Auteur/autrice : Stéphane Wattier

  • A propos de L’industrie du mariage avec les Occidentaux

    Après une brève biographie de Vu Trong Phung, voici une introduction à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux qui donne des éléments de contexte et qui tente un parallèle avec certains romans de Pierre Loti.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    De l'industrie du mariage avec les Occidentaux : premier épisode du reportage publié dans l'hebdomadaire Nhât Tân en décembre 1934
    Premier épisode du reportage paru dans l’hebdomadaire Nhât Tan en 1934

    Au début du reportage De l’industrie du mariage avec les Occidentaux, VTP met en scène le motif de son enquête. Cela se passe au tribunal correctionnel de Hanoï : une jeune femme appelée à la barre déclare « exercer le métier d’épouser les Européens ». Et les deux magistrats d’échanger un sourire de connivence. C’est pour s’expliquer ce sourire que notre journaliste prend le premier train pour Thi Cau, où tout un village d’« épouses » s’est implanté près d’une caserne de la Légion étrangère.

    Que dire de ces « épouses », sinon d’abord qu’elles vivaient méprisées, au ban de la société coloniale ? Les Français les appelaient des congaï, du vietnamien con gai, qui désigne une « fille » sans connotation péjorative dans la langue d’origine. Du civil qui prenait une concubine indigène, on disait qu’il s’encongayait. Or, l’autorité coloniale rangeait ces femmes dans la catégorie des prostituées clandestines, même si elles échappaient plus facilement, grâce à leurs « protecteurs », au contrôle médical et policier1 . En somme, toutes les « filles » en contact avec les colonisateurs étaient considérées comme des prostituées en puissance2. Les Vietnamiens n’étaient pas en reste, puisqu’ils désignaient ces « épouses » du terme non moins méprisant de me tây, me signifiant « mère » et tây « occidental ».

    Mais s’agit-il d’un véritable mariage ? VTP prend soin de distinguer les unions légitimes de ces unions contractuelles qui relèvent de transactions commerciales. Ces femmes procurent, notamment aux légionnaires qui leur versent une partie de leur solde, l’illusion d’un foyer et les soins du ménage.

    Rappelons que l’Indochine n’était pas une colonie de peuplement et que les colonisateurs étaient souvent des hommes jeunes envoyés pour un séjour relativement court. D’abord encouragé par les autorités pour pallier le manque de femmes européennes et créer des contacts avec les indigènes, le concubinage sera finalement interdit pour les fonctionnaires, car il « brouille les frontières » entre colonisés et colonisateurs3. On lui préfère ainsi la prostitution, moins compromettante pour le prestige de l’homme blanc4.

    Ce qui préoccupe également les autorités coloniales, ce sont les enfants nés de ces unions à durée déterminée. Que faire de ces êtres « hybrides », ni français ni vietnamiens, « à moitié civilisés » ? Le reportage de VTP se fait l’écho de cette préoccupation. Les métis sont d’ailleurs les seules personnes à susciter une certaine compassion chez notre enquêteur, comme on peut le voir en particulier dans le cinquième épisode. Tandis que les autorités politiques s’inquiètent prioritairement du devenir politique des garçons5, on peut y lire le désarroi de la jeune Suzanne qui, ne trouvant pas sa place dans cette société coloniale, se considère comme apatride :

    « Naître métisse, c’est une vraie plaie. Les Occidentaux n’ont aucun respect et les Vietnamiens ne nous aiment pas du tout. Dans la bonne société européenne, avoir du sang annamite c’est une infamie. Et dans la bonne société vietnamienne, avoir du sang français, ce n’est pas un honneur. »

    On voit que notre reporter s’est engagé dans une enquête on ne peut plus sensible. Il se proposait d’évoquer trois catégories d’épouses, classées selon le prestige : au premier rang celles qui s’unissent aux civils, puis aux soldats coloniaux — officiers de préférence — et enfin aux légionnaires. Il décide de commencer par « le bas de gamme ». Comme l’indique le titre du reportage, il s’agit de décrire une industrie, terme qui présente en vietnamien comme en français une certaine polysémie : au sens moderne se superpose le sens ancien d’habileté, d’ingéniosité. Le journaliste explore ainsi le concubinage des légionnaires dans ces deux grands aspects : l’activité économique d’une part, avec une description minutieuse des règles qui régissent les transactions ainsi que des rapports de domination et d’autre part, les trucs et astuces que se transmettent des générations d’épouses pour se faire respecter de leurs « maris ».

    Comme on pouvait s’y attendre avec un auteur comme VTP, loin de l’exposé impartial d’une économie et d’une technique, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux tourne rapidement à la satire, à renfort de saynètes dévoilant les ficelles peu ragoûtantes du « métier ». Le censeur, sachant lire entre les lignes, n’y a pas vu que du feu. Cette description des unions arrangées entre Annamites et Occidentaux ne serait-elle pas une manière de ridiculiser la collaboration franco-vietnamienne, cette politique si chère au gouverneur de l’Indochine Albert Sarraut ? Serait-ce une représentation sournoise du monde colonial et de son absence d’harmonie ? Pas question donc de laisser ce journaliste « se moquer du monde impunément ». Et puis, passe encore pour les légionnaires, mais va-t-on laisser ce gratte-papier « salir l’image des familles franco-vietnamiennes » de rang supérieur ? Dans l’épilogue, on voit le journaliste en butte à un « courrier des lecteurs » à mesure plus menaçant conclure qu’il est plus sage de ne pas persévérer. Et tant pis pour le sourire des magistrats !

    En dépit de sa brièveté, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux a le mérite de combler un manque. En effet, ces concubines étant classées dans la prostitution clandestine, nous l’avons vu, ce sont souvent des rapports émanant des autorités coloniales qui les évoquent, dans le cadre de la lutte contre les maladies vénériennes. D’autre part, la littérature coloniale qui fait de la concubine indigène un sujet de prédilection ne fait qu’imposer davantage le point de vue exclusif des colonisateurs. Gageons que la plupart de ces écrivains ne passeront le mur du son qu’est la postérité… à l’exception toutefois d’un Immortel, Pierre Loti, élu à l’Académie française par une petite majorité contre… Émile Zola.

    Todorov a bien montré6 qu’il n’y a pas qu’un seul Mariage de Loti, mais plutôt trois ou quatre. Dans trois de ces romans, l’auteur reprend le même schéma narratif : un officier de marine fait escale dans un pays lointain et, pour tromper son ennui, se « met en ménage » avec une autochtone, qui se voit toujours, comme dans notre reportage, rejetée par les siens d’une manière ou d’une autre. « Collectionneur d’impressions », il ne pense qu’à son seul plaisir, faisant rimer exotisme et érotisme. Sous le regard unique du narrateur, qui se déclare « morganatiquement marié », ces femmes sont réduites à des objets décoratifs. Dans Madame Chrysanthème par exemple, le narrateur à peine débarqué à Nagasaki charge un « agent pour croisement de races » — rouage indispensable dans cette industrie du mariage — de lui trouver une mousmé. La contractante, sous le regard ironique de Loti, apparaît comme « un jouet bizarre et charmant », avec son air à la fois « ouistiti » et « bibelot d’étagère ». Dans Le roman d’un Spahi, où le simple soldat colonial, moins esthète que l’officier de marine, se rapproche davantage des légionnaires de notre reportage, on retrouve cette même supériorité de l’homme blanc : sa concubine Fatou-Gaye, « il la considérait, du reste, comme un être inférieur, l’égal à peu près de son chien jaune. » Et le même constat que l’incompréhension entre les races est insurmontable, ce qui arrange « nos organisations européennes » en mal d’exotisme, même sombre : « il ne se donnait guère la peine de chercher à démêler ce qu’il pouvait bien y avoir au fond de cette petite âme noire ».

    En somme, dans tous ces romans de mariage, « la femme comme le pays étranger se laissent désirer, diriger, quitter ; nous ne voyons à aucun moment le monde à travers leurs yeux. La relation est de domination, non de réciprocité. »7 Dans une optique de littérature comparative, ce reportage pourrait alors se lire, pour le lecteur français d’aujourd’hui, comme une sorte de « réplique » aux mariages de Loti : des voix d’épouses d’Occidentaux — dommage que notre journaliste n’ait pu compléter la gamme — enfin se font entendre… pour le meilleur et pour le pire !

    À propos du texte

    Le reportage est publié initialement dans l’hebdomadaire hanoïen Nhât Tân (Un jour nouveau), en huit livraisons du 5 décembre 1934 au 23 janvier 1935. Sous la menace de sanctions judiciaires, l’auteur renoncera à poursuivre son enquête.

    Le texte est republié en volume en mai 1936, aux éditions Phuong Dông à Hanoï. Il comprend neuf sections ou épisodes et un épilogue. C’est la dernière édition revue et corrigée par l’auteur lui-même, avant son décès trois ans plus tard. Les éditions ultérieures étant amputées de certains passages, c’est cette édition en volume originale, disponible à la Bibliothèque nationale de France8, qui a servi de référence pour la présente traduction.

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    Rendez-vous le 5 octobre prochain pour la traduction du premier épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux. 

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    1. Isabelle Tracol-Huynh, « Désir et répulsion, les prostituées du Tonkin », in La colonisation des corps : De l’Indochine au Vietnam, Vendémiaire, 2014, page 223. ↩︎
    2. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    3. Isabelle Tracol-Huynh, « Encadrer la sexualité au Viêt-Nam colonial : police des mœurs et réglementation de la prostitution (des années 1870 à la fin des années 1930) », Genèses, 86(1), [En ligne], Juin 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2012-1-page-55?lang=fr ↩︎
    4. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    5. Ibid. ↩︎
    6. Tzvetan Todorov, Nous et les autres : La réflexion française sur la diversité humaine, Points Essais, 1992. ↩︎
    7. Ibid. ↩︎
    8. Une version numérisée de cette édition originale est consultable et peut être téléchargée sur Gallica. ↩︎
  • Portrait d’un colonisé : Vu Trong Phung (1912-1939)

    Nous commençons cette « campagne » de traduction de L’industrie du mariage avec les Occidentaux par un portrait de son auteur : Vu Trong Phung.

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    Vu Trong Phung
    En ces temps-là, la carte de contribuable indigène tenait lieu de pièce d’identité.

    Vu Trong Phung naît en 1912, d’un père électricien automobile et d’une mère couturière à domicile. La famille occupe un minuscule logement à Hanoï, rue des Changeurs (actuelle Hàng Bạc), dans le vieux quartier. Quand son père décède, VTP vient d’avoir sept mois, avec, dit-on, la tuberculose pour seul héritage. Sa mère, qui ne se sera jamais remariée, subvient seule désormais aux besoins de la famille.

    « Je m’incline lorsque vous, messieurs, vous déclarez plus instruits que moi. »

    Si Vu Trong Phung peut tout de même aller à l’école, c’est qu’en 1917 le Règlement général de l’instruction publique instaure la gratuité de l’enseignement primaire « franco-indigène ». Les élèves y apprennent des rudiments de français et le quôc ngu, l’écriture romanisée du vietnamien que les autorités coloniales ont imposée définitivement. C’est en effet la première génération qui n’apprend plus les idéogrammes : les ultimes concours mandarinaux se tiennent en 1919. Une génération coupée de ses racines littéraires, qui ne pourra lire ses classiques qu’en traduction. Qui se verra obligée de défendre et illustrer la langue vietnamienne. Cette génération ne se le fera pas dire deux fois.

    En attendant, la société coloniale voue plutôt notre écrivain aux fonctions subalternes. C’est en vain que sa mère sollicite une bourse pour le Collège du Protectorat. Privé d’enseignement secondaire, contrairement à la plupart de ses futurs confrères, dont certains ne manqueront pas de le lui rappeler, il doit se résoudre à la vie active.

    « Ce secrétaire arrivé qui porte médailles, cet arriviste qui amène sa femme chez son patron tel un entremetteur. »

    L’enseignement primaire fournissait chaque année son lot de « gratte-papier », réduits à parcourir les annonces à la recherche d’un emploi dans l’administration ou un établissement de commerce. C’est ainsi que l’on retrouve Vu Trong Phung, dès 1926 ou 1927, à la réserve des Grands Magasins Réunis (l’actuelle galerie commerciale de luxe Tràng Tiền Plaza), une sorte de Bon marché où l’on trouve « tout, absolument tout ce que l’on peut désirer », si l’on en croit L’Avenir du Tonkin du 11 décembre 1926.

    Dans un reportage publié en février 19351, Vu Trong Phung revient sur cette expérience en affichant un mépris sans équivoque pour ses anciens collègues :

    « J’aimerais les rencontrer, ceux qui décident d’embrasser la carrière alors qu’ils pourraient très bien faire autre chose, car on ne soupçonne même pas à quel point ils sont ignobles. Je leur demanderais pourquoi ils sont heureux… d’où peut bien leur venir cette morgue. »

    Un seul de ces gratte-papier sort du lot : le petit secrétaire à la fois brimé par ses supérieurs français et moqué par ses compatriotes, parce que pauvre et de faible constitution. Notre reporter raconte qu’il cesse de mépriser cette victime le jour où elle se venge en ridiculisant ses bourreaux dans une feuille satirique diffusée dans les couloirs. Puis, en juin 1930, il découvre à la une du Petit Parisien, dans un reportage de Louis Roubaud 2 que le même petit secrétaire est devenu entre-temps le chef de la police du parti nationaliste et que, jugé coupable d’une vingtaine d’exécutions, il est condamné à la peine capitale. L’admiration de Vu Trong Phung pour cet être chétif résolument décidé, au péril de sa vie, à « faire autre chose » n’échappe pas aux autorités coloniales qui ordonnent la fermeture immédiate du journal.

    « la littérature injuriant la vie, le réalisme français à son apogée, celui de Flaubert et de Maupassant. »

    Pas question donc pour Vu Trong Phung de persévérer dans ce milieu auquel le destinait l’école franco-indigène, même s’il choisit une voie moins périlleuse que l’action révolutionnaire, le tranchant de la censure plutôt que la guillotine. Le futur traducteur de Lucrèce Borgia poursuit son apprentissage du français en autodidacte, lisant et traduisant. Ses auteurs de prédilection : Balzac, Zola, Flaubert et surtout Maupassant auquel il fera allusion dans son œuvre à plusieurs reprises. Mais également Colette, Jean Richepin et Victor Margueritte.

    Le 29 mars 1929, il passe une visite médicale. Il mesure 1,61 m pour 48 kg. Le tuberculeux, qui n’a plus que dix années à vivre, est pour l’instant déclaré en bonne santé.

    En 1930, on le retrouve typiste à l’Imprimerie d’Extrême-Orient (IDEO). Je l’imaginerais bien profitant de la machine pour taper ses premières nouvelles qu’il destine au journal Ngo Bao. Frappé par leur réalisme cru, d’une hardiesse peu commune à l’époque, son rédacteur en chef, Tam Lang, décide de les publier. En janvier 1931, la nouvelle Thu doan (La combine), créé une onde de choc. Vu Trong Phung y évoque le harcèlement sexuel d’un directeur français envers son secrétaire vietnamien.

    « Je suis journaliste. Je me promène à droite et à gauche et quand je vois quelque chose qui m’intéresse, je l’écris. »

    Selon Tam Lang, Vu Trong Phung lui aurait confié ses frustrations de gratte-papier dans l’ambiance délétère à l’IDEO et son envie de devenir journaliste. Il lui trouve un poste de secrétaire au conseil d’administration du Ngo Bao. C’est pour un jeune homme de dix-huit ans la meilleure école pour se former. Alors en plein essor, ce journal dirigé par un « retour de France » aura marqué son époque par son modernisme et sa mise en page à l’occidentale 3.

    VTP continue à publier dans ses colonnes, notamment une série d’articles d’où se dégagent des conceptions littéraires qui apparaissent rétrospectivement comme essentielles dans son œuvre. D’une traduction informative de la préface à Pierre et Jean, il retient que l’écrivain réaliste ne se contente pas de calquer la réalité, chaotique par nature : il sélectionne et agence soigneusement les faits pour donner l’illusion de la réalité. Selon un autre article consacré au personnage du théâtre romantique, il ne s’agit pas de peindre des caractères, mais des personnes dans toute leur complexité. Dans sa traduction libre de la préface à Chanson des gueux de Jean Richepin, il fourbit ses arguments pour une séparation de l’art et de la morale, qui pourront lui servir contre ses accusateurs.

    Qui ne vont pas tarder à se manifester. Ses ennuis commencent en mars 1932 : suite à la publication d’une nouvelle — on ignore laquelle —, VTP comparaît devant le juge Morché pour outrage aux bonnes mœurs. S’il écope finalement d’un sursis, l’affaire doit être assez grave, puisque sa collaboration avec le Ngo Bao prend fin et qu’il se fait discret pendant plus d’un an.

    Carte de presse délivrée par le Nhât Tân en 1933

    Un jour nouveau (Nhât Tân), tel est le nom de l’organe qui lui fournit une nouvelle carte de presse en septembre 1933. Il y publie son premier reportage, Cam bay nguoi (Le piège), qui traite des maisons de jeu clandestines à Hanoï. Pour une autre enquête parue l’année suivante, Ky nghê lây Tây (De l’industrie du mariage avec les Occidentaux), il se verra consacré « roi du reportage au Tonkin ».

    Le mois de janvier 1935 voit l’abolition de la censure, mais uniquement préalable, des organes de presse en langue vietnamienne. VTP navigue ainsi de journal en journal, au gré des amitiés et des fermetures, mais avec la même précarité du rédacteur payé à la ligne.

    36, chiffre faste pour les Vietnamiens, en particulier pour notre journaliste que l’on dit féru d’horoscope, apparaît comme son « annus mirabilis ». Non pour l’avènement du Front populaire qui nourrit en Indochine bien des espoirs, très vite déçus. Mais pour sa productivité : il n’écrit pas moins de quatre romans (dont Sô do, le seul traduit en français par Le fabuleux destin de Xuan le Rouquin), un long reportage en immersion dans le milieu des domestiques, sans compter des articles et des nouvelles. La plupart de ces textes sont écrits dans l’urgence, en prise directe avec l’actualité.

    En 1937, il concentre ses investigations sur la prostitution, avec un roman (Faire la putain) et un long reportage consacré au dispensaire antivénérien de Hanoï. Régulièrement attaqué pour certains passages de son œuvre jugés obscènes, il aurait confié en avoir assez d’être traité de pornographe, lui qui serait capable d’écrire sur des sujets « nobles » comme les autres, ce qu’ils seraient bien forcés de reconnaître un jour.

    En mars 38, il épouse Vu My Luong, fille de commerçants modestes. Ils ont une fille en 1939. On ne sait depuis quand sa tuberculose s’est aggravée, mais, aux funérailles du poète Tan Da en juin de la même année, il paraît fantomatique. Un médecin lui aurait conseillé l’opium pour soulager son mal et prolonger son existence.

    VTP meurt le 13 octobre.

    « Une société en décomposition, comme on ne l’a encore jamais vue dans notre histoire. »

    Observateur acerbe et mordant de son époque, on a pu comparer VTP à Balzac, mais à Zola aussi bien. Comme l’auteur de La curée, il voit ses contemporains obnubilés par la chair et l’or. « La rencontre entre l’Est et l’Ouest a puissamment influencé notre vie matérielle », au point que le dieu Argent a supplanté les génies séculaires sur les autels. Tandis que les nouveaux riches, souvent acoquinés avec le colonisateur, s’adonnent au consumérisme, les paysans se laissent attirer, butés comme des papillons de nuit, par les lumières de la ville. Notre journaliste décrit l’errance qui les mène sur un marché aux domestiques, où des nourrices s’examinent comme des vaches à lait.

    La ruée vers l’or conduit de nombreuses jeunes femmes à vendre leur chair. VTP fait les comptes : avec 5 000 prostituées pour une population de 180 000, Hanoï surpasse en proportion la capitale française ! À voir toutes ces annonces de garnis, toutes ces réclames pour le traitement des maladies vénériennes, « au voyageur qui arrive par le train de nuit, Hanoï apparaît, à s’y méprendre, comme un immense… bordel à ciel ouvert. » Dans son roman le plus connu, c’est comme vendeur à la criée de potions contre la blennorragie que le fameux Xuân le rouquin fait ses débuts. D’ailleurs, les traducteurs ont-ils saisi toute l’ambiguïté du titre ? Le sens littéral de So do, « numéro rouge », s’il désigne la bonne aventure qui entraîne le personnage (aux cheveux « rouges ») dans une ascension fulgurante à Hanoï, ce même « numéro rouge » servait également à marquer les maisons closes 4, en vue de les distinguer des habitations qui portaient, comme en France, une plaque bleue.

    VTP s’en prend également à la femme adultère, n’hésitant pas à faire affirmer un de ses personnages que « les cornes du cocu sont le signe de la civilisation ». Pour notre moraliste, le coupable est tout trouvé : c’est l’Occident qui outrage les mœurs et sape l’autorité familiale. Ce qu’Il ne saurait faire sans une certaine complaisance de ses compatriotes, dont les auteurs du Groupe littéraire autonome (Tu Luc Van Doan) qu’il tient pour germes responsables, rien que cela, d’une épidémie de bovarysme ! Ces propagandistes de la civilisation et du progrès, sous prétexte de libérer la femme du carcan confucéen, ne feraient que flatter sa concupiscence, la conduire à la dépravation en lui inculquant les fausses vertus de l’amour romantique.

    « Je suis très conservateur, vous savez, surtout au sujet des femmes. »

    Selon un proche, l’écrivain Lan Khai qui lui a consacré une monographie, VTP portait encore en 1934 la tenue traditionnelle : « tunique de soie, turban de gaze avec l’idéogramme Humanité lui tombant sur les sourcils ». Elle lui seyait si mal — mais ni plus ni moins que le veston — qu’il s’attirait les moqueries de ses confrères. Notre écrivain n’est pas en reste, qui ne cesse de railler l’occidentalisation de la forme — au détriment de l’esprit —, de ces jeunes femmes maquillées bouche en cœur, portant tuniques à la mode.

    Un conservateur, VTP ? Il tient à préciser : il n’est pas contre l’occidentalisation, si elle ne se limite pas à la perversité des mœurs. L’individualisme ? Il a déjà gagné la lutte, mais tant qu’il ne bouleverse pas l’ordre familial et social ! La libération de la femme ? Très bien, tant qu’elle continue à assurer son rôle dans la famille ! Des propos qui ne sont pas sans rappeler les propositions du nationaliste Phan Bôi Châu 5. Si pour la critique vietnamienne le cas VTP demeure « complexe » (phức tạp), il me semble qu’au moins ce souci de maintenir une certaine identité dans l’évolution, en s’appropriant l’influence étrangère au lieu de la subir, notre écrivain des années 30 le partage avec les générations actuelles.

    En attendant, cette société coloniale contrarie VTP. Mais entre deux critiques acerbes, il affirme que le rôle du journaliste n’est pas de dénigrer, mais de viser les réformes. Comme pour Albert Londres, il s’agit de « porter la plume dans la plaie ». D’indiquer la direction dans laquelle la société devrait réellement progresser. Il prône ainsi, dans un roman-reportage, l’éducation sexuelle : l’ignorance entretenue par la tradition a perdu son efficace avec les transformations sociétales en cours. Dans son reportage consacré au dispensaire antivénérien de Hanoï, il s’interroge — la censure veille toujours — sur le traitement infligé aux prostituées. Pesant le pour et le contre entre réglementarisme et abolitionnisme — écorchant au passage le conservatisme de la France — il penche pour le second : c’est l’horizon à suivre, même s’il faudra composer avec une société vietnamienne en voie de civilisation.

    Notre réformateur ne pouvait guère se targuer d’une influence comparable à celle d’Andrée Viollis, dont le reportage SOS Indochine 6 conduisit à l’amnistie de prisonniers politiques. Mais en s’extirpant, à ses risques et périls, de sa condition de petit secrétaire, l’écrivain-journaliste nous aura légué un témoignage inestimable sur la société coloniale.

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    Rendez-vous le 28 septembre pour une introduction à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux. Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam.


    1. Nghê cao giây (Le métier de gratte-papier), dont une seule livraison paraît le 9/02/1935 dans le journal Tân Thiêu Niên, avant son interdiction par les autorités coloniales. ↩︎
    2. Vietnam — La tragédie indochinoise, publié en feuilleton dans le journal Le Petit Parisien, du 10 mai au 18 octobre 1930. ↩︎
    3. Voir Peter Zinoman, Vietnamese Colonial Republican : The Political Vision of Vu Trong Phung, University of California Press, Berkeley, 2014. ↩︎
    4. Voir le reportage de Vu Trong Phung, Luc Xi (Au dispensaire des maladies vénériennes), publié en feuilleton de janvier à avril 1937, puis sorti en volume la même année. ↩︎
    5. Voir David Marr, Vietnamese tradition on trial 1920-1945, University of California Press, 1981, page 215. ↩︎
    6. Reportage publié dans les colonnes du Petit Parisien durant les derniers mois de 1931. Il sera réédité en volume en 1935 aux éditions de la NRF, avec une préface d’André Malraux. ↩︎

  • Lancement du site Lettres du Vietnam

    Bienvenue sur ce tout nouveau site Lettres du Vietnam. Son but ? Contribuer à faire connaître la littérature vietnamienne dans le monde francophone, notamment les œuvres de l’époque coloniale, que ce soit par la traduction intégrale d’œuvres, des anthologies thématiques ou encore des monographies…

    Nous commencerons, dès le 21 septembre, par la traduction intégrale d’un célèbre reportage littéraire de l’écrivain Vu Trong Phung (1912-1939) : De l’industrie du mariage avec les Occidentaux (Kỹ nghệ lấy tây).

    Après une séquence d’introduction à Vu Trong Phung ainsi qu’à son œuvre, la traduction du reportage sera publiée sur ce site en feuilleton, comme à l’époque de sa création, un épisode par semaine (tous les dimanches).

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