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  • Le papillon blanc, de Nhât Linh

    Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de Le papillon blanc (Bướm trắng), un roman de Nhât Linh, publié à Hanoï en 1941, encore inédit en français.

    Nhât Linh (1906-1963), est né dans la province de Hai Duong, au Nord du Vietnam, dans une famille de fonctionnaires. De 1927 à 1930, il fait des études scientifiques en France, où il se forme également au journalisme et à l’édition. Il fonde en 1933 le Groupe Littéraire Autonome (Tự Lực văn đoàn), avec d’autres écrivains comme Khai Hung et Thach Lam. Ce groupe revendiquant une totale indépendance se dote d’organes de presse et d’une maison d’édition. Sous la double influence du romantisme et du réalisme, il entend lutter contre la morale confucéenne en faveur d’une modernisation de la société vietnamienne sur le modèle occidental1. Nhât Linh se fait notamment connaître par des romans à thèse mettant en scène le conflit entre la jeune génération et la famille au nom des libertés individuelles, comme Rupture (Đoạn tuyệt), publié en 1934, qui est considéré comme l’œuvre la plus emblématique du groupe.

    Parallèlement à son œuvre littéraire, Nhât Linh milite activement dans le mouvement nationaliste qui lutte pour l’indépendance du Vietnam. Il participe un temps au gouvernement d’Union et de Résistance fondé en mars 1946 et présidé par Hô Chi Minh. Dans les années 50, il part s’installer dans le Sud Vietnam. Soupçonné de participation à un coup d’état contre le gouvernement de Ngô Dinh Diêm, il se suicide la veille de son procès.

    Longtemps reléguée au rayon littérature sentimentale, l’œuvre du Groupe Littéraire Autonome en général, et celle de Nhât Linh en particulier, est considérée par la critique vietnamienne contemporaine comme un jalon décisif dans l’élaboration de la prose et du roman modernes.

    De l’œuvre de Nhât Linh, un roman et un recueil de nouvelles ont été traduits en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

    Le papillon blanc, roman de Nhât Linh
    Couverture d’une édition de 2022

    À propos de Le papillon blanc, roman de Nhât Linh

    S’il ne vous restait qu’une année à vivre, qu’en feriez-vous ? Telle est la question posée par ce roman de Nhât Linh, dont le schéma narratif n’est pas sans rappeler L’immoraliste de Gide2. Truong, orphelin, abandonne ses études de droit lorsqu’il se sait atteint de tuberculose. Convaincu qu’il lui reste peu de temps à vivre, il entreprend d’explorer l’existence jusqu’à ses limites extrêmes. Tout au long du roman, cette exploration suit principalement deux voies. La première est celle de l’amour, à travers sa relation torturée avec Thu. La seconde est celle de la transgression et de la déchéance volontaire. Il provoque lui-même des événements pour mener une vie plus mouvementée et d’en percevoir plus distinctement les battements et les résonances. Il va jusqu’à détourner des fonds, ce qui lui vaut plusieurs mois d’emprisonnement. Mais, une fois libre, il apprend… qu’il est guéri !

    Le papillon blanc constitue un moment charnière dans l’œuvre. Délaissant le roman à thèse, l’écrivain opère un repli radical vers la subjectivité. Ce roman de Nhât Linh apparaît aujourd’hui comme l’un des premiers grands romans psychologiques de la littérature vietnamienne, centré moins sur l’action que l’exploration des gouffres de l’individu face à sa propre finitude.

    Extrait de Le papillon blanc (II, 4)

    Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Nhât Linh à cette traduction pourront la consulter sur Gallica.

    Malgré l’aggravation de son état, Truong continue de mener une vie dissolue. Sentant sa fin proche, il décide de rendre une dernière visite à Thu. Sur le chemin du retour, il rencontre ses compères qui se rendent dans un lieu de plaisirs. Il décide de les suivre.

    Truong, abattu, n’avait plus le cœur à se divertir. Depuis son arrivée, il restait assis en silence à regarder ses camarades en joie, dont il se voyait nettement isolé comme le spectateur d’une représentation déjà vue et morne. Quang, Vinh et Truc allongés pêle-mêle près du service à opium discutaient, plaisantaient avec la chanteuse Yên qui courbait le dos pour préparer les pipes. Côn était assis à l’écart, adossé au mur, les yeux mi-clos, la main droite appuyée sur un tambour, une baguette tenue mollement entre deux doigts distraits. De la bande il était le seul à savoir battre le tambour et son visage avait un air solennel comme s’il discernait l’importance de sa tâche.3

    Quang venait de finir une pipe, il s’allongea la face tournée vers le plafond et avança sa lèvre inférieure pour que la fumée s’exhalât en remontant son visage. Truong pressentait qu’un jour viendrait où Quang sombrerait dans la débauche et, bien qu’il n’eût pas beaucoup de sentiment pour lui, il éprouva de la pitié et son cœur se serra comme si une souffrance venait l’affliger lui-même. Truong se souvint du jour où, quittant le médecin, il marchait sous la pluie quand il rencontra Quang et qu’ils allèrent prendre un café ; ce jour-là il a souhaité vivre à son comble ; goûter à tous les plaisirs de la vie, vivre jusqu’à en être blasé pour n’avoir plus aucun désir, pouvoir tranquillement quitter la vie sans regret. Mais il n’a jamais été comblé, jamais blasé pour une raison qu’il ne percevait que maintenant, c’est qu’il en avait eu assez depuis le début. Il n’est pas de ces gens qui trouvent leur plaisir dans la débauche. Quang lui-même a prononcé cette phrase qu’il trouve très juste :

    — Dans la vie, il y a deux sortes de plaisir, le plaisir du type qui plante un arbre et celui de l’homme qui en mange les fruits.

    Truong ne pouvait avoir comme Quang la joie de détruire du mangeur de fruits, quant à la joie de fonder du planteur d’arbres, il ne la connaîtrait jamais, car elle demande nécessairement de vivre comme si on n’allait jamais mourir. Si on mange un fruit dans l’insouciance, on n’est heureux de planter un arbre que dans l’oubli du présent et la pensée de l’avenir. Mais l’avenir de Truong, c’est la mort, le néant.

    Truong se voit soudain comme un agonisant qui a besoin d’embrasser dans sa réflexion son existence avant de fermer les yeux définitivement. Mais aussitôt, il appelle la mort de tous ses vœux ; son âme se trouve plus lassée de vivre que son corps même. Truong a atteint son but : il ne craint plus la mort. Si au moins il n’y avait pas Thu dans sa vie ! Si Thu pouvait ne pas l’aimer ou mieux encore, s’il pouvait la détester, il serait entièrement libéré de cette dette, de cette prison qu’est sa vie. Leur amour n’a toujours été qu’un remords et un regret qui ne s’apaiseront jamais, le regret d’une certaine chose sans doute très belle, mais que Truong ne pourrait jamais connaître.

    S’il souhaite mourir, c’est par dégoût de la vie, mais aussi pour échapper à l’amour de Thu. C’est de lui-même désormais qu’il a peur, peur des actes odieux qu’il pourrait avoir avec elle, avec la vie, si son existence se prolongeait un tant soit peu. Il en viendrait sans doute à harceler Thu, il ne pouvait en être autrement. C’est une évidence, une fatalité s’il ne meurt pas de suite. Sa peur est plus grande encore de pressentir que, si son existence se prolonge, il ne sera plus jamais fautif. Oui, à partir de maintenant « il ne sera jamais fautif », il ne sera plus coupable envers quelqu’un, n’aura plus du tout cette responsabilité ni même cette conscience d’une personne capable de remords. Truong est désormais certain de cette vérité, c’est ce qu’il va devenir. Il ouvrit grand les yeux, le corps parcouru d’un frisson, car il discernait pour la première fois le fond de son âme, un fonds immoral et misérable, si bien caché, tapi depuis toujours, pour ne faire surface que maintenant. Toutefois, il ne ressentait pour lui-même que de la peur, et non du mépris.

    Quang se leva et regarda Truong :

    — Alors Cuc, vous laissez Truong tout seul ?

    — Je ne sais pas ce qu’il a aujourd’hui, dit-elle en riant.

    — Vous voyez bien qu’il est malade. Baissez le rideau pour qu’il puisse dormir. Il a besoin de quelqu’un pour le masser.

    Et s’adressant à Truong :

    — Fume d’abord une pipe.

    Truong reposa sa tête sur la cuisse de Yên, prit le tuyau de pipe. Il en avait à peine fumé la moitié qu’il se mit à étouffer.

    — C’est le signe qu’il est très faible, dit Truc. Il faut dormir, c’est tout.

    — Ce n’est pas à cause de ça, répondit Truong. C’est parce que j’ai peur. La première fois j’ai tellement fumé que j’en ai vomi, et j’ai été malade plusieurs jours.

    — Mais si, encore heureux que tu puisses pas fumer. Faible comme t’es, tu deviendrais tuberculeux en deux ou trois mois.

    — Ah bon ? Mais on en meurt aussitôt ?

    — T’en meurs pas, tu calanches seulement.

    Un moment couché derrière le rideau, Truong lança :

    — Eh Truc, c’est vrai que si un intoxiqué prend du vinaigre avec de l’opium, il en meurt pas ?4

    — S’il en boit beaucoup, il meurt comme les autres. Mais pourquoi tu demandes ça ? Tu veux imiter le Chât, c’est ça ? Ce sont les lâches qui se suicident.

    Truong tira la main de Cuc pour en faire un oreiller et lui murmura :

    — Tu meurs avec moi, d’accord ?

    — Oui, tout de suite, maintenant !

    — Tu n’as pas peur de mourir, n’est-ce pas ?

    — Avec toi je n’ai pas peur.

    — Tu es une bonne petite fille…

    Truong s’adressa de nouveau à Truc :

    — Vous autres là, vous dites que ceux qui se suicident sont des lâches, hein ? Des mensonges, vous ne faites que répéter ce que tout le monde dit. Moi, je considère que ce n’est pas une question de lâcheté ou de courage. Un lâche est incapable de se suicider, mais même avec un courage surhumain, c’est impossible. Ce sont les circonstances qui comptent, pas la personne.

     — Tu ferais mieux de dormir, trancha Vinh. Fin du débat.

    Un long moment de calme. Yên récitait d’une voix basse et traînante un vers d’un chant traditionnel. Du rideau sortit la voix de Truong, encore ensommeillée :

    — Mais je suis certain que ce n’est pas lâche de se suicider.

    Truong s’était rendormi. Il sentit qu’il s’efforçait en vain de se redresser, afin d’échapper à la pointe du couteau que Thu approchait de sa gorge, mais une force terrible le clouait, écrasant les deux côtés de sa poitrine. La pointe du couteau pénétra sa gorge, mais il ne ressentit aucune douleur ; un filet de sang coula directement sous la nuque, froid comme de la glace à peine fondue. « Tu me tues », cria-t-il, avant de se réveiller en sursaut. Il repoussa vivement le pan de la couverture qui pesait sur sa gorge et sa main rencontra un bouton-pression cousu à son bord.

    Une horloge lâcha cinq coups brefs. On pouvait voir sous la porte qu’il faisait encore nuit. Truong se sentait fatigué, mais de cette fatigue légère et agréable qui suit la fièvre. Le ronflement régulier de Truc montait du lit voisin. Sur la grand-route on entendait le clac clac d’un tombereau qui passe. Truong pensa à une charrette de maraîcher venue tôt des faubourgs pour se rendre au marché. Son cœur s’apaisa et d’un passé lointain se détacha une image chérie de sa pure enfance : le potager de sa mère avec ses rangées de laitues vert frais, ses rangées d’aneth aux fines feuilles comme de la brume et, les jours de soleil, les bourgeons de pois tendres perçant le paillis sombre. Quand ils s’étaient épanouis, les fleurs blanches attiraient des papillons ravissants venus on ne sait d’où…

    Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.


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    1. Certains écrivains comme Vu Trong Phung reprochaient au groupe de dévoyer la jeunesse. Voir notre portrait de Vu Trong Phung. ↩︎
    2. De nombreux écrivains vietnamiens des années 30 se sont intéressés à l’œuvre de Gide, notamment sur la question de la sincérité de l’écrivain. ↩︎
    3. Les maisons de chanteuses étaient autrefois un lieu de divertissement cultivé pour les lettrés. Un des rituels consistait à ponctuer de coups de tambour la récitation des vers. Sous le régime colonial, cette pratique culturelle s’est nettement dégradée : la nouvelle classe intellectuelle ne se rendait plus dans ces maisons que pour l’opium et le(s) charme(s) des hôtesses. ↩︎
    4. L’empoisonnement par opium délayé dans du vinaigre était un mode de suicide traditionnel au Vietnam. ↩︎
  • Vivre à petit feu, de Nam Cao

    Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de Vivre à petit feu, un roman de Nam Cao encore inédit en français.

    Nam Cao (1915-1951) est né dans la province actuelle de Ninh Binh, près de Hanoï, d’une famille modeste vivant à la campagne. Après des études primaires supérieures, il part à Saïgon où il exerce divers métiers et commence à écrire des nouvelles pour des journaux. De retour dans le nord, il devient enseignant dans une école privée à Hanoï. Il fait paraître en 1941 son premier recueil de nouvelles, Un couple bien assorti, dont Chi Pheo qui est accueilli comme un véritable phénomène littéraire. Lors de l’occupation de l’Indochine par les Japonais, il se retire à la campagne, où il rédige notamment son roman Vivre à petit feu (Sống mòn), achevé en 1944, mais qui ne sera publié qu’en 1956. À partir de 1943, il s’engage dans la résistance et adhère au parti communiste vietnamien. Il est capturé durant une mission par les troupes françaises et fusillé le 30 novembre 1951.

    Avec une œuvre comprenant une cinquantaine de nouvelles, des récits et un roman, Nam Cao est considéré au Vietnam comme un des meilleurs représentants du réalisme.

    De l’œuvre de Nam Cao, seules quelques nouvelles, dont Chi Pheo, la plus célèbre, ont été traduites en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

    roman de Nam Cao
    Couverture d’une édition de 2022

    À propos de Vivre à petit feu, roman de Nam Cao

    Thu est un fils de paysans pauvres qui, après des études primaires supérieures, est parti à Saïgon d’où il rêvait de s’embarquer pour la France. Mais, rappelé à la nécessité de subvenir aux besoins de sa famille, il occupe un emploi d’enseignant dans une école privée de la banlieue de Hanoï. Tiraillé entre son désir de se réaliser dans la vie et le continuel manque d’argent, il ne parvient pas à changer le cours d’une existence médiocre qui semble figée dans un état définitivement provisoire.

    On pourrait lire Vivre à petit feu comme un roman social de l’intellectuel pauvre, mais il s’agit surtout d’une satire de l’usure morale menée par un réalisme psychologique : c’est la décomposition d’une conscience qui est le vrai moteur du roman et Tran Ngoc Hieu, qui préface une édition de 2022, fait à juste titre un parallèle avec l’existentialisme. La logique des faits – de menus événements du quotidien relégués au second plan – cède la place à la logique intérieure. Thu est un personnage constamment déchiré par ses contradictions. En lui coexistent presque en permanence deux voix : celle de l’amour-propre blessé, d’un individu qui se protège derrière des apparences trompeuses, nourrissant des illusions romantiques ; de l’autre, celle d’un homme doté de dignité, capable d’aimer et de partager, et qui, face à son impuissance, tourne à l’autodérision mordante.

    Thu présente d’évidents points communs biographiques avec Nam Cao, au point que des critiques vietnamiens ont pu parler d’autofiction avant la lettre. Mais dans un « genre » où le narrateur résiste peu à la tentation de montrer l’auteur sous un meilleur jour, Vivre à petit feu nous laisse au contraire le portrait satirique d’un double inachevé, comme s’il importait à Nam Cao de procéder à son débarras… avant de passer à l’action.

    Extrait de Vivre à petit feu (chapitre VII)

    Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Nam Cao à cette traduction pourront la consulter sur Wikisource.

    Thu et San logent dans l’école privée où ils enseignent. Excédés par la mesquinerie de la directrice et persuadés qu’un changement de décor leur ferait le plus grand bien, ils décident de chercher un nouveau logement. San ayant trouvé une chambre à louer chez Hai Nam, un riche négociant, il confie à Thu le soin de s’enquérir des modalités…

    Thu ne voulait pas décevoir San et lui montrer ce qu’il est réellement : un timide, peu doué pour les relations sociales. Il lui a toujours fait croire qu’il était vif et dégourdi, qu’il avait beaucoup vécu et fréquenté toutes sortes de personnes, ce qui explique naturellement son aisance à parler. Quoi de plus facile que d’aller voir quelqu’un comme monsieur Hai Nam, et pour discuter d’une banale affaire telle que San lui a confiée ? Et puis, quoi de plus normal que la visite d’un directeur d’école privée chez des parents d’élève ? Et il n’oserait pas y aller ? Mais alors San le percerait à jour, il verrait trop bien que Thu n’est pas aussi audacieux, aussi expérimenté qu’il le prétend. « Tu as peur des autres », se souvient-il, c’est ce que lui reprochaient toujours ses parents, car il restait cloîtré à la maison, n’osant se rendre chez quelqu’un, ou alors il trouvait toujours le moyen de s’esquiver, incapable de dire un mot à qui que ce soit. Il souffrait intérieurement de cette infirmité. Longtemps, il a essayé de se corriger. Durant ces années à Saigon, il a essayé de se forger un tout nouveau caractère. Ne sortait-il pas souvent, en quête de réunions, de lieux très fréquentés, où il se montrait loquace, le verbe haut, effronté, arrogant, et se répétant sans cesse qu’il ne faut pas avoir peur du ridicule ? Il est parvenu à se corriger plus ou moins. Mais il ne pouvait être audacieux, il s’en rendait bien compte, que là où ne le connaissait pas, ou comme membre d’un groupe. Une fois seul ou reconnu, il se trouvait toujours timide, gauche, embarrassé, il avait aussi peur des autres qu’avant. Par malheur, il avait mieux que quiconque le sentiment de son infériorité, de sa lâcheté. Et il enrageait, passait son temps à se dénigrer. Comment réussir un tant soit peu dans ce bas monde, quand on est si « mal dégrossi » ? Comment expliquer un tel manque de confiance, au point de perdre ses moyens et de se faire tout petit devant le premier venu n’ayant clairement pas son instruction ni sa moralité ?… Oui, à commencer par ce monsieur Hai Nam. Qu’il gagne des fortunes, qu’il soit à la tête d’un négoce de bois et d’une plantation, cela en fait-il pour autant une personne hors du commun ? Tout le quartier sait qu’à la vingtaine passée, il n’était encore qu’un boy. Il serait parvenu à séduire la femme de son maître européen. Celui-ci étant décédé de mort subite, sa femme a pu hériter d’une fortune s’élevant à plus de dix mille piastres. Elle a épousé le boy. Grâce à cet argent et aux relations de la dame, ils avaient le vent en poupe pour les affaires. L’argent appelle l’argent. Il suffit de faire le premier pas, de rencontrer deux ou trois succès, et la richesse vient pour ainsi dire toute seule. Il n’y a plus qu’à s’asseoir et ouvrir la bouche. L’argent vient de manière naturelle, plus besoin de faire couler la moindre sueur, ni même d’exercer des talents de calcul ou d’organisation. C’est comme une machine. En quoi est-il vraiment doué, ce monsieur ? En fait d’instruction, il sait tout juste lire. Pour ce qui est du talent, à part séduire une dame rusée et aguicheuse, je n’en vois pas d’autres. Quant à sa moralité, il mérite plus de mépris encore. Fourbe, malin, impitoyable, infidèle, lubrique… il l’est plus souvent qu’à son tour. Maintenant que la vieillesse est venue, c’est un monsieur calme et digne avec les apparences de la bonté, qui s’en remet à sa famille pour tout, et qui profite paisiblement de son loisir au milieu de ses plantes, ses jeunes concubines, enfants et petits-enfants. On lui passe volontiers les coups tordus dans sa jeunesse agitée. Sa fortune, ses enfants arrivés, ainsi que ses cheveux blancs comme de la soie, invitent à le regarder avec plus de respect. Il ne fréquente que le gotha. Mais cela suffit-il pour en faire un grand homme, devant lequel Thu devrait battre la chamade, pâlir, devrait trembler et se courber, se faire le plus petit possible ? Thu doit savoir s’estimer. Il doit se dire : avec son instruction, son caractère et son métier noble, il peut très bien regarder en face un monsieur Hai Nam ou n’importe qui d’autre avec dignité, il n’a aucune raison d’avoir peur. Il ira chez Hai Nam… À peine s’est-il décidé qu’un rêve de luxe se forme lentement dans son esprit. Il imagine déjà, suivant ses désirs secrets, la jolie chambre qu’il partagera avec San… Les petits-déjeuners, qu’un boy viendra servir chez eux. Les déjeuners, les dîners avec la famille de monsieur Hai Nam, ou encore plus agréable, avec la jeunesse… les après-midis à prendre le thé sous la véranda, avec vue sur le lac… les conversations intimes et pleines d’esprit avec les jeunes filles cloîtrées… les mouchoirs qu’elles auront brodés spécialement pour lui… les gerbes de fleurs qu’elles lui apporteront… les soirs de lune à jouer et flâner avec elles dans le jardin… les jours de congés où ils sortiront la voiture pour visiter les plantations de monsieur Hai Nam… sans oublier bien entendu, une histoire d’amour avec une de ces demoiselles, voire deux, ou trois en même temps… Mais c’est à ce point de sa rêverie qu’il lui prend de penser à Liên. Son cœur se refroidit aussitôt. Une cohorte de faméliques, au teint vert, en loques : sa grand-mère, sa mère, ses frères et sœurs… lui apparaissent. Thu sent qu’il a été égoïste, dégoûtant, lâche, mais aussi qu’il est allé trop loin dans ses chimères. Est-ce que monsieur Hai Nam et ses petits-enfants montreront tant d’estime pour lui ? Ce ne sont que des richards, très fiers de leur fortune, bien méprisants. Ils le jaugeront sur sa tenue et ses affaires, et ils n’auront que mépris. Et il se complairait à jouer au fils de riche, à faire la noce comme eux ? Non ! Il doit savoir s’estimer. Les gens comme lui doivent reconnaître leur valeur. Ils ont le droit d’être fiers. Parce que sa classe sociale, la classe laborieuse, ne vaut mieux que les autres que par sa fierté de vivre uniquement de sa force de travail et par son droit de mépriser tout ce qui ne provient pas de la sueur et des larmes… Thu se sent plus calme, rassuré, il se sent le droit de mépriser l’opulence de monsieur Hai Nam. Il méprise également ces jeunes filles cloîtrées, dont il vient pourtant de rêver. Liên est bien plus digne de son amour, de son respect. Cette manière de vivre ne lui conviendrait pas. Alors pourquoi se rendrait-il chez ce monsieur, maintenant ?

    Pourtant, vers huit heures, il s’est habillé pour sortir. Mais peut-être dans l’unique but de répondre à San qu’il s’est bien rendu chez monsieur Hai Nam. Il s’était déjà fixé une ligne de conduite. Il se montrerait souple sans s’abaisser, modeste sans laisser croire qu’il est homme à courber l’échine devant les puissants, poli sans prendre la voix d’un inférieur. Autrement dit, il s’entretiendrait avec monsieur Hai Nam d’égal à égal. Il se montrerait respectueux, comme on doit l’être avec une personne âgée. Mais s’il se prenait pour un homme important, dédaigneux du petit professeur d’école privée, ne valant guère plus qu’un secrétaire particulier, pour s’adresser à lui d’une voix supérieure, il ferait immédiatement comprendre à ce monsieur qu’il a beau être pauvre comme Job, il n’a aucunement l’intention de s’agenouiller et il n’hésiterait pas une seconde à montrer ses fesses à tous ces richards prétentieux qui jouent du menton. Mais, sur ces réflexions, à peine avait-il fait quelques pas que son cœur s’est emballé. Comme c’est étrange ! Il savait bien que monsieur Hai Nam ne pourrait pas le battre ni le jeter en prison. Pourtant, il ressentait comme une peur. Il savait d’avance qu’au moment de saluer le vieillard, il se mettrait à pâlir et parler d’une voix tremblotante. Monsieur Hai Nam se rirait de lui, c’était inévitable… Il prit de longues inspirations pour se décharger du sentiment qui l’oppressait. La rue était silencieuse. Il faisait sombre. Les ouvriers qui doivent se lever tôt avaient déjà éteint, fermé les maisons. La chaussée de bitume, sous la voûte des arbres, était profondément obscure comme une rivière s’écoulant dans une grotte. Thu marchait tristement, tête baissée, pensif. Il préparait ce qu’il répondrait à monsieur Hai Nam. En relevant la tête, il lança autour un regard ahuri et s’aperçut qu’il avait dépassé la maison. Il eut un petit rire crispé et fit demi-tour. Son cœur commençait à battre plus fort. Ses pas se faisaient plus hésitants. Devant la maison, il ne s’arrêta pas, se contenta de regarder vers l’intérieur. Le portail était fermé. Un peu de lumière se glissait par les jours, trop faible pour atteindre la rue. Le portail, immense masse inerte, paraissait désolé et silencieux comme la porte d’une citadelle à une heure avancée de la nuit. Thu se mit à douter de son horloge. « Il doit être beaucoup plus que huit heures ! », se dit-il, maintenant plus léger. Il était prêt à rentrer chez lui. Mais après quelques pas, il claqua la langue, fit demi-tour, se dirigea tout droit vers le portail. Il vit bien la sonnette, mais il ne sonna pas tout de suite. Il jeta un œil à travers le portail, et ce qu’il vit le fit sursauter : quelqu’un se tenait immobile, le regard dirigé vers lui. En fait non, ce n’était qu’une statue de grande taille, un nu de femme. Thu rougit légèrement. Il se retourna un temps, vérifia tout autour comme s’il craignait de se faire surprendre. Il retint sa respiration, comme s’il agissait en cachette. La belle jeune femme ondulait sa plastique dénudée sous la douce lumière bleue, au milieu des bacs à fleurs et des piédestaux de céramique, sur le même rang qu’une rocaille artificielle. Thu trouva étrange qu’il ne l’eût pas remarquée auparavant. Elle est pourtant bien visible de l’entrée ! C’est qu’il n’osait jamais regarder franchement dans la ruelle. Il lorgnait en passant. Tenant à conserver son air sérieux de professeur, il a pris l’habitude de marcher le visage raidi, le regard droit devant. Il en ressentait d’autant plus la nécessité en passant la maison de Hai Nam. Thu regarda avec beaucoup de curiosité, le cœur agité au début. Puis, le calme revenait progressivement. C’était plutôt une vague tristesse. La lumière bleue continuait à se répandre, blafarde et glaçante. Les plantes d’agrément, à l’heure du sommeil, et même la rocaille artificielle, avaient l’air affligées. Un chemin désert s’étirait jusqu’à la maison, dont les portes principales et secondaires étaient toutes closes, comme dans un hôpital. Dans le silence, un gecko poussa un cri. Thu se dit qu’un coup de sonnette ferait bien trop de bruit, au milieu d’un tel silence. Il ferait sursauter tout le monde, comme un clairon sonnant l’alerte en pleine nuit, dans une caserne militaire. Il serait la cause de trop d’agitation. Il regarda la sonnette, hésitant. Puis non. Il rentra chez lui…

    Que répondre à San maintenant ? Il se frotte les yeux, fait un geste évasif. San a deviné, et d’un rire crispé :

    — T’es pas allé chez Hai Nam, n’est-ce pas ?

    — Hein ? Bien sûr que si !

    La voix de Thu s’est un peu voilée, réticente, trahissant un manque de confiance. San, soupçonneux, lui donne une chance de se dépêtrer :

    — Il était absent, peut-être ?

    Thu balance encore :

    — Je sais pas.

    San fait un petit rire de nez, et d’un air mécontent :

    — À quoi ça rime ? Dis plutôt franchement que tu y es pas allé !

    — J’y suis allé.

    — Peuh !

    — Mais je suis pas entré.

    — À quoi bon ? Tu aurais mieux fait de rester au lit avec tes livres, au lieu de perdre ton temps ! Pourquoi y aller si c’est pas pour entrer ?

    San devient hargneux. Thu sourit pour s’excuser :

    — J’ai vu que la porte était fermée !

    — T’es stupide ou quoi ? T’as déjà vu des maisons qui ferment pas la porte ? Il suffisait de sonner…

    — Justement, je voulais sonner. Mais tout avait l’air trop calme à l’intérieur, je crois bien qu’ils dormaient déjà…

    Thu hésite un instant, puis ajoute :

    — Et… Pour être franc, j’aimerais pas trop loger chez Hai Nam.

    Il tente d’exposer ses raisons, mais San ne veut rien entendre :

    — Alors tant pis ! On reste là, fin de l’histoire !

    Il retourne à la table et se met à feuilleter rageusement les pages d’un livre. Thu baisse la tête, gêné et pris de remords, mais d’une certaine rage aussi. Il veut répliquer à San, mais se retient. Cherchant à reprendre un air naturel, il se rallonge comme pour lire. Mais il réfléchit. Et plus il réfléchit, plus il s’énerve contre lui-même, et contre San. Il bout un long moment. Puis, il lui prend l’envie de dénigrer quelqu’un. Il s’en prend à monsieur Hai Nam.

    — Le vieux sent mauvais à un point que tu peux même pas imaginer ! Et il est pourri à un point ! Mettre une statue impudique à côté d’une rocaille ! C’est une insulte à l’art ! C’est de la pornographie ! Quel salaud ! D’ailleurs, je commence à avoir des doutes sur ces filles cloîtrées. Elles ont sûrement l’âme corrompue, lubrique au fond, bien horrible ! À force de se prélasser, d’avaler des nourritures excitantes, et dans un environnement aussi pourri !

    San fait un sourire ironique :

    — Le loup et les raisins.1

    L’amour-propre de Thu se met à hurler :

    — Des raisins ! Quels raisins ? Tu veux parler de ces raisins pourris ?

    — Évidemment ! Pourris parce qu’ils sont trop hauts.

    — Exactement : pourris parce que trop hauts.

    San se tape les cuisses, éclatant de rire :

    — Je le savais !

    Il est satisfait, croyant que Thu s’est laissé prendre bêtement à son ironie. Mais, Thu secoue la main, tente de couvrir les ricanements de San :

     — Mais tais-toi ! Ce que tu peux être stupide ! Laisse-moi t’expliquer d’abord.

    — Mais j’ai bien compris ! Les raisins sont mûrs, bien mûrs apparemment, impossible de prétendre qu’ils sont verts. Alors, le jeune loup résigné leur reproche d’être pourris.

    Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.


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    1. Dans la traduction de Nguyen Van Vinh qui faisait autorité à l’époque du roman, le renard de la fable est remplacé par le loup. ↩︎

  • roman-reportage-roman – Partie 1

    Nous terminons cette campagne de traduction consacrée à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux par un article en 2 parties sur l’art du reportage chez Vu Trong Phung.

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    reportages de Vu Trong Phung

    Ce que les Rougon-Macquart apportent de réellement neuf à la littérature, c’est l’annonce du roman-reportage.

    Julien Gracq, En lisant en écrivant.

    Pour décrire une société en décomposition, VTP se veut réaliste. Pas question de séduire le lecteur par la romance ni de l’endormir par des contes édifiants. L’art doit viser une efficacité qui le dépasse.

    Commençons par refuser les « mensonges de la littérature », comme notre écrivain ne cesse de le répéter. On appelle une prostituée une prostituée, sans égard pour l’euphémique demi-mondaine ou la courtisane au grand cœur des romantiques. Comme l’auteur du Roman expérimental, VTP fustige la littérature idéaliste qui rend le sordide plus séduisant. Ce sont les œuvres romantiques, en habillant leurs héroïnes d’un voile de gaze, qui corrompent l’imagination du lecteur et de la lectrice, alors qu’il faudrait les indigner avec la vérité nue.

    Il s’agit de décrire « les gens comme ils sont, pas comme ils devraient être », à commencer par les misérables, parce que bons révélateurs des dysfonctionnements de la société coloniale… et moins sujets que les puissants à émouvoir la censure. Il s’en trouve peu de sympathiques chez VTP qui s’efforce de les rendre à leur complexité. Misérables, ils le sont comme pour Hugo à double titre : de simples victimes de leur condition si elles ne l’étaient pas aussi de leurs vices. Alors, autant éviter une vision binaire : toutes les fautes ne peuvent incomber au colonisateur !

    Pour « dire le vrai » de cette société coloniale qui l’exaspère, mais en écrivain averti de l’illusion réaliste1, le jeune VTP adopte dès 1933 un genre en vogue : le reportage littéraire. Ou plutôt adapte à ses fins, un peu trop peut-être aux yeux de ses détracteurs.

    Je propose de rebondir sur leurs critiques, instructives comme toujours.

    « L’auteur ne devrait pas se montrer si ouvertement. Savoir s’effacer en maintenant une présence, c’est tout un art. »

    Le reportage s’impose en Occident comme un genre majeur de l’entre-deux-guerres2. Vite adopté au Vietnam, où les reportages de Louis Roubaud et d’Andrée Viollis consacrés à la répression coloniale en Indochine ont un certain retentissement.

    Les Vietnamiens ont pour coutume de vénérer « l’ancêtre fondateur » d’un corps de métier. C’est à Tam Lang que revient l’honneur de « fonder » le reportage social avec la publication en 1932 de Tôi keo xe relatant son immersion dans le milieu des pousse-pousse, ces « hommes-chevaux » auxquels Nguyen Cong Hoan a consacré une nouvelle célèbre. Fidèle au genre, le reportage conclut par un appel à réformer et, dans la préface à une réédition, l’auteur se félicite des progrès obtenus. Tam Lang, non content d’avoir accueilli VTP dans le milieu du journalisme, lui a probablement montré la voie. D’ailleurs, il reconnaîtra plus tard que le disciple, sacré très jeune « roi du reportage au Tonkin », a surpassé le maître.

    Si notre journaliste ne peut, contrairement aux grands reporters comme Albert Londres, mener bien loin son « bâton de chemineau », il reprend à son compte la même « mise en scène d’une découverte dont il est le témoin privilégié »3. Les reportages écrits à la première personne du singulier partagent avec un certain pathos une situation méconnue du lecteur. À la fois journaliste et écrivain, VTP recourt lui aussi aux moyens de la littérature pour entretenir l’intérêt du lecteur, notamment aux trois grands procédés narratifs employés par le genre du reportage qu’Alain Tassel a très bien décrits4. Tout d’abord, le narrateur « se présente comme l’acteur de son récit » qui fait vivre l’événement en direct, comme on peut le voir dans l’incipit de L’industrie du mariage avec les Occidentaux nous mettant d’emblée devant le journaliste en pleine altercation avec un légionnaire. Ensuite, on retrouve chez VTP la même « poétique de l’immersion ». Dans son reportage consacré aux domestiques, il prétend partager la vie de ses sujets, les préparatifs (comme se laisser pousser les cheveux) lui auraient pris un mois, ce qui est sujet à caution quand on sait que ce reportage fût improvisé à la hâte pour remplacer la publication d’un roman brutalement interrompue en mars 1936. Enfin, notre reporter se fait souvent autobiographe : il ne montre aucune hésitation à parler de lui-même, à partager ses impressions les plus personnelles avec son lecteur.

    « Truong Chinh et bien d’autres n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils soulignent que les romans de Vu Trong Phung sont en réalité des reportages déguisés sous le nom de romans. »

    À la confusion du réel doit correspondre une confusion des genres. C’était du moins le crédo du naturalisme, auquel le reportage de l’entre-deux-guerres emprunte une « rhétorique du désordre »5 aux nombreuses déclinaisons : reportages romancés, romans tirés de reportages, romans-reportages, etc.

    Le reportage long s’inscrit dans une temporalité hybride, entre l’immédiateté du journalisme et le « hâtez-vous lentement » de l’ouvrage littéraire. Il est manifestement chez VTP une forme ouverte, qui sait se plier aux contingences. Qu’il écrive un roman ou un reportage, il exerce dans l’urgence une activité de feuilletoniste. En janvier 1937, il n’a pas moins de trois romans et un reportage sur le feu. L’écrivain Vu Bang6, proche de Phung et dédicataire de L’industrie du mariage, raconte que notre romancier devait se procurer la dernière livraison pour vérifier où en était restée l’intrigue. Dans son reportage sur le dispensaire des maladies vénériennes, ce n’est qu’à la cinquième livraison qu’il obtient l’autorisation de pénétrer dans la place. Car on n’y accède pas plus facilement qu’Albert Londres Chez les fous. Ainsi le reporter doit-il composer avec les circonstances : ne pouvant aller « direct à l’os », il ménage une longue introduction sur plusieurs numéros à renfort de chiffres sur la prostitution et d’éléments pour un historique du dispensaire.

    à suivre…


    Rendez-vous le 21 décembre prochain pour la deuxième partie de roman-reportage-roman.

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    1. Voir Henri Mitterand, L’illusion réaliste : de Balzac à Aragon, PUF, 1994. ↩︎
    2. Paul Aron, « Entre journalisme et littérature, l’institution du reportage », COnTEXTES [En ligne], 11 | 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/contextes/5355 ↩︎
    3. Ibid. ↩︎
    4. Alain Tassel, « Poétique du reportage dans Témoin parmi les hommes (1956-1969) de Joseph Kessel », Revue d’histoire littéraire de la France, décembre 2008, p. 913-929. ↩︎
    5. Yves Chevrel, Le naturalisme. Étude d’un mouvement littéraire international, Paris, PUF, 1993. ↩︎
    6. Voir Bôn muoi nam noi lao (Quarante ans de mensonges). ↩︎
  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Épilogue

    Nous arrivons à la fin de notre feuilleton… Voici la traduction intégrale de l’épilogue de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    Épilogue

    Au commencement de ce reportage, j’avais promis au lecteur d’évoquer les épouses de « cô-lô-nhan » et les épouses de « si-vin ». Après mon séjour à Thi Câu, autrement dit après mes articles sur les maris de la « lê-zuong » qui ont dû vous permettre de mieux comprendre les particularités de cette industrie, je devais encore chercher des épouses de rang supérieur…

    Les encouragements de mes confrères me comblaient de joie.

    Mais, ce reportage n’a pas été apprécié de tout le monde.

    Trois lettres sont arrivées… M. Do Van, le directeur du journal, s’est pris le front durant une minute.

    L’une d’elles vient d’une épouse anonyme, qui souhaite apporter son soutien et promet des anecdotes « intéressantes ». Celle-ci ne compte pas.

    La deuxième lettre, c’est un Français qui presse l’auteur de rencontrer des épouses d’hommes de pouvoir, comme des administrateurs ou de gros commerçants. Un encouragement digne de suspicion, comme s’il poussait à la faute.

    Passons à la troisième, d’un Français également, qui conseille sur un ton aimable de renoncer. L’expéditeur prévient le journaliste des poursuites qu’il encourt s’il continue à publier ce reportage. Je n’ai pas le droit d’étayer la théorie selon laquelle Occidentaux et Orientaux seraient incapables de s’unir par l’esprit. Je ne dois pas semer le plus petit soupçon sur les premiers. Je ne suis pas non plus autorisé à salir l’image des familles franco-vietnamiennes, en disant que les épouses font de ces mariages un commerce… Bref, on ne me laissera plus me moquer du monde (?) impunément.

    C’est probable…

    Mais le sourire des deux magistrats, alors ?

    C’est lâche d’avoir peur, cependant il arrive en certaines circonstances qu’avoir peur ne soit pas lâche. En outre, à quoi sert de faire long ? La vérité n’est-elle pas toujours la vérité ?

    Mais un poids d’en haut menace de tomber, si je continue…

    Alors il suffit !

    Décembre 1934.


    Rendez-vous le 14 décembre prochain pour un article qui aborde l’art du reportage chez Vu Trong Phung : roman-reportage-roman.

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  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 6

    Voici la traduction intégrale du sixième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

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    VI — Quelques lettres d’amour

    Madame la Garde-forestière m’a présenté à madame la Caporale-clairon, mais celle-ci ne souhaitant pas me recevoir chez elle, m’a invité chez une « collègue ». En suivant les lignes gribouillées au crayon sur une feuille arrachée d’un registre de teinturerie, j’ai enfin trouvé la cour avec la haie de génipas, au beau milieu d’une ruelle qui s’enfonce dans le quartier de l’Écurie.

    Je suis à peine arrivé devant la grille que j’entends chanter d’une voix perçante :

    Bạc đồng me sừ chớ có mà phát xê… (Pardon monsieur, ne vous fâchez pas…)

    Át tăng moa rắc cồng tê tú sà ! (Attends-moi raconter tout ça !)

    Comme quoi, à chaque milieu sa Muse. Et celle du coin, malgré tout, parvient à élever la « fusion Europe-Asie » à un niveau supérieur de civilisation, que même la Muse du chauffeur de tramway est loin d’atteindre.

    Je resterais bien à écouter la suite, mais j’entends des sabots dans la cour :

    – Entrez, monsieur. On vous attend depuis longtemps.

    C’est madame la Caporale. J’ôte ma casquette et j’entre. La pièce fait à la fois… salon, salle à manger et chambre. Lieu de culte aussi bien, puisque près du lit à l’européenne est fixé au mur un petit autel votif en l’honneur d’un tigre. Mais est-ce que vous, le Seigneur des montagnes, consommez du beurre ? Qui s’est amusé à mettre cette boîte sous votre portrait ?

    Deux filles jouent aux cartes sur le lit. Si l’on y regarde de plus près, il a déjà servi de tripot, de témoin à maintes nuits de noces et, qui sait, de complice pour un bon nombre d’adultères. Le lit est à l’épouse d’Occidentaux ce qu’est la matraque au policier, le marteau au forgeron ou encore le cou au député vietnamien1. C’est pour l’ouvrière de cette industrie le seul outil de travail.

    En me voyant entrer, intimidées, elles ramassent leur linge d’une éclatante blancheur, se serrent dans un coin et m’invitent à m’asseoir. L’une demande à madame la Caporale :

    – C’est ce monsieur ?

    – Oui.

    Et avec un sourire :

    – Alors, vous allez dire du mal sur nous dans votre journal ?

    – Non, ce n’est pas mon intention. C’est la vérité qui m’intéresse.

    Madame la Caporale intervient d’une manière autoritaire :

    – Espèce de singe ! C’est quoi cette plaisanterie ? Tu crois peut-être que monsieur vient pour rigoler ?

    Je dois bien peser mes mots :

    – Croyez bien que tout ce que nous voulons, c’est savoir si les unions avec les Européens sont heureuses ou pas. Nous nous intéressons avant tout aux petits métis. Ils sont devenus très nombreux et les problèmes qu’ils poseront nécessairement un jour préoccupent beaucoup les dirigeants. Selon un vieux préjugé, on épouserait un Occidental uniquement pour son argent. Mais est-ce qu’il arrive que ce soit par amour ?

    Je n’aurais pas cru ces généralités capables de provoquer une telle colère. Elles se bousculent pour prendre la parole :

    – Oui et alors ? Pourquoi ce ne serait pas pour l’argent ? Vous croyez que les sentiments sont possibles entre eux et nous ? Ce n’est pas pour l’amour qu’ils nous épousent. Pour eux, nous sommes des jouets qui se gardent plus ou moins longtemps.

    Elles semblent soulagées d’avoir dit cela.

    Je ne m’y attendais vraiment pas…

    En somme, si j’avais eu l’intention de les flatter, en parlant de mariages d’amour par exemple, elles m’auraient reproché de… faire de l’ironie.

    Mais est-il possible que des milliers d’épouses partagent ce point de vue, depuis tout ce temps ?

    L’une d’elles tient à m’avertir :

    – Si vous écrivez un article, mettez franchement que nous les épousons pour l’argent, et rien d’autre ! Les femmes comme nous sont exclues par la société de toute façon, on ne compte plus.

    Les pauvres ! Alors, pour cette grande œuvre de collaboration entre l’Orient et l’Occident, pour le bien de « l’Entente Europe-Asie », elles auront été les premières à se sacrifier sans voir leurs prouesses reconnues, sans espérer le moindre dédommagement ?

    Je pèse encore mes mots :

    – Si toutes vos unions depuis l’arrivée des Français étaient consignées dans les Annales, on pourrait y lire de nombreux morceaux de bravoure.

    Et madame la Caporale aussitôt :

    – Au Tonkin, la première femme qui a épousé un Occidental, c’est madame la Sergente Chop. C’est vraiment elle… la fondatrice de notre métier. Quand le sergent est mort, elle n’était pas pauvre, mais pas riche non plus. Elle n’avait pas d’enfant et, pour ses vieux jours, elle a voulu se consacrer entièrement à une œuvre charitable : elle est devenue pleureuse.

    Oh ! Quel malheur ! Quelle amertume ! Il part en laissant sa maison et les siens. Oh !

    Il y a quarante ans les Vietnamiens, après avoir pris soin d’asperger de bouillon de porc la dépouille, voulaient encore émouvoir le défunt en faisant suivre le cercueil par des pleurs bien sentis. Les familles qui craignaient de déroger au rite funéraire, faute de paroles d’affliction, invitaient madame la Sergente à se joindre… au chœur. Ce qu’elle faisait, cette généreuse dans l’âme, avec joie et le sourire aux lèvres, très consciencieusement, et le plus beau c’est qu’elle pleurait « ga-tuyt ».

    Oh ! Quel malheur ! Qu…

    … Mais laissons madame la Caporale continuer son récit :

    – Il y a des milliers de petits métis abandonnés dans notre pays, mais aussi des milliers de jeunes qui ont la nationalité française avec une bonne place dans la société. Tout cela, le mal comme le bien, on le doit à la Sergente. C’est elle qui a bravement sonné la charge pour nous autres. C’est grâce à elle si on ne tremble pas devant ces géants avec les cheveux roux et les yeux bleus. Il faut toujours qu’ils hurlent et qu’ils lèvent la main pour vous menacer. Oui, chaque fois qu’une novice panique à l’idée d’offrir son corps, quand elle est sur le point de renoncer, c’est comme si l’âme de l’ancêtre revenait pour l’encourager : « N’aie pas peur ! Ce ne sont pas des sauvages, il ne va pas te manger ! Allez, haut les cœurs ! »

    Impossible pour nous de ne pas rire ! Madame la Caporale s’est fait quitter il y a quelques jours seulement — son mari est parti à la cloche de bois — cela devrait être un coup dur pour elle mais non, elle a toujours le cœur à plaisanter ! Preuve qu’il n’est plus capable de s’émouvoir. Prendre un mari ou le perdre, c’est comme faire l’acquisition d’un bol ou le faire tomber, rien de plus !

    Ses enfants font irruption dans la pièce, en se tenant par la main. Ils ont l’air mignons tous et singulièrement vifs. Surtout le petit de trois ans, qui ressemble au garçon de la réclame pour le lait Nestlé.

    Je pense à leurs parents et cela me rend triste. Quel sera leur avenir, à tous ces bambins ? Les confidences de Suzanne résonnent à mes oreilles, aussi désagréables que des reproches.

    – Maman, regarde Jules, sous sa blouse l’ancre qu’il a ramassée, regarde !

    Une fillette s’empresse, très fièrement, d’exhiber son petit frère.

    – Dehors ! Ne venez pas me déranger quand j’ai de la visite !

    Madame la Caporale prend un sabot et fait mine de le lancer. La troupe effrayée disparaît d’un seul mouvement, les petits dans les bras des grands.

    Non, même un monstre n’aurait pas le cœur d’agir ainsi avec les fruits de ses entrailles. Ces jeunes enfants qui s’adorent, comment peut-elle les traiter comme un gardien ses prisonniers ?

    J’ai failli exprimer mon indignation, heureusement je me ravise.

    Entre des femmes qui ne pensent qu’à l’argent et des hommes qui ne recherchent que les plaisirs charnels se dresse un mur horrible que la sincérité ne pourrait franchir. Le soupçon s’installe d’emblée et toute parole d’amour, même venue du fond du cœur, est perçue comme une hypocrisie !

    Par malheur, tout le monde n’a pas le courage d’utiliser un moyen de contraception. De ces unions… illégitimes naissent des enfants, un trésor pour quiconque, mais pour ce genre de couple un fléau. C’est pour les femmes une source de remords. Les maris, s’ils n’ont pas les mêmes remords, tournent et retournent la même question, jusqu’à devenir fous : est-ce que ces enfants sont de moi ?

    Le doute engendre la haine… et combien de fois n’est-elle pas assouvie sur la tête de petits sans défense !

    Ces jeunes enfants sont vraiment adorables. Mais, les enfants des autres ou les siens, madame la Caporale… s’en fiche !

    Tout comme l’État !

    Aussi continue-t-elle, comme si de rien n’était :

    – La Sergente Chop est connue pour être la pionnière, mais ce n’est pas une gloire non plus. Faire la pleureuse toutes ces années, il n’y a pas de quoi être fière franchement ! Il faut dire les choses comme elles sont, dans notre troupe celles qui ont vraiment du mérite sont rares. Je vois bien Tây Cu, Chanh Ty, La Oa, Duy Kiêng… Mais il faut compter aussi toutes celles qui ont épousé des « si-vin » très respectables, des cadres de l’administration ou des commerçants. Et pourtant, même au plus haut niveau, est-ce que c’est par amour ? Vous voulez vraiment le savoir ? Allez, soyez tranquille… Quand une fille épouse un Occidental, c’est toute la famille qu’elle fait vivre !2

    Madame la Caporale n’a pas le temps de finir que deux autres femmes entrent dans la pièce. L’une, avec des chaussures de dame et un manteau de feuilles de latanier, éclate :

    – Fichtre ! La fille de Bôn, elle se prend pas pour rien, la garce !

    L’autre cingle la table d’un coup de parapluie :

    – Qu’elle se fasse larguer sans un sou et ça va vite la remettre à sa place ! Vous vous souvenez de la femme au caporal François ?

    Cette évocation provoque des gloussements dans l’assistance.

    Madame la Caporale dit à une fille restée silencieuse jusque-là :

    – Si tu veux qu’il t’aide pour ta lettre, demande-lui maintenant. Vous permettez, monsieur ?

    Place aux… cartes !

    Celle qui ne joue pas m’attire vers la table.

    ¶¶¶

    Dans une boîte japonaise que j’ai d’abord prise pour une boîte à bétel se trouvent un paquet de lettres et cinq photos. Deux clichés de sa fille qui vient d’avoir huit ans et trois de ses maris. Il y a aussi un cahier à couverture bleue.

    – Vous savez monsieur, je peux déjà me vanter d’être celle qui a épousé le moins de maris. Cela fait longtemps que j’ai commencé, mais j’en ai eu que 3. Et deuxièmement, j’ai plus d’instruction que les autres ! Mais pour une affaire très importante, je préfère vous demander. Si j’écris trop de bêtises, j’ai peur qu’ils se moquent de moi à l’administration.

    Cette femme a décidé de « faire un pas de plus », en faisant accepter sa fille dans une association qui s’occupe d’enfants métis.

    – Comme ça, quand elle aura seize ans, ils lui trouveront du travail ici ou bien ils l’enverront en France. Une fille c’est une bouche inutile. À part peut-être si elle avait la nationalité française, alors là, je m’en occuperais. Malheureusement quand j’ai accouché, je l’ai dit à deux maris. Et devant la loi maintenant, je vais laisser lequel la reconnaître ? Non non, on ne joue pas avec le feu. Et si jamais ils me tuent, qu’est-ce qui va se passer après ?

    J’ai posé un stylo sur la table, tout disposé à écrire sa lettre. Mais cette femme espiègle, prise d’inspiration, tient à me montrer tous ses « tuych » pour duper les deux légionnaires qui se sont succédé dans son lit.

    – Tiens, c’est la photo de mon deuxième mari et là, c’est le troisième. Le deuxième là, malgré sa barbe à la Zhang Fei3, c’est quelqu’un de très bon. Et le beau garçon là, avec son visage bien dessiné, c’est le roi des fripouilles, un sacré « ma-lanh » ! Mais pas autant que moi, parce que je suis loin d’être idiote ! Ça sert d’avoir de l’instruction, vous savez ! Il suffit de gratter côté sentiment et vous vous laissez tous attraper. Ah, si j’avais pu dépasser l’école « ê-lê-mang-tê », je pourrais en rouler beaucoup plus maintenant !

    Elle me tend le paquet de lettres et le cahier à couverture bleue.

    – C’est pourquoi ce cahier ?

    – Bah, c’est toutes les lettres que j’ai envoyées à mes deux chers maris !

    – À quoi bon les recopier au crayon, comme une commerçante ?

    – À quoi bon, vous dites ? À quoi bon ? Mais pour mentir comme un diable, il faut bien se souvenir de ce qu’on a dit, sinon vous plantez la barbe d’un monsieur sur le menton d’une dame et alors, ça finit par se voir !

    – Et ces deux hommes ne sont pas là actuellement ?

    – Le vieux a intégré la « cô-lô-nhan » et ils sont à Marseille en ce moment. Le médecin a dit que ce n’était pas bon pour lui de rester ici. Le jeune, lui, il a été envoyé en Afrique pour mater les rebelles, ça fait plus d’un an. Et pourtant… et pourtant… ils continuent à envoyer de l’argent pour ma fille, tous les deux !

    Je déplie une lettre du mari le plus âgé. J’en lis ce passage :

    « Tu es celle que j’aime le plus dans ma vie. Je suis très malheureux à cause de cette maladie qui m’a obligé à te quitter pour venir ici. La photo de Jeannette est très belle, je l’adore. Cela me rend trop triste d’être loin de ma fille. Je bois beaucoup en ce moment parce que j’en ai marre de tout. Il faut m’envoyer plus souvent des nouvelles. Je joins un mandat de cent piastres. J’embrasse ma fille cent fois, ma petite femme mille fois. »

    Je passe à une lettre que le jeune mari a envoyée d’Afrique :

    « Ce pays est vraiment trop chaud, en plus les femmes sont laides. Les sales communistes, je leur tire dessus sans hésitation, car j’ai peur qu’ils me plantent un couteau dans le dos et alors je ne pourrais plus jamais retourner au Tonkin avec toi et Jeannette. Mais de toute façon ! Je ne sais pas comment tout cela va finir. Alors prends un autre mari, ça vaut mieux. Trouve quelqu’un qui accepte de reconnaître notre fille, pour qu’elle ne soit pas une enfant abandonnée, etc. »

    Voici la lettre que la « bien-aimée » a envoyée à son vieux mari :

    « Je suis mort de faim mais je ne pense pas d’epouser un autre mari. Les autres personnes dangereux. Moi et c’est pas qui ! Pas possible quelqu’un honnête comme vous, mon vieux cher. Alors, Jeannette reste sans papa, mais je mens fout, n’est ce pas ? Envoyer moi de tant en tant d’argents et votre fille serons heureuse. »

    Et maintenant, la lettre de la « bien-aimée » à son jeune mari :

    « Jeannette ne voudrait suivre son papa. Elle pleure toujours. Je l’ai fait voir photo de vous. A Tonkin, c’est la crise d’argents. Ces habits sont mauvais état. Je veux dire vraiement : si vous êtes impossible à m’envoyez beaucoup d’argent, je pense épousez encore un mari…

    Votre femme Thị B… très chérie. »

    Cela m’aurait fait plutôt rire, si elle n’avait pas eu cette manière détestable de s’exclamer, presque en sautant :

    – Vous avez vu ça ? Pas mal pour une pauvre « ma-bun », non ? Alors si j’étais vous, j’arrêterais de croire qu’on les épouse par amour !

    Oh merci de m’avertir vraiment ! Je ne m’en serais pas douté !

    Je prends le stylo pour rédiger sa lettre, sans envie de pleurer, mais sans envie de rire non plus.

    Je regrette seulement de ne pas avoir pris d’appareil photo.

    à suivre...


    Rendez-vous le 16 novembre prochain pour la traduction du septième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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    1. Allusion satirique, qui se précise dans le 8e épisode, au comportement du député vietnamien, qui opinait du chef à chaque « proposition » émanant des autorités coloniales. ↩︎
    2. Déformation du dicton populaire : « quand un garçon devient mandarin, c’est toute la famille qu’il fait vivre. » ↩︎
    3. Général chinois réputé brave et féroce, passé à la postérité grâce au roman Les trois royaumes. ↩︎
  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 4

    Voici la traduction intégrale du quatrième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

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    IV — La maison de joie

    On peut l’appeler la maison « voisine », même si ni mur ni cloison ne divise en deux la bâtisse en bois, mais une simple natte de bambou et encore, sur une moitié seulement, l’autre étant recouverte d’un store sur lequel la propriétaire s’est contentée d’accrocher, pour qu’on ne puisse pas voir au travers, ces sortes de peintures que l’on trouve dans la rue Hang Bô, composées de sentences parallèles… sans idéogrammes.

    Je pourrai donc, avec un peu d’indiscrétion, savoir tout ce qui passe chez les « voisines ».

    Madame l’Adjudante s’affaire encore dans la cuisine à me préparer un « cà-phê ». Madame la Garde-forestière a dû me recommander en des termes fort habiles, car son amie me reçoit avec beaucoup de chaleur. C’est une chance qu’elle n’ait pas de travail actuellement ― pardon, je voulais dire de mari ! ― encore que mon jeune âge, celui d’être son fils, ne risque pas d’attirer des soupçons sur elle. Évidemment ! Même les pires langues de vipère n’iraient pas jusqu’à m’accuser de vouloir compromettre une vieille dame. Sa fille Suzanne en revanche, bien que fleurisse à peine son dix-septième printemps… mais par chance elle est à Hanoï.

    Il n’est pas dans ma nature d’avoir cette curiosité malsaine. Si madame l’Adjudante, en arrangeant le lit pour que je puisse m’allonger un moment ne m’avait pas dit tout bas « tiens, à côté il y a quelques demoiselles qui cherchent un mari », je n’aurais pas eu à retenir ma respiration pour relever les sentences parallèles…

    Elles sont deux filles. L’une, blottie sous la couverture, lit nonchalamment un vieux journal. L’autre, l’air hébété, toute recroquevillée sur sa chaise, avec son pantalon blanc, sa laine verte et ses chaussettes à fleurs n’affiche pas vraiment les signes extérieurs de sa… fonction. Elle peut bien avoir les dents blanches, cette rustaude ! Seul son calme est digne de respect ! Ô vénérable La Vong1 ! Essayez de revivre un instant afin d’observer le visage de cette femme tandis qu’elle attend, bras croisés, de pouvoir s’établir dans la société : voyez comme il reste impassible ! Puis, rappelez-vous le détachement de votre esprit, lorsque vous vous adonniez à la pêche et jugez si sa « philosophie » n’est pas admirable ?

    Mais au choc d’une cuillère sur une tasse, je me retourne.

    Madame l’Adjudante a posé un morceau de pain et du café au lait sur la table. D’un signe de tête, elle m’invite à prendre place. Elle me lance un clin d’œil et tout bas :

    – Elles sont combien à être là ?

    – Deux.

    – Deux seulement ? Où peuvent bien être parties les deux autres alors… Il y a deux danseuses de Hanoï qui sont là depuis quelques jours.

    – Elles viennent pour danser ou pour trouver un mari ?

    – En tout cas ce n’est pas pour le plaisir de danser ! Est-ce que vous avez vu une femme de mon âge, à peu près ?

    Je secoue la tête. Elle fronce les sourcils un moment, puis :

    – On l’appelle madame la Commissaire, parce qu’à l’époque où elle vivait à Chua Thông, elle en a épousé un. Elle n’a pas d’enfant et à son âge, elle est obligée de faire l’entremetteuse pour gagner sa vie. Elle s’est retrouvée comme madame Hai Yêng, mais encore plus misérable qu’elle, parce qu’elle n’avait pas du tout de capital. Mais même madame Hai Yêng, qui est pourtant bien installée ici, ses petits commerces de « cat-cut » et de vélos tournent bien… mais si elle continue avec ses histoires de dettes de jeu, elle se retrouvera sans rien comme l’autre. Jouer le peu qu’on a, c’est vraiment de la folie !

    J’entends soudain des bruits de sabots à la porte d’à côté. Suit cette conversation :

    – Alors, comment ça s’est passé ? Gagné ou perdu ?

    – J’ai gagné trente centimes ! J’ai faim ! Il y avait du vermicelle qui me faisait envie, mais j’avais peur d’être juste. Regarde dans le « bup-phê », il doit rester un deuxième pain. Apporte-le avec le « be », dépêche-toi ! Et toi Duyên, lève-toi !

    Il semble que madame la Commissaire a pris de bien mauvais penchants. Dans ce genre de situation, si elle savait y faire, elle réclamerait plutôt une boule de riz gluant ou encore un reste de la veille avec un peu de coco revenue dans la saumure. Mais l’habitude, que voulez-vous ! Le « be » et le « pho-mat » ont franchi les mers et conquis beaucoup de monde, dans toutes les couches sociales.

    Madame la Commissaire se met à hurler :

    – Mais qu’est-ce qu’elle fiche comme ça ? Pourquoi c’est aussi long ? Tu le vois le pain ?

    Une voix impassible vient répondre, sans trembler :

    – Il y a du pain, mais le pot de « be » est envahi de fourmis…

    – Quoi ? Des fourmis dans le « be » ? Maudits soient tes ancêtres ! Tu crois que je te nourris à rien faire ? Tu restes là assise toute la journée à te prendre pour une princesse, même pas fichue de garder quoi que ce soit !

    Une demoiselle au si joli prénom2 qui se fait insulter de la sorte, voilà de quoi susciter ma… compassion. Je brûle d’intervenir. N’étant pas en mesure de le faire, je me rue déjà sur le store. Tout de même, la preuve que je me soucie d’elle, c’est que je lui sacrifie mon « cà-phê ».

    Au même moment, la fille de sous la couverture abandonne le vieux journal pour ajouter son couplet :

    – Si tu es toujours distraite comme ça, tu ne pourras pas garder un mari très longtemps. Tu dois être plus soigneuse ! Même pour moi c’est déjà pénible, alors toi…

    Exactement comme on jette de l’huile sur le feu, madame la Commissaire se lance dans une nouvelle tirade :

    – Tu ne pouvais pas rester au village avec ton laboureur de mari ? Une pauvre fille comme toi qui se permet de le mépriser ! Non mais, qu’est-ce que tes parents ont bien pu avaler pour enfanter un truc pareil ! C’est à peine si elle se lave une fois par mois, elle est toujours pleine de poux ! À table, elle tousse, elle crache son riz dans toute la pièce. C’est son mari qui aurait dû se plaindre, eh ben non ! Elle se prend vraiment pour la perle rare, celle-là !

    Duyên reste là, tête baissée. Qui ne dit mot consent !

    Et dire que c’est une femme pareille qu’il faut nourrir en attendant de la jeter… dans les bras d’un Occidental.

    Je retourne à mon café et médite sur mes légionnaires : que ce soit par héroïsme ou insoumission, ils ont un jour rejoint un gang ou un groupe d’anarchistes, ils ont fait dérailler le train d’un ministre ou mitrailler une banque, ils ont senti siffler les balles tandis qu’ils s’évadaient de prison… tout cela pour venir se perdre à Thi Câu et prendre cette perle rare dans les bras, lui susurrant dans l’oreille : « comme je t’aime, ma belle ! »

    Je n’étais pas là quand Duyên a dénigré son mari. Mais, avec ces chaussettes à fleurs, ce visage figé dans l’idiotie et ce pedigree que l’on doit à madame la Commissaire… je dois pouvoir esquisser sa vie lorsqu’elle était encore une fille de la campagne, avant d’être réprouvée par monsieur Jean, jetée comme une malpropre par monsieur Van Dale et abandonnée par le caporal Dupont.

    Alors, une après-midi…

    Ô toi qui vas sur la route mandarine,

    Fais halte un instant que je te dise un mot.

    Elle mettait le riz en gerbe avec d’autres femmes, quand elle a vu un beau jeune homme au pantalon de soie, à la tunique luxueuse, aux semelles de crêpe et au chapeau de pousses d’ananas, avec une valise de bambou à la main, qui passait sur la route d’un pas alerte : elle s’est mise en tête de le taquiner avec sa belle voix de loriot. « L’homme de la route mandarine » fait encore quelques pas avant de s’arrêter et d’apercevoir, dans la rizière en contrebas, un groupe de paysannes qui rient sous cape. Et notre piéton de chanter à son tour :

    Et si nous unir n’était pas notre lot,

    Oserais-tu passer pour une fille volage ?

    J’ai beau être père d’un enfant en bas âge

    Si tu continues, je t’enlève, tout doux !

    Ou bien c’est que tu n’as pas encore d’époux ?

    Monte, je te promets une belle… progéniture !

    Les rires redoublent, seule Duyên garde la tête baissée. Elle a déjà un époux. Une autre aurait plaisanté sans la moindre arrière-pensée. Son silence la dénonce : c’est qu’elle n’aime pas son mari !

    L’intraitable piéton se fend d’un sourire satisfait, puis reprend sa route.

    De retour chez elle, aux côtés de son cher époux qui se couche les pieds sales, Duyên en a eu marre de cette vie. Mon Dieu, qu’il est vilain ! Je n’en peux plus de le voir manger, avec ses genoux qui lui montent plus haut que les oreilles ! Et cette manière qu’il a de parler, complètement décousue, de dire tout le temps « hé… l’autre… s’pas ! » Et au conseil du village comme il bafouille, les anciens le détestent et les jeunes se moquent de lui !

    Marre, marre et marre !

    Elle a commencé à l’accabler de reproches.

    Puis, elle est allée habiter chez sa sœur. Les époux ont coupé les ponts définitivement.

    Avec sa réputation de femme indigne, plus personne n’en aurait voulu, alors elle est partie pour la capitale… Un jour de chance, elle a rencontré un homme bien mis, comme celui de la route mandarine. Il lui a dit les mots doux qu’elle avait envie d’entendre et quand il l’a invitée dans cette maison pour « bavarder » plus à l’aise, elle a opiné du chef. Le matin suivant, les yeux à peine dessillés il avait pris la poudre d’escampette, obligeant Duyên à se séparer de ses boucles d’oreille en argent.

    Alors… la vie au jour le jour dans la capitale. Elle a dû faire la domestique pendant quelques mois. N’en pouvant plus, elle a… rampé jusqu’à Chua Thông pour trouver madame la Commissaire.

    – Pitié pour une pauvre idiote, madame !

    Si Duyên reconnaissait son idiotie, elle n’exprimait par contre aucun remords, mais vraiment aucun ! Et madame la Commissaire, après un clappement de langue :

    – Maudits soient tes ancêtres, sale gibier de potence ! Mais bon, ça va ! Tu peux rester ici à mon service. Et au premier Occidental qui se présente, je te marie avec !

    Le jour suivant, madame la Commissaire mettait à la porte sa jeune servante, car elle passait son temps à somnoler.

    Mais, elle a fini par se prendre d’affection pour elle. Elle lui a appris à se poudrer, à se maquiller les lèvres, à tracer les sourcils. Son corset de soie vieilli, mais encore présentable, elle le lui a offert. Seulement, elle ne devait pas le porter quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Assez vite, toutes les dames de Chua Thông ont fait passer l’information comme quoi une fille de la campagne cherchait un mari.

    Et un certain monsieur Jean est venu rendre une petite visite…

    – C’est qui celle-là ?

    – Ma ni et. Bay dan, dơn, bố cu tốt ! Toa vù loà ê-pu-dê ? (Ma nièce. Paysanne, jeune, beaucoup bien ! Toi vouloir épouser ?)

    – Une paysanne ? C’est vrai ? Avec les dents laquées ? Fais voir !

    Madame la Commissaire, se tournant vers Duyên :

    – Regarde-le avec ton plus joli sourire pour voir !

    L’autre cligne de l’œil, puis sourit à monsieur Jean, qui hoche la tête :

    – Ça va ça va ! Je reviendrai. Au revoir, la mère !

    – Chiêng ! Giăng ! Phô mơ đô nê vanh biết cẩm bua boà ! Săng qua ba lạp ben rơ vơ nia ! Hánh ? (Tiens ! Jean ! Faut me donner 20 pièces comme pourboire ! Sans quoi pas la peine revenir, hein !)

    Encore un hochement de tête et monsieur Jean s’en va. Affaire conclue. Les innombrables détails qu’il faut normalement discuter entre les deux familles, les noix d’arec et le bétel, la demande en mariage, les cadeaux pour le Nouvel An, les gâteaux de riz, la cérémonie et l’accueil de la mariée… tout cela résumé en quelques phrases dans un français de cuisine. Trois jours plus tard, Duyên devenait : madame Jean. L’entremetteuse encaissait 20 piastres. Un investissement plutôt rentable…

    Monsieur Jean aimait beaucoup sa nouvelle épouse. Elle ne comprenait pas le français, certes, et elle commettait pas mal d’âneries, mais il l’aimait quand même. Car de quoi avait-il besoin après tout ? Si elle n’avait pas de cervelle ni d’âme sensible aux beautés d’un amour sentimental, ce corps bien en chair remplissait parfaitement son office ! Ils vécurent heureux pendant deux mois.

    Monsieur Jean se vantait auprès de ses intimes d’avoir épousé une vraie paysanne.

    Il décide de faire les présentations et au beau milieu du dîner, voilà que Duyên éternue coup sur coup, éclaboussant toute la table du repas. Son mari lui ayant demandé d’essuyer le beurre, elle s’est servie d’une tranche de pain au lieu du couteau. Et monsieur Jean, ivre, de lui coller un morceau de fromage sous le nez, qu’elle se pince, avant d’aller cracher dans toute la maison. Les invités se regardaient, secouant la tête…

    Le lendemain, une fois dégrisé, monsieur Jean est allé se plaindre auprès de madame la Commissaire : sa femme était décidément trop rustre, elle lui faisait honte, certes elle avait des côtés « beaucoup bien », mais aussi beaucoup d’autres qui l’étaient moins, etc.

    Duyên est retournée chez madame la Commissaire.

    Est venu le tour de monsieur Van Dale.

    Un jour, il lui a demandé de servir des épinards. Il était en train de se régaler quand, à la moitié du plat, il tombe sur une chenille qui avait tout l’air d’attendre réparation pour le préjudice.

    Au tour du caporal Dupont.

    Revenu discrètement dormir avec sa femme, il devait regagner la caserne à minuit pour prendre la relève de la garde. Alors qu’il se rhabille, déjà très en retard, il demande à sa femme de lui servir une tasse de thé. Par malchance, la théière est obstruée et les cure-dents introuvables (comme toujours dans ces moments-là). Pressée, Duyên se risque à prendre le bec entre ses lèvres pour souffler un grand coup. Puis, elle verse le breuvage. Son mari n’y a pas touché.

    Le lendemain, Dupont se rendait chez madame la Commissaire :

    – Écoutez, je ne la supporte plus. Elle est complètement maboule. Elle a ça de bien, c’est qu’elle ne couche pas avec d’autres, mais elle est sale comme un cochon. Je préférerais encore qu’elle soit infidèle !

    Madame l’Adjudante me dit à voix basse :

    – L’autre mégère n’arrête pas de la disputer, mais vous pensez bien si elle écoute ! Et puis à quoi ça lui sert de se marier ? Pour une nuit, la mégère prend 2 piastres et elle lui en laisse la moitié. En faisant 10 nuits par mois, c’est toujours mieux qu’un mari qui va payer 20 piastres pour vous chercher des poux, vous ne croyez pas ?

    J’acquiesce de la tête. Je comptais rendre visite à madame Hai Yêng et à madame la Sergente Tu qui s’occupe d’enterrer les filles, mais aussi à madame l’Adjudante Nhoang pour voir si elle est restée aussi brutale qu’à l’époque de son règne à Viêt Tri. Je suis donc sur le point de partir quand :

    – Bonsoir monsieur.

    – Bonsoir mademoiselle. C’est Suzanne. Elle est habillée à la vietnamienne et… qu’est-ce qu’elle est belle ! Est-ce bien le moment de partir ?

    à suivre...


    Rendez-vous le 2 novembre prochain pour la traduction du cinquième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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    1. Lü Wang, appelé aussi Jiang Ziya : grand stratège chinois, qui, lassé des affaires politiques, vécut en ermite. Selon la légende, un jour qu’on lui demandait, en le voyant pêcher avec un fil trop court et un hameçon rectiligne, ce qu’il espérait prendre ainsi, il répondit : « un seigneur ». ↩︎
    2. En plus d’être un prénom encore répandu aujourd’hui, duyên est un substantif qui signifie « grâce, charme » ou « lien conjugal ». ↩︎
  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 2

    Voici la traduction intégrale du deuxième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    II — Les mauvaises étoiles

    Après deux longs traits d’alcool, mon nouvel ami ― mais déjà intime ― est devenu très bavard. L’alcool chauffe le sang, lequel une fois chaud dirige les pensées vers l’amour, lequel à son tour entraîne irrésistiblement vers la souffrance. À la faible lueur d’un autel, on ne peut plus sommaire, à la déesse Opiacée, durant trois longues heures, Dimitov m’a raconté par le détail les cruautés commises par la police soviétique : la Tchéka. J’ai en face de moi, aussi humblement allongé près d’un service à opium, un de ceux qui ont bravement tenu tête aux troupes bolchéviques, un héros du gouvernement Kerenski. À un âge avancé, n’aspirant plus qu’à un régime respectueux des libertés individuelles comme la République française, il s’est exilé. Il a été chef cuisinier dans un grand hôtel parisien. Mais, terrorisé par l’enlèvement du maréchal Koutiepov, il s’est engagé dans la Légion étrangère. Et maintenant… hélas ! maintenant ce n’est plus qu’un légionnaire… opiomane.

    – C’est mon deuxième séjour au Tonkin, pour deux ans et six mois comme le premier. Cela fera cinq ans au total. Mais c’est bien la première fois que je rencontre un journaliste, alors je vais tout vous dire. Il faut que vous compreniez pourquoi un homme comme moi a pu épouser 14 femmes dans sa vie. Ah la Tonkinoise, mon Dieu ! C’est vraiment « la Femme, enfant malade et douze fois impur », comme l’a dit le grand poète militaire Alfred de Vigny ! Mais pardon ! Cela ne vous fâche pas que je dise du mal de vos compatriotes ? J’imagine que non, puisque vous cherchez la vérité. Mais si jamais je vous choque, je vous prie de m’en excuser !

    – Oh non ! Vous n’avez pas à vous excuser.

    Mais au fond de moi, je jubile. Vous vous rendez compte ? Un héros qui me demande l’autorisation de dénigrer une femme ? Il doit me prendre pour un grand journaliste, un Pierre Scize ou un Louis Roubaud !

    Je revois la tenancière de l’échoppe faire de grands gestes en me présentant à Dimitov, dans un français à peine compréhensible. Et le mal que j’ai eu pour lui offrir ma tournée ! Tout a bien changé maintenant. Une maison de bois, sur le chemin qui passe derrière l’Écurie, se trouve abriter les confidences d’un général dont les actions héroïques n’ont laissé aucune trace en Russie.

    Il continue à pleuvoir. Cela fait déjà une semaine, mais pour moi à ce moment, la pluie n’est pas sans beauté.

    La porte d’entrée grince : le patron de la « maison » rapporte de l’opium. Nous lui cédons un peu de place pour qu’il prépare les pipes.

    ¶¶¶

    Au chapitre des femmes, l’Horoscope prédisait à Dimitov une vie particulièrement mouvementée. Il totalisait fièrement 14 mariages, dont 9, seulement, avec des Tonkinoises.

    – Mais j’ai décidé de ne plus me marier. Je me suis planté moi-même un couteau dans le cœur, qui a déjà trop souffert. 14 fois exactement ! 14 fois trompé, et jamais de la même manière…

    – Racontez-moi donc les trahisons des 9 épouses d’ici.

    – La première était grasse, pas très jolie. Elle avait déjà eu je ne sais combien de maris. Mais elle avait les dents blanches comme une Européenne et en plus, elle était très experte. Alors, elle me rendait heureux et malheureux à la fois. Heureux d’être aussi bien servi, mais malheureux de penser à tous les types qui avaient partagé son lit avant moi.

    Dimitov interrompt sa souffrance un instant pour… jouir de la première pipe d’opium. À lui l’honneur ! Puis, il se rassied :

    – Je n’étais pas heureux en fait. J’ai du courage moi, vous savez, mais après 30 kilomètres de marche avec une charge de 60 kilos, je n’ai plus la force d’échanger des mots doux. Alors, on se disputait tous les jours : elle me traitait de mari jaloux et moi je la traitais de fille facile. Un soir à table, au lieu de me servir le vin habituel, elle a posé deux bouteilles d’alcool local, exactement le même que celui que nous venons de boire. Comme je me doutais de quelque chose, elle m’a expliqué que c’était beaucoup moins cher et plus fortifiant. Alors… j’ai bu les deux bouteilles. Et vous ne savez pas ce qui s’est passé ensuite ? Eh bien, moi non plus ! Tout ce que je sais, c’est qu’une patrouille m’a arrêté pas loin de la gare quelques heures après et m’a ramené à la caserne. Le jour suivant, une fois dégrisé, j’ai appris dans le procès-verbal que j’avais dévasté la boutique d’un vendeur de vélos et que j’avais battu une femme jusqu’au sang. Quinze jours de prison. Privé de solde. À ma sortie, ma femme s’était déjà remariée ! Et son mari, je m’en suis souvenu ensuite, était justement dans la patrouille ce fameux jour ! Ils avaient sans doute comploté tous les deux pour me faire boire ! J’étais vraiment fâché, j’ai voulu porter plainte. Je suis allé demander des conseils à mes compagnons. Et vous savez quoi ? Ils ont tous éclaté de rire ! Je venais d’arriver au Tonkin, je ne connaissais pas encore les coutumes. Belles coutumes, en vérité ! Ici, les liens conjugaux sont dominés par l’argent. En prison, je n’avais plus rien à envoyer à ma femme. Alors, comme si on était en Europe, le tribunal a autorisé le divorce ! Ce n’est pas une loi ça, c’est juste une coutume ! Ma femme me quitte et je ne peux rien contre elle ? Qu’est-ce que vous dites de l’espèce humaine après ça ? L’argent arrive à dessécher les cœurs à ce point-là ?

    Dimitov ponctue son discours de violents coups sur la poitrine, l’air menaçant comme s’il voulait se battre avec moi.

    Mais… il ne s’en jette pas moins sur la pipe à opium sans attendre que le patron, qui vient à peine de la préparer, ne la lui tende. Pauvre Dimitov tout de même ! Faut-il qu’il souffre…

    ¶¶¶

    – La deuxième n’avait rien de spécial, poursuit-il, et la troisième non plus. Je les ai quittées parce qu’elles ne comprenaient pas le français. En plus, elles étaient trop laides ! Mon Dieu ! Et bêtes avec ça ! Elles battaient tous les records. Quand je leur demandais de nettoyer mon képi, il fallait que je le montre, sinon elles s’occupaient aussitôt de mes chaussures ! Quand je les envoyais acheter du tabac à rouler, elles me rapportaient un paquet de cigarettes ! Comment voulez-vous que je paie un interprète ! Mais c’était surtout la laideur ! On n’a que trois nuits par semaine en dehors de la caserne. Alors, chaque fois que je rentrais, rien que de voir le visage de ma femme allongée près de moi…

    Dimitov se tait, l’air abattu. J’en profite :

    – Épouser une belle femme, c’est risqué. Tandis qu’avec une laide, on peut dormir tranquille. Tous les gens d’ici vous le diront. Mais est-ce que les Européens pensent la même chose ?

    – Vous voulez dire qu’avec une femme laide, on est sûr d’être heureux ?

    – Peut-être. En tout cas, il n’y a pas de bonheur possible si on passe son temps en reproches !

    – Sans doute, mais ce que vous dites est contraire au bon sens. Une belle femme en qui vous pouvez avoir confiance, voilà le vrai bonheur ! C’est vrai quelquefois, quand on ferme les yeux à côté d’une femme sans beauté, on peut se sentir fier d’être aimé, sans avoir peur qu’elle couche avec un autre. Alors on est heureux. Alors on peut s’endormir satisfait. Mais quand on rouvre les yeux pour la regarder… mon Dieu ! On a une autre vision des choses : on se dit qu’il vaudrait mieux encore…

    – Il vaudrait mieux encore… ?

    – … Une belle femme qui vous trompe !

    À ces mots, Dimitov a un rire pincé. Il en est à sa sixième pipe, le patron à sa neuvième. La pluie tombe encore et le vent s’est mis de la partie.

    – On arrive à la quatrième femme…

    – Ah, la quatrième ! C’est la seule que je regrette. Elle ne parlait pas un mot de français, mais je l’aimais quand même. On s’entendait bien. Pas spirituellement bien sûr, comment on aurait pu sans parler la même langue… ? Mais sur le plan… physique. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle aimait ça ! Alors, je pouvais m’imaginer qu’elle était folle de moi. Mais dans la vie, qu’est-ce qu’on n’arrange pas avec un peu d’imagination ? Ah, j’allais oublier de vous le dire, c’était la servante de ma troisième femme. Ne vous moquez pas de moi surtout ! Un mandarin ne donnerait jamais sa fille en mariage à un légionnaire, n’est-ce pas ? Cela ne me gêne pas que ce soit une servante. En Europe, un noble qui couche avec une domestique, ce n’est pas honteux. Mais un jour qu’elle avait ses règles, elle ne m’a pas prévenu. Quelques jours plus tard, j’ai attrapé une maladie. J’étais en colère et j’avais très envie de la sermonner, mais en même temps j’avais peur d’être injuste. Après tout, elle ne parlait pas français, c’était peut-être pour ça qu’elle n’avait pas osé m’en parler. Alors, j’ai commencé à l’espionner. La fois suivante, elle avait encore ses règles et quand je lui ai posé la question, elle a hoché la tête ! La misérable ! Une vraie diablesse ! Je l’ai quittée parce que je pensais qu’elle me trompait. Au lit, je croyais que c’était pour moi seul que je l’avais prise et que je donnais de l’argent, j’aurais dû me douter qu’elle profitait de moi, et qu’elle se payait bien du plaisir ! En vérité, c’est elle qui aurait dû me verser un salaire ! Je la regrette vraiment. Je ne retrouverai jamais une femme avec un corps comme le sien, un volcan pareil ! Je crois qu’elle est partie à Tông.

    Ou ce gars est toqué ou bien c’est un critique hors pair.

    Il n’y a plus d’opium. Ivre, Dimitov commence à somnoler. Le patron va s’allonger plus loin sur un grabat pour que nous soyons plus tranquilles.

    ¶¶¶

    – Ne me posez pas de questions sur la cinquième, d’accord ?

    – Pourquoi donc ?

    – Ce sont des souvenirs trop pénibles.

    – Alors, passons aux suivantes.

    – Encore 4. Des bonnes à rien comme les autres. Tout est de leur faute, parce que je ne suis pas comme certains qui changent de femme comme de chemise. Et puis c’est pendant mon deuxième séjour au Tonkin que je les ai épousées. Alors, je n’étais plus choqué par ce qui pouvait se passer. Je me suis fait une raison : elles ne pensent qu’à l’argent. Elles ne peuvent pas nous comprendre. Donc, cette fois j’ai fait comme si je prenais ces filles en location pour une longue durée. Plus question pour moi de croire aux liens du mariage. Alors la sixième, une nuit que je rentrais de la caserne sans prévenir, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Je l’ai chassée. La septième, je l’ai surprise avec son amant annamite. La huitième c’est elle qui m’a quitté, parce qu’elle n’arrivait pas à me soutirer assez d’argent. Je ne sais pas comment elle se débrouillait pour engloutir 18 piastres par mois. Elle est partie avec un autre, mais moi, je n’y étais pour rien. Et la neuvième… celle-là c’est marrant ! Je l’avais violée à Thai Nguyên. Alors après, elle est venue me chercher jusqu’ici. C’était une campagnarde, mais pas bête du tout ! Et comme elle était jolie, j’ai fini par la considérer comme ma femme. On était ensemble depuis deux mois, quand un jour je rentre et je vois un paysan… Elle affirme que c’est son grand frère… Le lendemain, je reçois une convocation du commissariat. Et là, un policier me désigne mon « beau-frère » et me dit que je n’ai pas le droit de prendre la femme « d’autrui ». Que si je ne la libère pas, il va confier l’affaire à mes supérieurs ! Comment savoir qu’elle avait déjà un mari ?

    – Mais pourquoi l’avez-vous violée ?

    – Parce qu’en vendant ses bananes, elle avait vraiment l’air d’une garce !

    On entend le clairon sonner l’appel de la caserne.

    Dimitov se lève, se reboutonne, boucle son ceinturon et remet ses chaussures. Il me serre la main et me donne rendez-vous au lendemain. Mais, il est à peine sorti que j’entends une voix de femme :

    – Dimitov ! Viens ici…

    Il presse le pas.

    J’interroge de l’œil un des fumeurs, qui secoue la tête, l’air de dire que les amours d’un légionnaire sont décidément trop compliquées pour lui.

    L’homme qui vient de partir, ce Dimitov, que le lecteur veuille bien se souvenir : c’était autrefois un héros.

    à suivre…


    Rendez-vous le 19 octobre prochain pour la traduction du troisième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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