Voici la traduction intégrale du huitième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
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VIII — Le Génie des Monts et le Génie des Eaux1
Mais enfin ! Que peut-elle avoir de commun, madame la Garde-forestière, avec la My Nuong du poète Nguyen Nhuoc Phap, cette femme que « maints hommes subjugués chantaient dans leurs poèmes »2 , pour qu’Hector et son camarade de régiment, mais aussi rival en amour, en viennent à souiller leur honneur et se traiter de tous les noms d’animaux ?
Assis les bras croisés très poliment dans un coin de la pièce, je parviens, je ne sais comment, à ne pas entrer dans leur collimateur. Mais c’est dans la nature des choses, en fait. Ils sont bien trop occupés à gagner le cœur de My Nuong pour me soupçonner d’être l’amant de madame la Garde-forestière.
En outre, ce n’est pas notre première rencontre avec Hector.
La première, sous ce même toit, alors qu’il venait déposer son cœur aux pieds de sa dame, m’a permis d’avoir une conversation très cordiale avec lui.
Apprenant que j’écrivais pour un journal en vietnamien, il m’avait rendu ma carte de presse avec beaucoup de courtoisie et demandé aussitôt si l’assassinat de Barthou et d’Alexandre 1er à Marseille n’avait pas provoqué de réactions dans le gouvernement français. Au courant de l’affaire par les dépêches d’agence, je lui en ai fait un bref compte-rendu avant de le laisser à son conciliabule amoureux. Quand je lui ai parlé de mon enquête sur le pauvre sort des enfants métis, il a applaudi mon initiative et condamné vigoureusement l’indifférence de nombreux légionnaires. N’ayant ni femme ni enfant, ses accusations m’ont semblé d’autant plus sincères. Ayant su rester au-dessus de tout soupçon la première fois, ma présence chez madame la Garde-forestière ne présente aujourd’hui aucun risque. Si je dois encore rester sur mes gardes malgré tout, c’est avec le rival. Pour le moment, les deux partis continuent librement leur querelle, comme si je n’étais pas là.
Ils s’expriment dans un mauvais français et il me faut écouter très attentivement pour comprendre, non sans surprise, que le titre d’époux revient au rival d’Hector, un légionnaire assez âgé qu’il appelle d’une façon fort méprisante le chameau. D’ailleurs, ce chameau victorieux est aussi un sale juif.
Devant la lutte entre le Génie des Monts et le Génie des Eaux, My Nuong conserve un calme difficile à décrire, avec ce même je-m’en-foutisme, cette même impartialité froide qu’affichait son père, le roi Hung Vuong.
Hector sait rester poli :
– Je trouve ça bizarre quand même, si tu permets. Je suis venu discuter avec elle une semaine avant toi. Et cette femme, oui cette femme-là précisément, elle m’a fait une promesse. Et voilà le résultat !
Le vieux légionnaire contracte son visage pour se forcer à rire. Vous avez certainement déjà rencontré, chers lecteurs, un visage comme celui que je voudrais décrire : la face hérissée de poils, les cernes qui pendent sous les yeux, les lèvres d’un blanc très pâle et les dents gâtées, un visage triste au repos et grimaçant quand il lui prend de rire.
– Non, non, non ! Je suis venu il y a cinq jours, pas plus, et cette femme-là m’a dit qu’elle était d’accord pour m’épouser. Et à chaque fois que je suis venu, t’étais jamais là. Alors maintenant, crois-moi, le mieux c’est que tu t’en ailles. Et pour ta gouverne, elle vient d’accepter 10 piastres de ma part.
Hector se tourne vers madame la Garde-forestière et avec un sourire douloureux :
– Mais alors, ça rime à quoi tes promesses ?
La réponse de madame la Garde-forestière relève du genre comique :
– Sê ba ma phốt, nét si bá ? Uầy, moa bờ rô mét a vu tú đơ, mè lúy viêng a văng vù ê a lô se mon ma ghi ! Vu dết dơn ê bố cu gia lu, moa ba ù loà ! (C’est pas ma faute, n’est-ce pas ? Ouais, moi promettre à vous tous deux, mais lui vient avant vous et alors c’est mon mari ! Vous êtes jeune et beaucoup jaloux, moi pas vouloir !)
Hector crache par terre pour bien exprimer son mépris. Il allume une autre cigarette, puis revient vers son rival :
– Tu me l’as prise sous le nez, espèce de chameau !
Mais le « chameau », plein de sagesse, se contente du même rire forcé, puis demande :
– C’est la première fois que je te vois, alors quand est-ce que j’aurais pu te voler ? Tu es jeune, encore bien naïf.
Hector irrité, d’une voix encore plus méprisante :
– Parfaitement ! Je suis encore très jeune, moi, j’ai pas ton expérience ! J’ai surtout pas la chance d’être né à Vienne et de connaître les charmes de la Capitale de l’Amour. Alors c’est la première fois que je suis jaloux, moi.
C’est là que le chameau se départit de son calme :
– Sale type ! Tu veux insinuer quoi ? Que chez moi j’étais cocu et qu’en arrivant ici, je m’accroche à une femme dès que j’en trouve une ? Eh ben, tu te trompes ! J’en prends une comme je prendrais une domestique, c’est tout ! Parce que, tel que tu me vois, je suis pas du genre à laisser une femme me pourrir la vie !
Eh bien ! On peut dire que le vieux soldat ne prend pas de gants avec madame la Garde-forestière.
Ne trouvant plus rien à dire, Hector tire un billet de son portefeuille, le pose sur la table. Et s’adressant au couple :
– Bon, ça va ! Voilà 1 piastre pour toutes les fois où vous m’avez offert le café. Payez-vous avec !
Puis, prenant son chapeau, il sort… sans saluer personne. Mais arrivé sur le seuil, il se retourne :
– Tous mes vœux de bonheur au fait ! Et à ce propos, permets-moi de te présenter ce jeune Annamite, c’est un journaliste. Il se fera un plaisir de célébrer votre belle union !
Moi qui mûrissais l’intention de partir, je vais être obligé de rester…
¶¶¶
J’ignore si le vieux soldat a accordé de l’attention à cette dernière pique d’Hector, mais il m’a demandé s’il pouvait ôter son uniforme, puis invité à rester pour discuter un peu, mais seulement après avoir « cassé la croûte ». Après les propos bien sournois du jeune, je me sens obligé d’accepter. Si l’ancien veut feindre l’ivresse pour m’agonir, j’aviserai…
Madame la Garde-forestière a envoyé un de ses enfants chercher du pain, elle allume une lampe à alcool, prend un pot de beurre, quelques œufs et des tranches de saucisses qu’elle pose sur la table. Elle commence à préparer le repas.
Notre conversation devient plus chaleureuse, grâce au fumet des victuailles et surtout à l’alcool qui… le relève.
– Comme il faut apporter de l’argent pour se marier, est-ce que vous trouvez que ce genre d’union ressemble à un commerce ?
Je tourne ma langue sept fois avant de répondre :
– Mais alors dans ce cas, le mariage a toujours été un commerce dans mon pays ! Vous savez sans doute que la plupart des gens d’ici respectent encore les vieilles coutumes, donc c’est rare qu’ils se marient par amour. Vous ne verrez jamais un jeune couple, après les fiançailles, autorisé à se parler ouvertement pour jauger leurs caractères, comme en Europe. De fait, accepter les cadeaux d’un homme, pour ensuite devenir son épouse, ne revient-il pas à se vendre ? Vos 10 piastres de tout à l’heure, si je les considère selon le point de vue de mes compatriotes, sont les cadeaux offerts par la famille du fiancé. C’est aussi simple que cela, alors ne craignez pas que je me moque de vous. Pour pouvoir le faire, il faudrait que je critique mon propre pays d’abord.
Il n’en fallait pas plus pour contenter mon vieux légionnaire, qui n’en finit pas de hocher sa tête toute blanche. Le cou d’un soldat ne soupçonne pas l’honneur qui lui est fait de jouer le cou d’un député annamite.3
Mais, je dois reconnaître que je l’ai bien… abusé. Je poursuis :
– Au sujet du mariage, j’ai lu certaines pensées très amères, mais en même temps très justes, d’un philosophe européen. Malheureusement, je ne me rappelle plus son nom (et pour cause, puisque je suis en train de le fabriquer de toutes pièces !), mais voici dans les grandes lignes ce qu’il écrit : « Qu’ont-elles de si méprisable, les prostituées ? Pourquoi sont-elles condamnées par toutes les sociétés, quelles qu’elles soient ? Si l’on y regarde de plus près, pour épouser une femme de très bonne famille, nous autres les hommes devons débourser des sommes considérables. En plus de cette dépense initiale, il faut naturellement les accueillir sous notre toit. Si l’on fait le calcul pour une vie entière, cela représente beaucoup d’argent. Alors qu’avec une prostituée, l’épouse d’une nuit en quelque sorte, la somme dépensée reste modeste. Finalement, qu’elle soit d’une nuit ou de toute une vie, une femme ne fait jamais que se prostituer. Alors, en quoi les prostituées d’une vie devraient-elles se croire supérieures aux autres ? » Vous voyez ? Si l’espèce humaine est ainsi mauvaise, en Orient comme en Occident, dans les pays civilisés comme dans les pays arriérés, si vous êtes comme moi et que je suis comme vous, alors à quoi bon l’éloge ou la critique ?
Mince ! Le légionnaire est fou de joie ! Il me saisit la main et la secoue, secoue, jusqu’à m’en luxer l’épaule !
L’épouse a fini de préparer le repas et son petit vient de rapporter le pain. Nous nous attablons avec beaucoup de solennité.
Mais, je vous en prie, chers lecteurs, n’allez pas me soupçonner d’avoir tout inventé pour gagner un repas. Je devais me montrer habile, si je ne voulais pas laisser à Hector le plaisir de nous jouer un vilain tour !
Maintenant, le mari ― le jeune marié devrais-je dire ! ― peut laisser libre cours à son bonheur :
– Vous savez ce qui me plaît le plus, c’est que je peux faire confiance à ma femme. Entre un vieux fatigué comme moi et un beau jeune homme, c’est moi qu’elle a choisi. Ça suffit pour me prouver qu’elle est fidèle.
Cette dernière phrase me rappelle le moment où madame la Garde-forestière critiquait Hector pour sa jalousie. Voici la réponse que j’obtiens :
– La première fois qu’il vous a vu ici, il vous a tout de suite parlé amicalement, n’est-ce pas ? Eh bien à sa deuxième visite, il n’a pas arrêté de m’interroger sur vous ! J’ai été obligée de tout expliquer dans les détails. Une femme comme moi ne prendrait jamais un amant jeune comme vous… Et lui-même, il l’a dit : « c’est sûr qu’une personne instruite et de la haute société (?)4 ne risque pas de venir dans un endroit pareil, surtout pour chercher des pauvres filles dans ton genre. » Alors, je croyais qu’il avait compris. Mais non, la fois d’après il a encore fallu que je lui dise si vous étiez encore là ou rentré à Hanoï. Finalement, j’en ai eu marre et je lui ai dit franchement : « dites donc, si vous voulez m’épouser, faites la demande, mais ce n’est pas à moi de vous prier ! On n’est pas encore mariés que vous commencez déjà à être jaloux ! »
– Mais c’était osé d’accepter la demande des deux hommes en même temps !
Elle rit, puis me demande innocemment :
– Et alors ? Qu’est-ce qu’il y a de si terrible ?
Je ne m’y attendais pas ! En fait, dans cette industrie du mariage, les gens ne cherchent pas à dissimuler la saleté sous une couche de vernis. Ils n’essaient plus de sauver les apparences. Tout à fait comme dans cette chanson populaire :
J’étale les gâteaux sur le van
Si je te conviens, je les vends
Si tu me conviens, tu les prends
Madame la Garde-forestière ajoute :
– Mais chaque fois que l’autre est venu discuter du prix, je l’ai bien prévenu que je l’épouserais seulement si personne n’apportait l’argent avant lui !
¶¶¶
On peut dire que la vie est belle désormais pour madame la Garde-forestière. Pendant qu’elle fait la vaisselle, qu’elle remplit son rôle de maîtresse du logis, son seigneur appelle ses trois enfants, nés de deux lits précédents, pour les serrer dans ses bras, puis il prend le plus petit sur les genoux et l’embrasse avec affection.
Madame la Garde-forestière n’est-elle pas heureuse ainsi ?
Difficile de répondre. Son visage est tellement impassible qu’il semble « lisse comme la pierre, solide comme le bronze »5. Surtout pour une jeune mariée, et au soir de ses noces, l’absence de tout sentiment, cet air de « général sans peur » que montre le visage de Tu Hai quand il meurt debout, sont particulièrement désagréables à regarder !
Je repense à la scène où madame la Garde-forestière s’est fait battre par son mari allemand : son visage montrait la même impassibilité. À l’Ouest, rien de nouveau !
Je me lève et serre la main du mari. Puis, m’adressant à sa femme :
– Permettez-moi. Je vous souhaite cent ans de bonheur avec votre mari !
Elle répond en riant :
– Même si on s’entend bien, on n’ira pas au-delà de trois ans. Après, il devra repartir et à ce moment-là, il faudra songer à se remarier !
à suivre...
Rendez-vous le 30 novembre prochain pour la traduction du neuvième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.
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- Le titre de l’épisode reprend celui d’un conte en vers du poète Nguyen Nhuoc Phap paru en 1935. Dans ce conte traditionnel, le roi Hung Vuong ouvre un concours pour marier sa fille My Nuong. Les 2 candidats rivaux, Son Tinh (le Génie des Monts) et Thuy Tinh (le Génie des Eaux) doivent offrir les plus beaux cadeaux de mariage. Son Tinh sort vainqueur, Thuy Tinh dépité fait déferler ses eaux, mais finit par céder. Ce conte symbolise la lutte permanente des Vietnamiens contre les inondations. ↩︎
- Vers 8 du conte en vers « Le Génie des Monts et le Génie des Eaux ». ↩︎
- Voir la note 1 de l’épisode 6. ↩︎
- Ce point d’interrogation est de Vu Trong Phung lui-même, qui était d’origine sociale très modeste. ↩︎
- Vers 2521 du Truyên Kiêu, qui évoque précisément l’air du général Tu Hai au moment de mourir au combat. ↩︎
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