Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de Vivre à petit feu, un roman de Nam Cao encore inédit en français.
Nam Cao (1915-1951) est né dans la province actuelle de Ninh Binh, près de Hanoï, d’une famille modeste vivant à la campagne. Après des études primaires supérieures, il part à Saïgon où il exerce divers métiers et commence à écrire des nouvelles pour des journaux. De retour dans le nord, il devient enseignant dans une école privée à Hanoï. Il fait paraître en 1941 son premier recueil de nouvelles, Un couple bien assorti, dont Chi Pheo qui est accueilli comme un véritable phénomène littéraire. Lors de l’occupation de l’Indochine par les Japonais, il se retire à la campagne, où il rédige notamment son roman Vivre à petit feu (Sống mòn), achevé en 1944, mais qui ne sera publié qu’en 1956. À partir de 1943, il s’engage dans la résistance et adhère au parti communiste vietnamien. Il est capturé durant une mission par les troupes françaises et fusillé le 30 novembre 1951.
Avec une œuvre comprenant une cinquantaine de nouvelles, des récits et un roman, Nam Cao est considéré au Vietnam comme un des meilleurs représentants du réalisme.
De l’œuvre de Nam Cao, seules quelques nouvelles, dont Chi Pheo, la plus célèbre, ont été traduites en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

À propos de Vivre à petit feu, roman de Nam Cao
Thu est un fils de paysans pauvres qui, après des études primaires supérieures, est parti à Saïgon d’où il rêvait de s’embarquer pour la France. Mais, rappelé à la nécessité de subvenir aux besoins de sa famille, il occupe un emploi d’enseignant dans une école privée de la banlieue de Hanoï. Tiraillé entre son désir de se réaliser dans la vie et le continuel manque d’argent, il ne parvient pas à changer le cours d’une existence médiocre qui semble figée dans un état définitivement provisoire.
On pourrait lire Vivre à petit feu comme un roman social de l’intellectuel pauvre, mais il s’agit surtout d’une satire de l’usure morale menée par un réalisme psychologique : c’est la décomposition d’une conscience qui est le vrai moteur du roman et Tran Ngoc Hieu, qui préface une édition de 2022, fait à juste titre un parallèle avec l’existentialisme. La logique des faits – de menus événements du quotidien relégués au second plan – cède la place à la logique intérieure. Thu est un personnage constamment déchiré par ses contradictions. En lui coexistent presque en permanence deux voix : celle de l’amour-propre blessé, d’un individu qui se protège derrière des apparences trompeuses, nourrissant des illusions romantiques ; de l’autre, celle d’un homme doté de dignité, capable d’aimer et de partager, et qui, face à son impuissance, tourne à l’autodérision mordante.
Thu présente d’évidents points communs biographiques avec Nam Cao, au point que des critiques vietnamiens ont pu parler d’autofiction avant la lettre. Mais dans un « genre » où le narrateur résiste peu à la tentation de montrer l’auteur sous un meilleur jour, Vivre à petit feu nous laisse au contraire le portrait satirique d’un double inachevé, comme s’il importait à Nam Cao de procéder à son débarras… avant de passer à l’action.
Extrait de Vivre à petit feu (chapitre VII)
Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Nam Cao à cette traduction pourront la consulter sur Wikisource.
Thu et San logent dans l’école privée où ils enseignent. Excédés par la mesquinerie de la directrice et persuadés qu’un changement de décor leur ferait le plus grand bien, ils décident de chercher un nouveau logement. San ayant trouvé une chambre à louer chez Hai Nam, un riche négociant, il confie à Thu le soin de s’enquérir des modalités…
Thu ne voulait pas décevoir San et lui montrer ce qu’il est réellement : un timide, peu doué pour les relations sociales. Il lui a toujours fait croire qu’il était vif et dégourdi, qu’il avait beaucoup vécu et fréquenté toutes sortes de personnes, ce qui explique naturellement son aisance à parler. Quoi de plus facile que d’aller voir quelqu’un comme monsieur Hai Nam, et pour discuter d’une banale affaire telle que San lui a confiée ? Et puis, quoi de plus normal que la visite d’un directeur d’école privée chez des parents d’élève ? Et il n’oserait pas y aller ? Mais alors San le percerait à jour, il verrait trop bien que Thu n’est pas aussi audacieux, aussi expérimenté qu’il le prétend. « Tu as peur des autres », se souvient-il, c’est ce que lui reprochaient toujours ses parents, car il restait cloîtré à la maison, n’osant se rendre chez quelqu’un, ou alors il trouvait toujours le moyen de s’esquiver, incapable de dire un mot à qui que ce soit. Il souffrait intérieurement de cette infirmité. Longtemps, il a essayé de se corriger. Durant ces années à Saigon, il a essayé de se forger un tout nouveau caractère. Ne sortait-il pas souvent, en quête de réunions, de lieux très fréquentés, où il se montrait loquace, le verbe haut, effronté, arrogant, et se répétant sans cesse qu’il ne faut pas avoir peur du ridicule ? Il est parvenu à se corriger plus ou moins. Mais il ne pouvait être audacieux, il s’en rendait bien compte, que là où ne le connaissait pas, ou comme membre d’un groupe. Une fois seul ou reconnu, il se trouvait toujours timide, gauche, embarrassé, il avait aussi peur des autres qu’avant. Par malheur, il avait mieux que quiconque le sentiment de son infériorité, de sa lâcheté. Et il enrageait, passait son temps à se dénigrer. Comment réussir un tant soit peu dans ce bas monde, quand on est si « mal dégrossi » ? Comment expliquer un tel manque de confiance, au point de perdre ses moyens et de se faire tout petit devant le premier venu n’ayant clairement pas son instruction ni sa moralité ?… Oui, à commencer par ce monsieur Hai Nam. Qu’il gagne des fortunes, qu’il soit à la tête d’un négoce de bois et d’une plantation, cela en fait-il pour autant une personne hors du commun ? Tout le quartier sait qu’à la vingtaine passée, il n’était encore qu’un boy. Il serait parvenu à séduire la femme de son maître européen. Celui-ci étant décédé de mort subite, sa femme a pu hériter d’une fortune s’élevant à plus de dix mille piastres. Elle a épousé le boy. Grâce à cet argent et aux relations de la dame, ils avaient le vent en poupe pour les affaires. L’argent appelle l’argent. Il suffit de faire le premier pas, de rencontrer deux ou trois succès, et la richesse vient pour ainsi dire toute seule. Il n’y a plus qu’à s’asseoir et ouvrir la bouche. L’argent vient de manière naturelle, plus besoin de faire couler la moindre sueur, ni même d’exercer des talents de calcul ou d’organisation. C’est comme une machine. En quoi est-il vraiment doué, ce monsieur ? En fait d’instruction, il sait tout juste lire. Pour ce qui est du talent, à part séduire une dame rusée et aguicheuse, je n’en vois pas d’autres. Quant à sa moralité, il mérite plus de mépris encore. Fourbe, malin, impitoyable, infidèle, lubrique… il l’est plus souvent qu’à son tour. Maintenant que la vieillesse est venue, c’est un monsieur calme et digne avec les apparences de la bonté, qui s’en remet à sa famille pour tout, et qui profite paisiblement de son loisir au milieu de ses plantes, ses jeunes concubines, enfants et petits-enfants. On lui passe volontiers les coups tordus dans sa jeunesse agitée. Sa fortune, ses enfants arrivés, ainsi que ses cheveux blancs comme de la soie, invitent à le regarder avec plus de respect. Il ne fréquente que le gotha. Mais cela suffit-il pour en faire un grand homme, devant lequel Thu devrait battre la chamade, pâlir, devrait trembler et se courber, se faire le plus petit possible ? Thu doit savoir s’estimer. Il doit se dire : avec son instruction, son caractère et son métier noble, il peut très bien regarder en face un monsieur Hai Nam ou n’importe qui d’autre avec dignité, il n’a aucune raison d’avoir peur. Il ira chez Hai Nam… À peine s’est-il décidé qu’un rêve de luxe se forme lentement dans son esprit. Il imagine déjà, suivant ses désirs secrets, la jolie chambre qu’il partagera avec San… Les petits-déjeuners, qu’un boy viendra servir chez eux. Les déjeuners, les dîners avec la famille de monsieur Hai Nam, ou encore plus agréable, avec la jeunesse… les après-midis à prendre le thé sous la véranda, avec vue sur le lac… les conversations intimes et pleines d’esprit avec les jeunes filles cloîtrées… les mouchoirs qu’elles auront brodés spécialement pour lui… les gerbes de fleurs qu’elles lui apporteront… les soirs de lune à jouer et flâner avec elles dans le jardin… les jours de congés où ils sortiront la voiture pour visiter les plantations de monsieur Hai Nam… sans oublier bien entendu, une histoire d’amour avec une de ces demoiselles, voire deux, ou trois en même temps… Mais c’est à ce point de sa rêverie qu’il lui prend de penser à Liên. Son cœur se refroidit aussitôt. Une cohorte de faméliques, au teint vert, en loques : sa grand-mère, sa mère, ses frères et sœurs… lui apparaissent. Thu sent qu’il a été égoïste, dégoûtant, lâche, mais aussi qu’il est allé trop loin dans ses chimères. Est-ce que monsieur Hai Nam et ses petits-enfants montreront tant d’estime pour lui ? Ce ne sont que des richards, très fiers de leur fortune, bien méprisants. Ils le jaugeront sur sa tenue et ses affaires, et ils n’auront que mépris. Et il se complairait à jouer au fils de riche, à faire la noce comme eux ? Non ! Il doit savoir s’estimer. Les gens comme lui doivent reconnaître leur valeur. Ils ont le droit d’être fiers. Parce que sa classe sociale, la classe laborieuse, ne vaut mieux que les autres que par sa fierté de vivre uniquement de sa force de travail et par son droit de mépriser tout ce qui ne provient pas de la sueur et des larmes… Thu se sent plus calme, rassuré, il se sent le droit de mépriser l’opulence de monsieur Hai Nam. Il méprise également ces jeunes filles cloîtrées, dont il vient pourtant de rêver. Liên est bien plus digne de son amour, de son respect. Cette manière de vivre ne lui conviendrait pas. Alors pourquoi se rendrait-il chez ce monsieur, maintenant ?
Pourtant, vers huit heures, il s’est habillé pour sortir. Mais peut-être dans l’unique but de répondre à San qu’il s’est bien rendu chez monsieur Hai Nam. Il s’était déjà fixé une ligne de conduite. Il se montrerait souple sans s’abaisser, modeste sans laisser croire qu’il est homme à courber l’échine devant les puissants, poli sans prendre la voix d’un inférieur. Autrement dit, il s’entretiendrait avec monsieur Hai Nam d’égal à égal. Il se montrerait respectueux, comme on doit l’être avec une personne âgée. Mais s’il se prenait pour un homme important, dédaigneux du petit professeur d’école privée, ne valant guère plus qu’un secrétaire particulier, pour s’adresser à lui d’une voix supérieure, il ferait immédiatement comprendre à ce monsieur qu’il a beau être pauvre comme Job, il n’a aucunement l’intention de s’agenouiller et il n’hésiterait pas une seconde à montrer ses fesses à tous ces richards prétentieux qui jouent du menton. Mais, sur ces réflexions, à peine avait-il fait quelques pas que son cœur s’est emballé. Comme c’est étrange ! Il savait bien que monsieur Hai Nam ne pourrait pas le battre ni le jeter en prison. Pourtant, il ressentait comme une peur. Il savait d’avance qu’au moment de saluer le vieillard, il se mettrait à pâlir et parler d’une voix tremblotante. Monsieur Hai Nam se rirait de lui, c’était inévitable… Il prit de longues inspirations pour se décharger du sentiment qui l’oppressait. La rue était silencieuse. Il faisait sombre. Les ouvriers qui doivent se lever tôt avaient déjà éteint, fermé les maisons. La chaussée de bitume, sous la voûte des arbres, était profondément obscure comme une rivière s’écoulant dans une grotte. Thu marchait tristement, tête baissée, pensif. Il préparait ce qu’il répondrait à monsieur Hai Nam. En relevant la tête, il lança autour un regard ahuri et s’aperçut qu’il avait dépassé la maison. Il eut un petit rire crispé et fit demi-tour. Son cœur commençait à battre plus fort. Ses pas se faisaient plus hésitants. Devant la maison, il ne s’arrêta pas, se contenta de regarder vers l’intérieur. Le portail était fermé. Un peu de lumière se glissait par les jours, trop faible pour atteindre la rue. Le portail, immense masse inerte, paraissait désolé et silencieux comme la porte d’une citadelle à une heure avancée de la nuit. Thu se mit à douter de son horloge. « Il doit être beaucoup plus que huit heures ! », se dit-il, maintenant plus léger. Il était prêt à rentrer chez lui. Mais après quelques pas, il claqua la langue, fit demi-tour, se dirigea tout droit vers le portail. Il vit bien la sonnette, mais il ne sonna pas tout de suite. Il jeta un œil à travers le portail, et ce qu’il vit le fit sursauter : quelqu’un se tenait immobile, le regard dirigé vers lui. En fait non, ce n’était qu’une statue de grande taille, un nu de femme. Thu rougit légèrement. Il se retourna un temps, vérifia tout autour comme s’il craignait de se faire surprendre. Il retint sa respiration, comme s’il agissait en cachette. La belle jeune femme ondulait sa plastique dénudée sous la douce lumière bleue, au milieu des bacs à fleurs et des piédestaux de céramique, sur le même rang qu’une rocaille artificielle. Thu trouva étrange qu’il ne l’eût pas remarquée auparavant. Elle est pourtant bien visible de l’entrée ! C’est qu’il n’osait jamais regarder franchement dans la ruelle. Il lorgnait en passant. Tenant à conserver son air sérieux de professeur, il a pris l’habitude de marcher le visage raidi, le regard droit devant. Il en ressentait d’autant plus la nécessité en passant la maison de Hai Nam. Thu regarda avec beaucoup de curiosité, le cœur agité au début. Puis, le calme revenait progressivement. C’était plutôt une vague tristesse. La lumière bleue continuait à se répandre, blafarde et glaçante. Les plantes d’agrément, à l’heure du sommeil, et même la rocaille artificielle, avaient l’air affligées. Un chemin désert s’étirait jusqu’à la maison, dont les portes principales et secondaires étaient toutes closes, comme dans un hôpital. Dans le silence, un gecko poussa un cri. Thu se dit qu’un coup de sonnette ferait bien trop de bruit, au milieu d’un tel silence. Il ferait sursauter tout le monde, comme un clairon sonnant l’alerte en pleine nuit, dans une caserne militaire. Il serait la cause de trop d’agitation. Il regarda la sonnette, hésitant. Puis non. Il rentra chez lui…
Que répondre à San maintenant ? Il se frotte les yeux, fait un geste évasif. San a deviné, et d’un rire crispé :
— T’es pas allé chez Hai Nam, n’est-ce pas ?
— Hein ? Bien sûr que si !
La voix de Thu s’est un peu voilée, réticente, trahissant un manque de confiance. San, soupçonneux, lui donne une chance de se dépêtrer :
— Il était absent, peut-être ?
Thu balance encore :
— Je sais pas.
San fait un petit rire de nez, et d’un air mécontent :
— À quoi ça rime ? Dis plutôt franchement que tu y es pas allé !
— J’y suis allé.
— Peuh !
— Mais je suis pas entré.
— À quoi bon ? Tu aurais mieux fait de rester au lit avec tes livres, au lieu de perdre ton temps ! Pourquoi y aller si c’est pas pour entrer ?
San devient hargneux. Thu sourit pour s’excuser :
— J’ai vu que la porte était fermée !
— T’es stupide ou quoi ? T’as déjà vu des maisons qui ferment pas la porte ? Il suffisait de sonner…
— Justement, je voulais sonner. Mais tout avait l’air trop calme à l’intérieur, je crois bien qu’ils dormaient déjà…
Thu hésite un instant, puis ajoute :
— Et… Pour être franc, j’aimerais pas trop loger chez Hai Nam.
Il tente d’exposer ses raisons, mais San ne veut rien entendre :
— Alors tant pis ! On reste là, fin de l’histoire !
Il retourne à la table et se met à feuilleter rageusement les pages d’un livre. Thu baisse la tête, gêné et pris de remords, mais d’une certaine rage aussi. Il veut répliquer à San, mais se retient. Cherchant à reprendre un air naturel, il se rallonge comme pour lire. Mais il réfléchit. Et plus il réfléchit, plus il s’énerve contre lui-même, et contre San. Il bout un long moment. Puis, il lui prend l’envie de dénigrer quelqu’un. Il s’en prend à monsieur Hai Nam.
— Le vieux sent mauvais à un point que tu peux même pas imaginer ! Et il est pourri à un point ! Mettre une statue impudique à côté d’une rocaille ! C’est une insulte à l’art ! C’est de la pornographie ! Quel salaud ! D’ailleurs, je commence à avoir des doutes sur ces filles cloîtrées. Elles ont sûrement l’âme corrompue, lubrique au fond, bien horrible ! À force de se prélasser, d’avaler des nourritures excitantes, et dans un environnement aussi pourri !
San fait un sourire ironique :
— Le loup et les raisins.1
L’amour-propre de Thu se met à hurler :
— Des raisins ! Quels raisins ? Tu veux parler de ces raisins pourris ?
— Évidemment ! Pourris parce qu’ils sont trop hauts.
— Exactement : pourris parce que trop hauts.
San se tape les cuisses, éclatant de rire :
— Je le savais !
Il est satisfait, croyant que Thu s’est laissé prendre bêtement à son ironie. Mais, Thu secoue la main, tente de couvrir les ricanements de San :
— Mais tais-toi ! Ce que tu peux être stupide ! Laisse-moi t’expliquer d’abord.
— Mais j’ai bien compris ! Les raisins sont mûrs, bien mûrs apparemment, impossible de prétendre qu’ils sont verts. Alors, le jeune loup résigné leur reproche d’être pourris.
Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.
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