alias le Génie des Eaux, ce légionnaire dont le lecteur se rappelle sans doute l’épisode de l’amoureux éconduit. C’est avec allégresse qu’il m’a tordu le bras, avant de m’annoncer fièrement qu’il avait trouvé un bien meilleur parti, que sa « promise » était une métisse autrement plus belle que l’odieuse Garde-forestière.

    Si je voulais la voir, je n’avais qu’à le suivre. Comment refuser ?

    C’est donc au « bon » génie que je dois d’avoir assisté à une scène horrible, tremblant de tout mon corps et le cœur tambourinant d’angoisse, comme si j’étais rené en des temps millénaires, lorsque la vie d’un homme ne valait pas plus qu’un ver sous la botte de l’empereur Ngoa Triêu !1

    Cette scène-là, au moment de la raconter à la lumière de ma lampe, j’ai la plume qui hésite, tant l’indignation, toujours intacte, me fait bouillir le sang.

    ¶¶¶

    La nuit est tombée quand nous arrivons à la maison de la « promise », mais à quelques pas de la porte, nous entendons comme des gémissements prolongés qui viennent de l’intérieur… Nous sommes surpris, car ce ne sont pas des pleurs d’enfant et que se perçoivent aussi les cinglements d’un rotin.

    Nous approchons sur la pointe des pieds… passons le nez dans l’ouverture… Sur un lit à l’européenne, mais recouvert d’une natte chinoise, il y a un… il y a le corps d’une belle blancheur tendre et entièrement nu d’une femme, allongée face contre l’oreiller et dont les monticules se tordent de douleur sous les « battements » d’un plumeau que l’Adjudante elle-même abat par intermittence, assez cruellement certes, mais avec l’application consciencieuse d’un vieux mandarin qui tient le tambour dans un chant de ca tru.2

    Madame l’Adjudante en pleine éducation de sa fille aînée !

    Hector observe les sursauts du corps d’ivoire et au troisième, n’y tenant plus, flanque un coup de pied dans la porte. Les deux mains dans les poches, il examine l’intérieur de la pièce en faisant les gros yeux…

    – Oh non, mon Dieu ! Quelqu’un vient !

    Est-ce par souffrance ou dépit, je ne saurais le dire, mais Hector reste le regard figé, pinçant les lèvres. À l’intérieur de la pièce… les cinglements et les pleurs ont cessé, mais on entend des sabots qui claquent.

    D’un coup de menton, Hector me fait signe d’entrer.

    Mon salut laisse madame l’Adjudante impassible, qui recommande à sa fille :

    – Tu n’auras qu’à dire que je suis folle, mais va pas brader surtout !

    Puis, elle jette le plumeau dans un coin de la pièce et, sans nous adresser la parole, tire un grabat pour s’asseoir. Elle reste assise, l’air hébété, dans ses réflexions.

    Qu’en déduire ? Que cette femme est une demi-folle ou une demi-sage ? Son comportement me laisse perplexe… Et si cette violente correction n’était qu’une mise en scène ? Et si l’Adjudante savait que son « précieux gendre » allait venir ? Qui sait si elle ne voulait pas éveiller la pitié pour sa fille ou encore… exhiber les secrets admirables de son corps de rêve ?

    Je suis absorbé dans mes réflexions quand la fille quitte la pièce d’à côté pour nous rejoindre. « Ce modelé impeccable, ce monument de la nature »3 est maintenant caché sous des pièces de soie. Ses yeux cernés sont tout à fait secs maintenant. Alors qu’elle me regarde avec embarras, Hector s’empresse de dire :

    – Voici une nouvelle connaissance, il est journaliste. Mais vous savez, l’acte cruel de tout à l’heure, c’est tout le monde qui dirait que c’est barbare, pas que les journalistes, ça j’en suis sûr !

    Puis, se tournant vers moi :

    – Je n’arrive pas à y croire ! Comment une personne de votre race peut être aussi cruelle que les nègres d’Afrique !

    Aussitôt, la fiancée invite son promis et moi-même à nous asseoir :

    – Monsieur, ne vous moquez pas. La vérité c’est que ma mère est un peu folle, c’est pour ça qu’elle me bat de cette manière étrange. Si je ne prends pas sur moi, elle cassera les meubles ! Et où est-ce qu’on trouvera l’argent pour les remplacer entre chaque crise ?

    C’est ce qu’elle essaie d’expliquer à son « fiancé », en français, et ma foi sans trop d’hésitation. Et le bien-aimé alors ? … Son cœur compatissant s’est ému, il a trouvé un sens à sa vie désormais : protéger ce corps frêle comme un saule, sous l’empire de la folie maternelle. Car, en attirant la main de sa bien-aimée sur son cœur :

    – Oh, je t’aime, si tu savais comme je t’aime !

    Puis, Hector fait la bêtise de serrer son amoureuse devant moi et de l’embrasser très bruyamment.

    J’ose ainsi parler de bêtise, non parce qu’il ne sait respecter les convenances devant un inconnu, mais parce que moi aussi j’étais dans le public quand son amoureuse a joué dans le plus simple appareil… Lorsque la scène est encore présente à mon esprit, qui plus est… ne voyez-vous pas, cher lecteur, ce que ces marques d’affection peuvent avoir de pornographique ? Si j’ai pu avoir, ne serait-ce qu’une minute, des pensées indécentes, vous admettrez que ce n’est pas de ma faute…

    Mais, je ne suis pas assez bête tout de même pour laisser des gens se donner de l’amour sous mes yeux, tandis que moi, je ne sais ni où ni avec qui je dormirai cette nuit…

    Madame l’Adjudante est partie se cacher, mais sa fille doit pouvoir expliquer ses crises de folie :

    – Vous savez, monsieur, ma mère n’a pas de chance. Pourtant, elle était assez aisée quand elle était jeune, mais maintenant c’est tout le contraire. Si elle est folle, c’est justement à cause de la pauvreté. Si elle est aussi cruelle avec moi, c’est parce qu’elle voit tous ces enfants métis qui ne feront jamais rien de leur vie. C’est moi qui paie pour ces bons à rien !

    – J’aimerais savoir précisément pourquoi votre mère, à l’époque où elle vivait encore à Viet Tri, a eu cette idée étrange de s’assurer le monopole. D’après ce qu’on m’a raconté, aucune fille qui venait d’ailleurs ne pouvait trouver de maris.

    Elle s’empresse d’expliquer :

    – Mais c’était une bonne idée justement ! Ce n’est pas que ma mère se croit meilleure que les autres, ce n’est pas de la vantardise, contrairement à ce que tout le monde dit. La raison, c’est que dans ce métier d’épouse (voilà encore ce métier, hélas !) on voit toutes sortes de choses ignobles. Il y a beaucoup de filles sans aucune morale, qui ne respectent jamais l’honneur de la profession. Elles épousent n’importe qui, elles prennent ce qu’on leur donne sans se poser de questions. Et puis elles passent leur temps à se dénigrer, à s’enlever le pain de la bouche. Tenez par exemple, pour une personne comme moi qui veut maintenir un prix élevé, si d’un seul coup une fille débarque de nulle part avec sa pancarte de promotion exceptionnelle, je n’ai pas le droit d’être énervée ?

    Je me contente de sourire. Satisfaite, elle ajoute :

    – Mais les gens sont vraiment trop méchants. Ils ironisent : si elle est pauvre, c’est pour payer sa méchanceté dans le temps. Rien que d’y penser, ça me dégoûte !

    Eh bien, mademoiselle, ce n’est pas beau de mentir ! Même si j’admire ce dévouement pour votre mère, je n’oublie pas que, pour elle, le souci de « relever l’industrie » venait loin derrière celui de « relever les enveloppes ».

    Il y a huit ans en effet, les filles qui arrivaient à Viet Tri les mains vides n’avaient aucune chance de trouver un mari. Même celles qui y suivaient leurs époux, si elles refusaient d’obéir à l’Adjudante, ne risquaient pas de s’éterniser.

    Personne n’a jamais vraiment compris ses « tuych »…

    Mais c’était sans compter sur… la loi des compensations.

    Un jour, elle a rencontré madame la Caporale François venue avec son mari :

    – Eh, tu es juste la femme d’un caporal, c’est tout, hein ! Et puis, tu pourrais être madame la Sergente ou l’Adjudante, c’est pareil. Ici, tout le monde doit passer par moi…

    Et la Caporale François de répondre immédiatement à l’arrogante :

    – Mais je sais très bien qui vous êtes. C’est que je viens juste d’arriver, je suis encore en pleine installation, alors je n’ai pas trouvé le temps de venir vous saluer. Je vous prie de me pardonner.

    Madame l’Adjudante était assez satisfaite. Assez seulement, car la Caporale avait les mains vides et insolemment jointes dans le bas du dos qui plus est. Ne voyant pas de « présent », elle s’est mise à pester :

    – Oh, mais tu peux toujours me saluer, c’est pas interdit ! Mais tu dois bien connaître les usages, non ? Tu veux peut-être savoir de quel bois je me chauffe ? T’as l’intention de rester ou pas ?

    – Bien sûr, tiens ! C’est vous qui voulez partir !

    Madame la Caporale s’est précipitée sur elle en brandissant un marteau de belle taille.

    Un trône en or, d’un coup renversé.

    Je me l’imagine facilement : une grosse femme à large face comme un couvercle de boîte à offrandes, assise près d’un coffret de bétel rempli de fleurs parfumées, qui commande toutes les épouses de Viêt Tri.

    Une vieille dame maintenant, qui traîne sa débilité dans une blouse de coton à manches larges défraîchie, qui passe ses crises de violence à battre sa fille après l’avoir déshabillée.

    ¶¶¶

    – Alors, vous êtes heureux ?

    Hector, très étonné :

    – Qu’est-ce que vous voulez dire ?

    – Éprouver de l’affection pour quelqu’un, c’est un bonheur. Surtout quand l’affection devient de l’amour. Vous aimez quelqu’un qui vous aime aussi, alors si ce n’est pas le bonheur…

    Il se lève pour me serrer la main et d’un air grave :

    – Si le bonheur c’est ça, alors oui, je suis très heureux. Et je vous informe que ma fiancée est maintenant ma femme. D’ailleurs, c’est notre nuit de noces.

    Et moi, interloqué :

    – Aussi vite ? Comment avez-vous fait ?

    – Quand j’ai vu qu’elle avait une mère aussi cruelle, j’ai eu tout de suite pitié. Alors j’ai décidé qu’elle serait ma femme.

    J’en suis presque ému. Je suis content pour cette malheureuse femme qui souffre tellement dans son cœur et dans son âme. J’admire ce soldat qui peut s’émouvoir devant un spectacle affligeant.

    Je commence à rêver… La femme n’est pas animée par l’argent, l’homme ne se contente pas d’acheter des plaisirs charnels. Autrement dit, de toute mon enquête, c’est le premier couple que je vois s’épouser par amour.

    – Et en plus, aujourd’hui c’est mon jour de solde.

    Ce fut son dernier mot. Ce fut aussi, hélas, la fin de mes illusions.

    Mais quel idiot ce Hector, quel idiot !

    à suivre...


    Rendez-vous le 7 décembre prochain pour la traduction de l’épilogue de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :


    1. Dernier empereur (1005-1009) de la dynastie des Lê antérieurs, un des plus cruels et sadiques de l’histoire du Vietnam. VTP emprunte le nom de cet empereur comme pseudonyme au cours de l’année 1936. ↩︎
    2. Voir la note 3 de l’épisode 7. ↩︎
    3. Vers 1312 du Truyên Kiêu. ↩︎