Après une introduction à L’industrie du mariage avec les Occidentaux, voici la traduction intégrale du premier épisode.
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
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I — Les pots cassés
Les murs de l’échoppe ont tremblé…
Devant la fureur insensée d’un type plus fort que moi, j’ai dû me lever d’un bond et reculer sur mes gardes. Tout en restant humble, car je ne voudrais surtout pas découvrir ma position : je dois avoir l’air de concéder, intimidé, soumis même, de peur que ma défensive ne provoque l’adversaire à l’attaque !
Ses menaces cinglent mon visage comme une pluie d’averse :
– Ouais ! Tous ces types essaient de nous faire croire qu’ils font du tourisme. Tous sans exception ! Mais on nous la fait pas ! S’ils viennent ici à Thi Câu tous ces jeunes fainéants, c’est pour nous voler nos femmes, ou pour d’autres combines ignobles. Et ces sales indigènes ont toujours cet air suspect que vous avez.1
Le querelleur conclut en serrant des poings d’Hercule. Sa face me rappelle certains personnages du film Big House. La barbe de quelques jours qui pointe à la commissure des lèvres et au menton lui donne cet air indomptable qu’avait Jean Valjean à son évasion du bagne.
À court de fiel apparemment, il crache à terre pour bien montrer son mépris et ramasse toute sa haine dans un regard menaçant. J’ai devant moi un tigre qui voudrait rugir. Mais face au tigre se tient mon calme impassible — une grille de fer qui le tient à distance. J’attends qu’il se lasse, puis :
– Je ne suis pas ce genre de personne qu’un mari jaloux cherche pour lui régler son affaire ! Ne vous méprenez pas.
Après un moment, il marmonne :
– Je l’espère bien. Et je vous préviens : si je vous surprends en train de faire quelque chose de malhonnête, que ce soit contre moi ou mes compagnons d’armes, je me ferai une joie de vous « servir » immédiatement !
– Entendu ! Merci infiniment.
Il se décide enfin à partir. Ses souliers claquent sur le chemin boueux, en laissant les marques d’énormes pointes de clous.
D’où peut-il bien venir ? Est-ce un Hollandais ou un Russe ? Un Italien ou un Belge ? Ou alors un Polonais ?
Je ne le sais pas, et qu’importe ? Je suis sûr d’une chose en revanche : pour qu’un légionnaire sorte de ses gonds en voyant un jeune inconnu sur son territoire, c’est certainement que sa femme (ce genre de Vietnamienne qui épouse des Occidentaux) l’a déjà trompé sérieusement. À la réflexion, ces gens ont de bonnes raisons de me suspecter. D’une part, les Européens en Indochine ont l’habitude de voir en tout journaliste indigène le membre d’une société secrète ; de même, si un homme bien habillé rôde près de chez eux, il ne peut avoir d’autre occupation que de courtiser leurs femmes !
Et d’autre part, à cause de cette… « industrie du mariage » !
Le lien qui unit les femmes de chez nous aux Occidentaux est-il réellement sincère ? Ou bien ne relève-t-il pas plutôt… même vaguement… un tant soit peu… d’une « industrie » ?
Mais avant de citer les faits qui me permettront de répondre, je voudrais rapporter quelques scènes qui ont pu faire naître dans mon esprit cette étrange question.
Hanoï, devant la cathédrale… Un matin, les cloches secouent la capitale.
Une quarantaine de voitures forment une longue file qui s’étire du parvis jusqu’à la rue Lagisquet, tel un serpent de mer monstrueux : un mariage à l’européenne. Le soleil éclatant de gaieté rehausse les tenues des grands jours. Tout ce beau monde s’accueille avec empressement et s’entraîne à l’intérieur de l’église dans un joyeux désordre. Sur un côté du perron, deux familles, l’une cent pour cent française et l’autre mixte, s’entretiennent gaiement. Seules deux personnes composent la première : l’épouse jeune, très belle et le mari déjà vieux, avec le cheveu tout blanc, l’allure imposante et prospère d’un ministre. La seconde famille comprend quatre membres : le mari français, la femme vietnamienne et leurs deux enfants (métis bien entendu) : un garçon et une fille. Nos deux aristocrates cent pour cent français serrent la main de la dame « locale » avec une déférence inattendue. Le rire franc de cette dernière, son français impeccable et sa conversation naturelle : quelle majesté, quelle élégance !
C’est agréable d’observer qu’une femme d’un peuple encore « barbare » épouse un de ses protecteurs comme il faut sans ressentir aucune infériorité. Non, un mariage de ce genre n’a rien de commun avec une quelconque industrie.
Une autre scène…
Une petite maison à l’européenne dans les faubourgs. Au jardin.
La paysanne qui passait par là se trouve freinée dans son élan, car la surprise est grande : chaussé de vulgaires sabots, un Français ratisse consciencieusement son carré de légumes, tandis que son épouse trônant sur le fauteuil en rotin de la véranda tricote et prodigue aux petits métis dissipés une mixture franco-vietnamienne de paroles, donnant tantôt des noms d’oiseaux, tantôt maudissant sur plusieurs générations. Une certaine image du bonheur familial en somme, en dépit des jurons proférés par l’Annamite. Il faut croire que les oreilles de l’ancien combattant, trop habituées aux coups de canon depuis Verdun, ne se froissent pas d’entendre le parler fruste de sa barbare de femme.
S’il n’y avait que cela, je n’aurais pas osé un reportage sur les épouses d’Occidentaux.
Mais un beau matin, à la barre du tribunal correctionnel, la déclaration d’une épouse a éclipsé la solennité du lieu et le public, croyant soudain assister à une pièce de théâtre comique, a éclaté de rire.
L’interprète vient d’appeler. On entend marteler les talons d’une fille, l’air hautain, qui s’amène à la barre. Ses manières sont rudes, détestables, mais elle a un petit visage plutôt avenant.
– Votre nom ?
– Nguyen Thi Ba.
– Votre âge ?
– Vingt-cinq ans.
– Profession ?
– Alors d’abord, j’ai épousé un douanier, ensuite un…
– Silence ! On vous demande votre profession, pas celle de vos maris !
– Après, j’ai épousé un « cap-ten ».
L’interprète, irrité :
– Vous êtes sans profession, n’est-ce pas ? (Il se tourne vers le magistrat) Sans profession.
– Comment ça, sans profession ?
– Mais que faites-vous alors ?
– Ce que je fais ? Je fais… Je… J’épouse des Occidentaux !
L’assistance éclate de rire. « Chut ! Chut ! » réitère l’huissier, mais on rit encore au fond du tribunal. À la demande du procureur, l’interprète passablement énervé rapporte :
– Elle déclare exercer le métier d’épouser les Européens !
Le procureur tourne deux ronds de flan vers le président. Le président tourne deux ronds de flan vers le procureur. Puis ils échangent un sourire.
Déclaration ingénue, mais hardie aussi bien. Comment a-t-elle pu oser ? Un tel métier existerait-il réellement ? Et comment expliquer le sourire des deux magistrats ? Simple indulgence ? Ou plutôt le sentiment que cette déclaration n’était pas fausse ?
Je voudrais m’expliquer ce sourire.
C’est pourquoi ce matin bravant le crachin et la bise, j’ai mis ma casquette, serré ma serviette sous le bras et pris le premier train pour Thi Câu.
Les épouses classent les maris occidentaux en trois catégories : « si-vin », « cô-lô-nhan » et « lê-zuong ». Je voulais voir en premier le bas de gamme.
Alors que je m’engageais sur la route en direction du village de Cô Mê, qui traverse le quartier de ces dames, j’ai à peine eu le temps de me protéger de la pluie dans le petit café d’une « ex-épouse » que le légionnaire est venu me chercher querelle.
Pour le jeune journaliste de faible constitution que je suis, traîner ses guêtres dans l’antre des maris jaloux promettait d’être périlleux.
Pauvre de moi ! Tout ce que je cherche pourtant, c’est le sens à donner au sourire des magistrats.
¶¶¶
L’ombre du légionnaire disparaît derrière l’Écurie. Le visage de la patronne blême de peur (pour moi) retrouve ses couleurs :
– Qu’est-ce qu’il avait après vous ?
– Oh rien, il est jaloux, voilà tout. Mais pourquoi vous riez ?
Elle rit un bon moment. Enfin :
– Je le savais ! Ce n’est pas étonnant. Pas plus tard que dimanche dernier, il a vu sa femme sortir avec un autre homme.
– Ah bon !
– Ce jour-là, il faisait la « sang-ty-nên », donc il n’a rien pu faire. Après, elle a prétendu qu’elle accompagnait un cousin pour une affaire de famille. Elle peut s’estimer heureuse, car il l’a juste un peu giflée.
Heureuse d’être giflée ! Tâche de comprendre, cher lecteur. Cette femme est loin d’avoir perdu la tête. Si j’avais douté un seul instant de son sérieux, je n’aurais pas recueilli ses confidences.
– Qu’est-ce qui vous amène ici ?
– Je suis journaliste. Je me promène à droite et à gauche et quand je vois quelque chose qui m’intéresse, je l’écris.
– Aïe aïe aïe ! Et qu’est-ce que vous lui reprochez à ce soldat ?
Elle hoche la tête avec un sourire bien sournois ! Elle me soupçonne elle aussi !
J’essaie aussitôt de la convaincre que je ne suis pas venu pour une affaire de cœur. Puis je l’interroge, assez pour me faire une idée générale du poste de Thi Câu.
Il tombe toujours des cordes… un ange passe… Alors par ennui, la patronne se sent obligée de tout me raconter, absolument tout.
Rien que des collines, une gare, deux ou trois casernes et pourtant Thi Câu peut bien se vanter d’être « international », au même titre que Chua Thông, Tuyên Quang ou encore Viêt Tri. Certes, le caractère « international » ne saute pas aux yeux ! Il faut bien sonder son âme ! Si trois cents légionnaires y tiennent garnison, combien cela peut faire de nationalités différentes ? Dans leurs rangs, on peut voir un Allemand côtoyer un Russe, un Roumain un Portugais, le tout balbutiant le français. Trois cents cervelles, autant de mondes à part. Trois cents destins, mélodrames ou tragédies, qui se mêlent. Pour s’en faire une idée précise, il faut avoir vu des films comme Le grand jeu, Je suis un évadé ou Le passager… Celui-ci a sans doute planté un poignard dans le cou d’albâtre d’une infidèle. Celui-là a tué sa mère d’une balle dans la poitrine pour venger les cornes de son père. Un autre a battu à mort ceux qui ont trahi leur parti extrémiste.
Puis, ils se sont engagés pour trouver de quoi subsister, ou l’Oubli.
Pur révolutionnaire ou médiocre assassin, le soldat de la légion est d’abord un tigre. Un vrai dur, au cran peu commun. Marié à une Annamite, c’est comme le tigre sacré tombé dans un traquenard.2
Satisfaire 300 soldats nécessite la production de 350 épouses, comme il faut bien qu’elles puissent prendre des congés. Estimons donc à 50 les surnuméraires « au chômage ». Vous pouvez imaginer la concurrence déloyale, tous les coups permis pour devancer et rabaisser les rivales… Mais comment un mari pourrait-il se permettre des écarts, si l’offre n’excédait pas la demande.
Je voulais simplement savoir si on pouvait parler d’industrie, mais après ma conversation avec la patronne, j’en déduis, qui plus est, qu’elle est en crise !
En effet :
– Récemment, il y a même des jeunes femmes de la ville qui sont venues trouver un mari. Une fois mariées, comme elles ne savaient pas réclamer un bon salaire, elles se sont retrouvées sans argent pour acheter les provisions d’alcool, de tabac et de conserves. Dans la gêne et les injures du mari en plus… elles se sont vite affolées et elles ont déguerpi. Et voilà au final, un mariage à perte ! Quel gâchis ! Le talent, la beauté, l’éducation, elles avaient tout pour elles, et maintenant ! Une vieille comme moi, bon d’accord ! Mais elles ? J’ai entendu dire qu’une des filles faisait maintenant la « ca-va-li-e » dans un dancing de Dap Câu.
Où êtes-vous Nguyên Thi Kiêm ? Voilà de quoi alimenter vos conférences sur le travail des femmes !
– Et l’ironie dans tout ça, c’est que beaucoup de légionnaires ne veulent plus se marier. Ils préfèrent rester entre eux pour boire et fumer l’opium.
Je saute sur l’occasion :
– Vous en connaissez un qui vit seul, plutôt conciliant et qui accepterait de parler avec moi ?
– Ah ça, j’en connais beaucoup !
– Un seul suffirait, mais conciliant surtout.
– Alors, vous avez le caporal Dimitov.
– Comment est-ce que je pourrais le rencontrer ?
– Revenez ce soir. Il passe toujours par ici après son tour de « gat ».
– Vous me le présenterez ?
– Mais oui, ce n’est pas bien compliqué ! Ce gars-là a déjà eu beaucoup de femmes, mais il est toujours tombé sur des bonnes à rien. Maintenant, il se traîne comme s’il en avait marre de la vie. Il ne demande pas mieux que de se plaindre. Il vous racontera tout ce qu’il a sur le cœur si vous commencez par lui dire du mal des épouses. Tout le mal possible, allez-y surtout ! Et offrez-lui un « cat-cut », ou un bol de pho avec une bonne bouteille, comme vous voudrez.
Je prends rendez-vous pour le soir et me retire. C’est quelqu’un de bien, la patronne. Mais j’avoue que chaque fois qu’elle riait aux éclats, à la vue de ses canines toutes blanches, un frisson me parcourait l’échine.3
à suivre…
Rendez-vous le 12 octobre prochain pour la traduction du deuxième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.
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- Si le lecteur juge certains propos trop frustes, qu’il veuille bien se souvenir que je me suis efforcé de les traduire scrupuleusement, mot à mot, du français, afin de ne pas trahir l’esprit des personnes qui parlent. [Note de l’auteur] ↩︎
- Allusion probable à Hoang Hoa Tham, chef de la résistance anti-française au Tonkin jusqu’à son assassinat en 1913. ↩︎
- Les Vietnamiennes qui voulaient paraître modernes abandonnaient la tradition du laquage des dents en noir. La satire de l’occidentalisation de l’apparence est récurrente dans l’œuvre de VTP. ↩︎
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