roman-reportage-roman – Partie 2

Voici la deuxième et dernière partie d’un article consacré à l’art du reportage chez Vu Trong Phung, qui clôt notre campagne de traduction consacrée à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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Vu Trong Phung
Vu Trong Phung (1912-1939)

Dans son reportage consacré aux domestiques, VTP se demande ce qu’il peut bien faire de toutes ces histoires qu’il a recueillies. Va-t-on le croire ? Trop de réalisme pourrait bien tuer le réalisme… Il faut dire que l’époque est à la proximité de l’actualité et de la fiction. Les genres se côtoient dans les colonnes mêmes des journaux. La frontière entre le reportage et le roman se brouille dans le feuilleton. L’enquête de Viêt Sinh et Trang Khanh consacrée à la prostitution, Hanoï la nuit 1, se révèle exemplaire de ce point de vue : le ton et la forme du récit dans les premiers épisodes se distinguent si peu des fictions publiées dans le même hebdomadaire que les auteurs se sentiront obligés de rappeler au lecteur incrédule que tous les faits sont ― malheureusement ― avérés.

Il faut dire aussi que l’équivalent vietnamien de notre reportage, phóng s, porte en lui-même assez d’ambiguïté. Mot composé alors récent (apparu pour la première fois dans un dictionnaire en 1931), son premier terme signifie « imiter » ou « calquer » et le second « évènement ». Auteur de reportages lui-même, l’écrivain Nguyên Dinh Lap fait remarquer qu’il eut fallu plutôt adopter pour le premier terme phỏng, c’est-à-dire « enquêter, faire des recherches ». De fait, c’est un mot assez englobant dans ces années 30, qui désigne aussi bien un reportage qu’un roman basé sur des faits réels. On le voit employé notamment pour Le feu de Barbusse ou À l’ouest, rien de nouveau de Remarque.

Mais, notre reporter ne se contente pas d’assumer l’ambiguïté du genre : il la cultive. Son récit sur les jeux clandestins est livré dans le journal sous l’appellation de « reportage », mais publié en volume comme « roman-reportage ». Au-delà de ce qui relève d’une cuisine éditoriale — une descente vraie dans les bas-fonds, c’est plus vendeur —, il faut admettre que le reportage est très romancé, si bien qu’on a pu le ranger dans la catégorie des « reportages en chambre », où le journaliste se contente de recueillir, puis d’agencer les récits d’un initié. À l’inverse, bien que Faire la putain soit publié en feuilleton et en volume comme roman, le narrateur le désigne dans la conclusion par « roman-reportage », insistant sur la véracité du récit, recueilli justement dans une chambre d’hôtel, d’une fille de bonne famille devenue prostituée. D’ailleurs, le roman est agencé comme une investigation « scientifique », qui doit beaucoup à la psychanalyse, des causes de la perdition. Un dernier exemple : le reportage sur les domestiques bascule assez vite dans le romanesque, le narrateur poussant la poétique de l’immersion jusqu’à devenir lui-même un quasi-personnage de son récit, avant de déclarer dans l’épilogue un brusque retour au réel : « Et maintenant, je redeviens moi. »

En somme, notre illusionniste semble ne pas vouloir choisir entre reportage et roman. Il laisse ses protagonistes osciller entre personnes et personnages, au gré des récits rapportés ou reconstruits. Auteur dramatique par ailleurs, VTP n’hésite pas non plus à recourir aux procédés du théâtre, faisant alterner récits et scènes dialoguées où les répliques sont introduites par des didascalies plus vraies que nature.

Les nombreuses citations contribuent elles aussi à ancrer ses reportages dans la littérature : chansons populaires, poèmes contemporains et surtout ce grand classique auquel VTP fait souvent référence dans L’industrie du mariage avec les Occidentaux : le Kiêu. Ce roman en vers conte les mésaventures d’une jeune femme qui, par piété filiale, se sacrifie en contractant un mariage, lequel se révélant être un marché de dupes l’entraîne dans le milieu de la prostitution. Cette histoire pleine de péripéties, qu’il serait impossible à résumer, offre une galerie de caractères dans laquelle le narrateur s’amuse à piocher pour des comparaisons ironiques qui ne tournent pas vraiment à l’avantage de ses « héroïnes ».

« Et avec son style singulier, bien des fois on ne sait plus s’il plaisante ou s’il est sérieux. »

VTP ne pouvait se contenter d’être le secrétaire de son temps. Le sérieux greffier du roman naturaliste, très peu pour lui. S’il maintient une distance avec ses sujets, elle est souvent ironique. Dans L’industrie du mariage, les épouses d’Occidentaux sont tournées en ridicule, notamment pour leur français de cuisine, et les légionnaires en prennent pour leur grade. Ce reportage social tranche sur le ton de l’époque, car ce n’est pas vraiment la compassion qui domine, ou la bienveillance, pour prendre un leitmotiv plus actuel.

Notre écrivain réaliste se proposait de « décrire les gens comme ils sont », mais le constat l’accable, au point de ne plus trop savoir s’il faut en rire ou en pleurer. C’est dans cette alternative que l’humour peut se faire grinçant. Qu’il adopte la forme du roman-reportage ou du reportage-roman, au fond qu’importe, son genre de prédilection c’est la satire. VTP souffre de cette société coloniale et il le répétera jusqu’à son dernier souffle. Il aura sans doute trouvé dans la satire, pour reprendre la belle formule de Colette Arnould, de quoi « changer en étincelles la braise qui couve et transformer une souffrance en plaisir. »2

En somme, VTP adopte et adapte des formes occidentales pour finalement s’inscrire dans une tradition satirique, qui m’apparaît au fil de mes lectures comme une veine importante de la littérature vietnamienne. Je me trompe peut-être, mais cela vaudrait la peine de creuser.


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  1. Le reportage paraît dans le journal Phong hoa, du 10 mars au 18 août 1933. ↩︎
  2. Colette Arnould, La Satire, une histoire dans l’histoire : Antiquité et France, Moyen Âge — XXe siècle, PUF, 1996. ↩︎

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