Voici la traduction intégrale du neuvième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
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IX — L’esprit de monopole
Voilà près de quatre jours que je rôdais, la documentation recueillie était passablement suffisante, alors je comptais rentrer à Hanoï et repartir ensuite pour Chua Thông.
J’avais pu assister, des premières loges, au « divorce » suivi du mariage de madame la Garde-forestière, j’avais écouté Suzanne me confier ses hésitations et Dimitov sa vie de mari aux 9 femmes successives. J’avais vu de mes propres yeux madame la Sergente Tu, l’enterreuse de ces dames et lionne déchue, enseigner tous les trucs à ses petites pour éviter les départs à la cloche de bois… Si je pouvais encore être reçu par madame l’Adjudante Nhoang, j’aurais collecté assez « d’échantillons représentatifs » de cette industrie du mariage avec les Occidentaux.
Malheureusement, tandis que la femme de l’échoppe, grâce à laquelle j’avais sympathisé avec Dimitov, me désignait du doigt madame l’Adjudante, cette dernière s’énervait contre une marchande de légumes. Son visage avait le même air contrarié que l’émissaire du roi Lê Hoan, le fameux jour où il avait voulu raser tout un village à cause d’un veilleur incapable d’attraper les grenouilles dont le coassement indisposait les précieux orifices du seigneur. J’en ai conclu que le moment n’était pas favorable et, poussant un long soupir de résignation, je suis allé saluer mon ami du village de Cô Mê avant de retourner à la gare. Après tout, me suis-je dit, j’ai déjà noté bon nombre d’impressions au sujet de cette « reine détrônée », au faîte de sa puissance jadis à Viêt Tri et maintenant vieille dame sur la paille qui, selon la loi des compensations, paie pour sa grandeur passée.
Oui, mais voilà…
Je dois sans doute à l’intervention d’un « bon » génie ― au moment où je passais devant le cinéma l’Alhambra en me demandant s’il pouvait bien rester des cars pour Hanoï ― d’avoir rencontré Hector, alias le Génie des Eaux, ce légionnaire dont le lecteur se rappelle sans doute l’épisode de l’amoureux éconduit. C’est avec allégresse qu’il m’a tordu le bras, avant de m’annoncer fièrement qu’il avait trouvé un bien meilleur parti, que sa « promise » était une métisse autrement plus belle que l’odieuse Garde-forestière.
Si je voulais la voir, je n’avais qu’à le suivre. Comment refuser ?
C’est donc au « bon » génie que je dois d’avoir assisté à une scène horrible, tremblant de tout mon corps et le cœur tambourinant d’angoisse, comme si j’étais rené en des temps millénaires, lorsque la vie d’un homme ne valait pas plus qu’un ver sous la botte de l’empereur Ngoa Triêu !1
Cette scène-là, au moment de la raconter à la lumière de ma lampe, j’ai la plume qui hésite, tant l’indignation, toujours intacte, me fait bouillir le sang.
¶¶¶
La nuit est tombée quand nous arrivons à la maison de la « promise », mais à quelques pas de la porte, nous entendons comme des gémissements prolongés qui viennent de l’intérieur… Nous sommes surpris, car ce ne sont pas des pleurs d’enfant et que se perçoivent aussi les cinglements d’un rotin.
Nous approchons sur la pointe des pieds… passons le nez dans l’ouverture… Sur un lit à l’européenne, mais recouvert d’une natte chinoise, il y a un… il y a le corps d’une belle blancheur tendre et entièrement nu d’une femme, allongée face contre l’oreiller et dont les monticules se tordent de douleur sous les « battements » d’un plumeau que l’Adjudante elle-même abat par intermittence, assez cruellement certes, mais avec l’application consciencieuse d’un vieux mandarin qui tient le tambour dans un chant de ca tru.2
Madame l’Adjudante en pleine éducation de sa fille aînée !
Hector observe les sursauts du corps d’ivoire et au troisième, n’y tenant plus, flanque un coup de pied dans la porte. Les deux mains dans les poches, il examine l’intérieur de la pièce en faisant les gros yeux…
– Oh non, mon Dieu ! Quelqu’un vient !
Est-ce par souffrance ou dépit, je ne saurais le dire, mais Hector reste le regard figé, pinçant les lèvres. À l’intérieur de la pièce… les cinglements et les pleurs ont cessé, mais on entend des sabots qui claquent.
D’un coup de menton, Hector me fait signe d’entrer.
Mon salut laisse madame l’Adjudante impassible, qui recommande à sa fille :
– Tu n’auras qu’à dire que je suis folle, mais va pas brader surtout !
Puis, elle jette le plumeau dans un coin de la pièce et, sans nous adresser la parole, tire un grabat pour s’asseoir. Elle reste assise, l’air hébété, dans ses réflexions.
Qu’en déduire ? Que cette femme est une demi-folle ou une demi-sage ? Son comportement me laisse perplexe… Et si cette violente correction n’était qu’une mise en scène ? Et si l’Adjudante savait que son « précieux gendre » allait venir ? Qui sait si elle ne voulait pas éveiller la pitié pour sa fille ou encore… exhiber les secrets admirables de son corps de rêve ?
Je suis absorbé dans mes réflexions quand la fille quitte la pièce d’à côté pour nous rejoindre. « Ce modelé impeccable, ce monument de la nature »3 est maintenant caché sous des pièces de soie. Ses yeux cernés sont tout à fait secs maintenant. Alors qu’elle me regarde avec embarras, Hector s’empresse de dire :
– Voici une nouvelle connaissance, il est journaliste. Mais vous savez, l’acte cruel de tout à l’heure, c’est tout le monde qui dirait que c’est barbare, pas que les journalistes, ça j’en suis sûr !
Puis, se tournant vers moi :
– Je n’arrive pas à y croire ! Comment une personne de votre race peut être aussi cruelle que les nègres d’Afrique !
Aussitôt, la fiancée invite son promis et moi-même à nous asseoir :
– Monsieur, ne vous moquez pas. La vérité c’est que ma mère est un peu folle, c’est pour ça qu’elle me bat de cette manière étrange. Si je ne prends pas sur moi, elle cassera les meubles ! Et où est-ce qu’on trouvera l’argent pour les remplacer entre chaque crise ?
C’est ce qu’elle essaie d’expliquer à son « fiancé », en français, et ma foi sans trop d’hésitation. Et le bien-aimé alors ? … Son cœur compatissant s’est ému, il a trouvé un sens à sa vie désormais : protéger ce corps frêle comme un saule, sous l’empire de la folie maternelle. Car, en attirant la main de sa bien-aimée sur son cœur :
– Oh, je t’aime, si tu savais comme je t’aime !
Puis, Hector fait la bêtise de serrer son amoureuse devant moi et de l’embrasser très bruyamment.
J’ose ainsi parler de bêtise, non parce qu’il ne sait respecter les convenances devant un inconnu, mais parce que moi aussi j’étais dans le public quand son amoureuse a joué dans le plus simple appareil… Lorsque la scène est encore présente à mon esprit, qui plus est… ne voyez-vous pas, cher lecteur, ce que ces marques d’affection peuvent avoir de pornographique ? Si j’ai pu avoir, ne serait-ce qu’une minute, des pensées indécentes, vous admettrez que ce n’est pas de ma faute…
Mais, je ne suis pas assez bête tout de même pour laisser des gens se donner de l’amour sous mes yeux, tandis que moi, je ne sais ni où ni avec qui je dormirai cette nuit…
Madame l’Adjudante est partie se cacher, mais sa fille doit pouvoir expliquer ses crises de folie :
– Vous savez, monsieur, ma mère n’a pas de chance. Pourtant, elle était assez aisée quand elle était jeune, mais maintenant c’est tout le contraire. Si elle est folle, c’est justement à cause de la pauvreté. Si elle est aussi cruelle avec moi, c’est parce qu’elle voit tous ces enfants métis qui ne feront jamais rien de leur vie. C’est moi qui paie pour ces bons à rien !
– J’aimerais savoir précisément pourquoi votre mère, à l’époque où elle vivait encore à Viet Tri, a eu cette idée étrange de s’assurer le monopole. D’après ce qu’on m’a raconté, aucune fille qui venait d’ailleurs ne pouvait trouver de maris.
Elle s’empresse d’expliquer :
– Mais c’était une bonne idée justement ! Ce n’est pas que ma mère se croit meilleure que les autres, ce n’est pas de la vantardise, contrairement à ce que tout le monde dit. La raison, c’est que dans ce métier d’épouse (voilà encore ce métier, hélas !) on voit toutes sortes de choses ignobles. Il y a beaucoup de filles sans aucune morale, qui ne respectent jamais l’honneur de la profession. Elles épousent n’importe qui, elles prennent ce qu’on leur donne sans se poser de questions. Et puis elles passent leur temps à se dénigrer, à s’enlever le pain de la bouche. Tenez par exemple, pour une personne comme moi qui veut maintenir un prix élevé, si d’un seul coup une fille débarque de nulle part avec sa pancarte de promotion exceptionnelle, je n’ai pas le droit d’être énervée ?
Je me contente de sourire. Satisfaite, elle ajoute :
– Mais les gens sont vraiment trop méchants. Ils ironisent : si elle est pauvre, c’est pour payer sa méchanceté dans le temps. Rien que d’y penser, ça me dégoûte !
Eh bien, mademoiselle, ce n’est pas beau de mentir ! Même si j’admire ce dévouement pour votre mère, je n’oublie pas que, pour elle, le souci de « relever l’industrie » venait loin derrière celui de « relever les enveloppes ».
Il y a huit ans en effet, les filles qui arrivaient à Viet Tri les mains vides n’avaient aucune chance de trouver un mari. Même celles qui y suivaient leurs époux, si elles refusaient d’obéir à l’Adjudante, ne risquaient pas de s’éterniser.
Personne n’a jamais vraiment compris ses « tuych »…
Mais c’était sans compter sur… la loi des compensations.
Un jour, elle a rencontré madame la Caporale François venue avec son mari :
– Eh, tu es juste la femme d’un caporal, c’est tout, hein ! Et puis, tu pourrais être madame la Sergente ou l’Adjudante, c’est pareil. Ici, tout le monde doit passer par moi…
Et la Caporale François de répondre immédiatement à l’arrogante :
– Mais je sais très bien qui vous êtes. C’est que je viens juste d’arriver, je suis encore en pleine installation, alors je n’ai pas trouvé le temps de venir vous saluer. Je vous prie de me pardonner.
Madame l’Adjudante était assez satisfaite. Assez seulement, car la Caporale avait les mains vides et insolemment jointes dans le bas du dos qui plus est. Ne voyant pas de « présent », elle s’est mise à pester :
– Oh, mais tu peux toujours me saluer, c’est pas interdit ! Mais tu dois bien connaître les usages, non ? Tu veux peut-être savoir de quel bois je me chauffe ? T’as l’intention de rester ou pas ?
– Bien sûr, tiens ! C’est vous qui voulez partir !
Madame la Caporale s’est précipitée sur elle en brandissant un marteau de belle taille.
Un trône en or, d’un coup renversé.
Je me l’imagine facilement : une grosse femme à large face comme un couvercle de boîte à offrandes, assise près d’un coffret de bétel rempli de fleurs parfumées, qui commande toutes les épouses de Viêt Tri.
Une vieille dame maintenant, qui traîne sa débilité dans une blouse de coton à manches larges défraîchie, qui passe ses crises de violence à battre sa fille après l’avoir déshabillée.
¶¶¶
– Alors, vous êtes heureux ?
Hector, très étonné :
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Éprouver de l’affection pour quelqu’un, c’est un bonheur. Surtout quand l’affection devient de l’amour. Vous aimez quelqu’un qui vous aime aussi, alors si ce n’est pas le bonheur…
Il se lève pour me serrer la main et d’un air grave :
– Si le bonheur c’est ça, alors oui, je suis très heureux. Et je vous informe que ma fiancée est maintenant ma femme. D’ailleurs, c’est notre nuit de noces.
Et moi, interloqué :
– Aussi vite ? Comment avez-vous fait ?
– Quand j’ai vu qu’elle avait une mère aussi cruelle, j’ai eu tout de suite pitié. Alors j’ai décidé qu’elle serait ma femme.
J’en suis presque ému. Je suis content pour cette malheureuse femme qui souffre tellement dans son cœur et dans son âme. J’admire ce soldat qui peut s’émouvoir devant un spectacle affligeant.
Je commence à rêver… La femme n’est pas animée par l’argent, l’homme ne se contente pas d’acheter des plaisirs charnels. Autrement dit, de toute mon enquête, c’est le premier couple que je vois s’épouser par amour.
– Et en plus, aujourd’hui c’est mon jour de solde.
Ce fut son dernier mot. Ce fut aussi, hélas, la fin de mes illusions.
Mais quel idiot ce Hector, quel idiot !
à suivre...
Rendez-vous le 7 décembre prochain pour la traduction de l’épilogue de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.
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