Voici la traduction intégrale du cinquième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).
Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.
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V — Suzanne veut… et ne veut pas.
Comment madame l’Adjudante a-t-elle pu, non seulement autoriser, mais vouloir que Suzanne et moi allions visiter ensemble les environs ? Manœuvre ? Marque de confiance ?
Je ne le saurai jamais et qu’importe finalement ? Ce qui compte, cher lecteur, c’est qu’aux yeux de la jeune fille je suis apparu, à mesure que nous conversions, comme quelqu’un de généreux, d’adorable, de non méprisant et doté d’un grand sens moral.
– En vous promenant à mes côtés comme cela, vous ne craignez pas les on-dit ?
Alors, Suzanne a baissé la tête :
– Personnellement, je vous considère comme un grand frère, alors les autres peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Moi, je ne doute pas de moi, cela me suffit.
C’est mi-joyeux, mi-triste que j’accueillais ces paroles. J’avais gagné sa confiance, mais… rien que sa confiance. Pas de quoi se vanter !
Nous avons passé le district de Vo Giang. Sur la route en direction de Bac Ninh, nous revenons maintenant sur nos pas. Il ne fait pas trop froid et la pluie a cessé, de sorte que la promenade d’hiver prend un air de printemps.
Des épouses d’Occidentaux…
D’autres épouses d’Occidentaux…
D’autres encore…
Aurions-nous l’allure d’une procession pour qu’elles accourent aussi nombreuses ? À voir leurs pantalons éclatants de blancheur, leurs dents également blanches et leurs gilets, j’ai envie de leur dire : « mais pourquoi vous n’allez pas jouer aux cartes, si vous n’avez rien de mieux à faire ? » Qu’elles soient belles ou laides, elles ont toutes un visage difficile à décrire. Apparaissant dans l’entrebâillement d’une porte ou derrière un store de bambou, elles m’invitent à corriger les vers célèbres d’Ôn Nhu Hâu :
Lorsque j’apparaissais, ombre à travers les stores,
Les arbres et les fleurs se pâmaient de… terreur. 1
– Beaucoup de femmes sont vieilles et laides, alors comment peuvent-elles avoir tous ces prétendants ?
– Ah ça, je sais pourquoi ! Les Occidentaux ne voient pas du tout la beauté comme nous. Si vous voyez une femme bien dodue, avec le visage tout rond, vous direz qu’elle est trop rustre, elle vous dégoûtera, n’est-ce pas ? Alors que les Occidentaux en général, ils la trouveront belle. Vous voyez madame Betty2 ? Eh bien, j’ai entendu un Français dire qu’elle était parfaite et que c’était la plus belle femme du pays ! Vous, vous pourriez tomber amoureux d’une femme élancée, gracieuse comme un saule… Mais un Occidental ne serait pas tranquille. Si j’épouse une femme trop fragile, alors après deux ou trois accouchements, qu’est-ce qui va se passer ? Et puis une beauté gracile comme cela, vous croyez qu’elle peut durer longtemps ?
Je ris. Puis :
– Vous voulez dire qu’ils préfèrent acheter des choses qui se gardent ?
Suzanne me flanque un léger coup de coude dans le côté :
– Et vous, quand vous achetez des meubles ou un costume sur mesure, vous aimez qu’ils s’abîment vite ?
Voilà qui explique cette passion des Européens pour le sport et la solidité qu’ils veulent dans tout ce qu’ils produisent. Seul un Asiatique, un Japonais notamment, sait apprécier une beauté éphémère.
Toutefois, les explications de Suzanne ne font qu’éclaircir deux conceptions différentes de la beauté. Je me demande toujours comment une femme laide comme un pou arrive à trouver un mari. Et laide, elle l’est sans conteste, madame l’Adjudante ! Alors… que faire, que dire ? Je prends un détour :
– La beauté n’est peut-être pas seulement ce qui les intéresse ? Ils doivent attacher de l’importance à la conduite, rechercher une épouse qui soit vertueuse. C’est comme cela que des femmes sans beauté ne restent pas célibataires.
Par ce manque de franchise, je donne à Suzanne l’occasion de se montrer… plus franche que moi et, de fait :
– Contrairement à ce que vous croyez, « vertueuses » est un mot qu’on n’utilise jamais pour parler de ces femmes. Vous savez pourquoi, laides ou vieilles, ils les épousent quand même ? Parce qu’ils sont blasés. Avec un domestique, ils auraient peur d’être volés, alors qu’une femme, ils peuvent la commander, mais aussi… faire autre chose. Le mari, avec une personne qui ne parle pas la même langue et qui le considère comme un coffre-fort, il y a peu de chance qu’il lui offre son amour ! En plus, allez savoir ce qu’était leur vie avant qu’ils arrivent ici ? Leur cervelle n’est pas vraiment taillée pour le sentiment ! Dans un couple, si les deux personnes ont la même position sociale, les mêmes aspirations, s’ils ont besoin l’un de l’autre et qu’ils s’aiment, alors on peut vraiment parler d’amour. Aucun des deux ne doit avoir de raison de mépriser l’autre. Alors que, si un couple passe son temps à « mettre des cales »3, c’est seulement de la pitié, ce n’est pas l’amour pour l’amour.
Décidément, la jeune Suzanne en sait déjà beaucoup sur la vie ! Mais est-ce vraiment une bonne chose ? Les plus lucides ne font pas les plus heureux.
Cette petite conversation nous a fait faire un bon bout de chemin. Nous avons passé l’hôpital et la gare. Nous avons maintenant en face de nous la rivière et le pont, la voie ferrée à gauche, à droite la colline avec son camp d’artilleurs au sommet.
– On monte sur la colline ?
Suzanne acquiesce. Nous contournons la briqueterie, prenons lentement la pente derrière le marché de Dap Câu, au milieu de maisons d’une beauté si singulière que je croirais visiter une contrée lointaine. D’apparence modeste avec leurs façades de terre rouge, tantôt elles serrent leurs toits irréguliers, tantôt laissent la place à des chemins tortueux comme des empreintes de serpent et dont les marches, blocs de pierre grise et verte joints grossièrement, rappellent les escaliers des montagnes miniatures qui ornent les jardins. Comme c’est beau !
Le moment est venu pour moi de sonder les pensées secrètes d’une jeune et belle métisse, de révéler la moindre ébauche de programme quant à sa vie future.
Les confidences ne peuvent sourdre que dans un cadre poétique.
Et cette colline… avec à son flanc ce petit temple entouré de goyaviers qui l’embellissent, et à son pied le hameau, la caserne et la rivière toute proche : n’est-ce pas poétique, justement ?
¶¶¶
– Même si j’ai du sang français, je ne souhaite pas épouser un Occidental. Il faudrait vraiment que je n’aie plus le choix. Depuis que je suis toute petite, après le retour de mon père en France, ma mère s’est remariée quatre fois, alors la vraie nature de la vie, j’ai eu tout le temps de l’observer. Ma situation est très compliquée. Admettons que je me marie et que je doive le suivre quand il rentrera dans la… mère-patrie, est-ce que je devrai laisser ma vieille mère mourir de faim ?
– Épousez un Annamite…
– Ce n’est pas si simple. Celui qui aurait le courage de demander ma main, rien ne dit que sa famille donnerait son accord. Avec les médisances en plus, cela deviendrait vite insupportable. Et s’il m’aime seulement pour ma beauté, il me quittera quand il en aura assez. Et là, je parle pour les plus courageux. Mais ceux qui mènent une vie bien rangée, ils n’oseront jamais épouser une métisse ! Naître métisse, c’est une vraie plaie. Les Occidentaux n’ont aucun respect et les Vietnamiens ne nous aiment pas du tout. Dans la bonne société européenne, avoir du sang annamite c’est une infamie. Et dans la bonne société vietnamienne, avoir du sang français ce n’est pas un honneur. Mon Dieu ! En vérité, je n’ai pas de patrie !
Suzanne baisse la tête et éclate en sanglots…
Je lui prends la main. J’ai envie de lui exprimer ma compassion par un baiser. Mais je me ravise : il ne faut pas jouer avec le feu.
Suzanne répète, d’une voix très amère, en français :
– Oui, je suis sans patrie !
Je murmure :
– Épousez un métis alors…
Suzanne, qui s’est reprise, ajoute avec calme :
– Vous avez raison, j’y ai déjà pensé. Un métis qui aurait aussi la nationalité française, qui ne pourrait pas me mépriser. S’il est riche, je m’habillerai comme une dame. Si c’est un pauvre, un simple soldat par exemple, je garderai l’habit traditionnel. J’ai fait toute ma scolarité chez les enfants métis abandonnés. J’aurais pu partir en France l’année dernière comme tout le monde, et tant pis pour ma mère ! Si j’avais voulu épouser un civil moi aussi, je serais restée à Hanoï, j’aurais trouvé une place dans un commerce à 20 piastres par mois. Et j’aurais un fiancé comme les autres. Mais j’ai préféré rester pour m’occuper de ma pauvre mère et manger avec elle du maïs et des patates douces.
Suzanne ne souffre plus maintenant. Sa piété filiale a fait d’elle une… héroïne ! C’est pourquoi elle ajoute :
– Après tout, est-ce que c’est de ma faute si je n’ai pas de patrie ?
Elle se redresse et interroge du regard les quatre points cardinaux…
Suzanne ne veut pas épouser un Français. Ne pas avoir de patrie à vénérer ne la rend pas malheureuse. Elle ne veut pas épouser non plus un Annamite. Mais alors qu’est-ce qu’il lui reste ? Mon Dieu ! Suzanne n’aurait plus à se soucier de rien ? Comment est-ce possible ?
Je feins l’indolence :
– Tout compte fait, je pense qu’il vaut mieux encore épouser un Annamite.
Suzanne me regarde droit dans les yeux. Il y a du reproche dans son regard, mais c’est un reproche affectueux.
– C’est exactement ce que pense ma mère. Elle me dit toujours comme ça : tout ce que je veux, c’est un gendre annamite qui pourra s’occuper de mon enterrement. Ma mère se fait toujours plus de soucis pour sa mort que pour sa vie.
C’est une occasion à ne pas laisser passer :
– Mais c’est votre mère qui a raison ! Épousez quelqu’un de chez nous, un homme simple et bien élevé, ouvert aux idées nouvelles, pour qui l’amour est plus important et qui ne se laisse pas dominer par les vieux préjugés.
Suzanne rit de bon cœur :
– Un homme comme vous naturellement ? Vous n’essaieriez pas de profiter de la situation par hasard ?
Je ris moi aussi. Mais les traits de son visage se sont durcis à nouveau.
– Non, c’est impossible ! Au début, on rêve toujours d’avoir une belle vie. Le malheur ne vient jamais tout de suite. Il cède un temps pour mieux revenir plus tard. C’est comme cette histoire avec le gendre de madame la Médium à Phu Lang !
Encore une à mettre sur le compte de cette « industrie du mariage », sauf que cette fois l’ouvrière est en fait… un ouvrier.
Un homme prenait sa métisse de femme pour une mine d’or… Cela n’a pris que trois minutes à Suzanne pour raconter l’histoire, mais autant vous prévenir qu’à moi cela prendra trente lignes au minimum.
Il y a huit ans environ, un instituteur révoqué concluait un heureux mariage avec une métisse, la fille de madame la Médium. La province entière bruissait : il en avait après les 1000 piastres de madame, qui avait entièrement financé la rénovation du temple sur le marché Bac Môn.
– Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire pour devenir aussi riche ?
– Du trafic d’opium sûrement !
– Mais non, ce sont tous les biens que ses maris lui ont laissés !
– C’est ce qu’elle dit pour se vanter ! Moche comme elle est, c’est en mariant des Occidentaux qu’elle serait devenue riche ?
– Qu’est-ce que la beauté vient faire là-dedans ? C’est le destin !
Voilà les commérages que faisaient les consœurs de la Médium, quand elles enviaient son horoscope.
Mais son histoire, avec ses zones d’ombre, ne les faisait pas moins saliver.
Lorsqu’elle s’appelait encore Tu Bac, autrement dit « en son printemps de fille nubile », avec sa beauté de génie malfaisant, elle ne cherchait pas mieux qu’une relation… provisoire avec un soldat, le genre de personne dont le sens esthétique n’est pas particulièrement développé.
Une fille est née de l’union. Puis, un jour de dégoût pour la vie, elle se lamentait sur son sort comme dans la chanson :
Le fleuve coule paresseusement,
Et vous, de l’autre rive, reviendrez-vous jamais ?
Quelques années ont passé ainsi… La gêne… la honte.
À court d’expédient, il a bien fallu tenir enseigne à « la maison de joie ».
Une nuit, un médecin colonial a envoyé son boy la chercher. Le mois suivant, elle devenait la femme du docteur ! Amour ou pitié ? Qui comprendra jamais la bienveillance des hommes ? Mettons qu’ils étaient destinés l’un pour l’autre !
Quelques années plus tard, notre fonctionnaire partait pour ne plus jamais revenir.
L’année suivante, un autre est venu le remplacer.
Puis il est rentré lui aussi.
Chacun de ces messieurs laissait en partant maisons bien garnies, coffres bien remplis.
Une fois riche, madame Tu s’est enfin résignée… à son veuvage. N’ayant qu’une fille, elle voulait pour gendre un Annamite qui pourrait la porter en terre quand son heure serait venue. Un jour, notre instituteur est venu déclarer à sa fille : « je t’épouse parce que je t’aime, ce n’est pas pour l’argent ! » Quelques années de bonheur plus tard, le précieux gendre priait jour et nuit Bouddha de faire mourir sa belle-mère !
« Zu ly » ― c’est le prénom de sa femme ― a fini par se fâcher :
– Tu es ignoble, il n’y a que l’argent qui t’intéresse !
Et le mari, d’un rire moqueur :
– Je porte déjà sur le front la honte d’être ton mari et le gendre de ta drôlesse de mère ! Mais tout le monde se foutrait vraiment de moi, si ce n’était pas pour l’argent !
Ces paroles ne pouvaient pas ne pas arriver aux oreilles de madame la Médium. Mais qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Elle qui se prosternait nuit et jour pour implorer les faveurs de la Déesse-mère, qui poussait des cris de transe dans les volutes d’encens ?
– Alors non ! Je n’épouserai pas un Annamite, qu’il soit riche ou pauvre !
Suzanne a prononcé ceci dans un grand soupir. Et moi aussi, j’ai soupiré.
¶¶¶
– Oui, je dois partir. Madame la Garde-forestière a demandé à me voir.
– Est-ce que vous repasserez par ici avant de rentrer à Hanoï ?
– Je ne sais pas encore si je pourrai. Au revoir madame, au revoir mademoiselle.
Je prends ma casquette et sors. Suzanne court après moi.
– Monsieur !
– ?…
– Et ce collier, qu’est-ce qu’il signifie ?
C’est avec un air très sérieux qu’elle m’a posé cette question. Ce collier de perles de cristal, c’est au retour de la colline, en passant dans la rue principale, que je l’ai acheté. J’ai attendu d’arriver à la maison pour le mettre discrètement au cou de Suzanne. Madame l’Adjudante, bien que pauvre, avait fait des frais pour me recevoir. J’ai dû oser un :
– Souvenir d’une douleur. Ces lignes, j’espère qu’un jour Suzanne pourra les lire.
à suivre...
Rendez-vous le 9 novembre prochain pour la traduction du sixième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.
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- Ôn Nhu Hâu (1741-1798) est l’auteur d’un long poème, Cung oan ngâm khuc (Plaintes d’une femme du harem), d’où sont extraits ces deux vers :
Lorsque j’apparaissais, ombre à travers les stores,
Les arbres et les fleurs se pâmaient de désir. ↩︎ - Archétype célèbre en son temps de l’épouse d’Occidentaux qui a réussi. Devenue très riche, elle s’est fait construire une somptueuse demeure (dans la même rue que… Vu Trong Phung) agrémentée d’un zoo qui défraya la chronique. ↩︎
- Cette expression vient d’une chanson populaire qui dit littéralement « mettre des cales à ce qui est bancal ». Autrement dit, quand on s’aime on parvient à oublier les imperfections de l’autre. ↩︎
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