Étiquette : Littérature vietnamienne

  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 5

    Voici la traduction intégrale du cinquième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    V — Suzanne veut… et ne veut pas.

    Comment madame l’Adjudante a-t-elle pu, non seulement autoriser, mais vouloir que Suzanne et moi allions visiter ensemble les environs ? Manœuvre ? Marque de confiance ?

    Je ne le saurai jamais et qu’importe finalement ? Ce qui compte, cher lecteur, c’est qu’aux yeux de la jeune fille je suis apparu, à mesure que nous conversions, comme quelqu’un de généreux, d’adorable, de non méprisant et doté d’un grand sens moral.

    – En vous promenant à mes côtés comme cela, vous ne craignez pas les on-dit ?

    Alors, Suzanne a baissé la tête :

    – Personnellement, je vous considère comme un grand frère, alors les autres peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Moi, je ne doute pas de moi, cela me suffit.

    C’est mi-joyeux, mi-triste que j’accueillais ces paroles. J’avais gagné sa confiance, mais… rien que sa confiance. Pas de quoi se vanter !

    Nous avons passé le district de Vo Giang. Sur la route en direction de Bac Ninh, nous revenons maintenant sur nos pas. Il ne fait pas trop froid et la pluie a cessé, de sorte que la promenade d’hiver prend un air de printemps.

    Des épouses d’Occidentaux…

    D’autres épouses d’Occidentaux…

    D’autres encore…

    Aurions-nous l’allure d’une procession pour qu’elles accourent aussi nombreuses ? À voir leurs pantalons éclatants de blancheur, leurs dents également blanches et leurs gilets, j’ai envie de leur dire : « mais pourquoi vous n’allez pas jouer aux cartes, si vous n’avez rien de mieux à faire ? » Qu’elles soient belles ou laides, elles ont toutes un visage difficile à décrire. Apparaissant dans l’entrebâillement d’une porte ou derrière un store de bambou, elles m’invitent à corriger les vers célèbres d’Ôn Nhu Hâu :

    Lorsque j’apparaissais, ombre à travers les stores,

    Les arbres et les fleurs se pâmaient de… terreur. 1

    – Beaucoup de femmes sont vieilles et laides, alors comment peuvent-elles avoir tous ces prétendants ?

    – Ah ça, je sais pourquoi ! Les Occidentaux ne voient pas du tout la beauté comme nous. Si vous voyez une femme bien dodue, avec le visage tout rond, vous direz qu’elle est trop rustre, elle vous dégoûtera, n’est-ce pas ? Alors que les Occidentaux en général, ils la trouveront belle. Vous voyez madame Betty2 ? Eh bien, j’ai entendu un Français dire qu’elle était parfaite et que c’était la plus belle femme du pays ! Vous, vous pourriez tomber amoureux d’une femme élancée, gracieuse comme un saule… Mais un Occidental ne serait pas tranquille. Si j’épouse une femme trop fragile, alors après deux ou trois accouchements, qu’est-ce qui va se passer ? Et puis une beauté gracile comme cela, vous croyez qu’elle peut durer longtemps ?

    Je ris. Puis :

    – Vous voulez dire qu’ils préfèrent acheter des choses qui se gardent ?

    Suzanne me flanque un léger coup de coude dans le côté :

    – Et vous, quand vous achetez des meubles ou un costume sur mesure, vous aimez qu’ils s’abîment vite ?

    Voilà qui explique cette passion des Européens pour le sport et la solidité qu’ils veulent dans tout ce qu’ils produisent. Seul un Asiatique, un Japonais notamment, sait apprécier une beauté éphémère.

    Toutefois, les explications de Suzanne ne font qu’éclaircir deux conceptions différentes de la beauté. Je me demande toujours comment une femme laide comme un pou arrive à trouver un mari. Et laide, elle l’est sans conteste, madame l’Adjudante ! Alors… que faire, que dire ? Je prends un détour :

    – La beauté n’est peut-être pas seulement ce qui les intéresse ? Ils doivent attacher de l’importance à la conduite, rechercher une épouse qui soit vertueuse. C’est comme cela que des femmes sans beauté ne restent pas célibataires.

    Par ce manque de franchise, je donne à Suzanne l’occasion de se montrer… plus franche que moi et, de fait :

    – Contrairement à ce que vous croyez, « vertueuses » est un mot qu’on n’utilise jamais pour parler de ces femmes. Vous savez pourquoi, laides ou vieilles, ils les épousent quand même ? Parce qu’ils sont blasés. Avec un domestique, ils auraient peur d’être volés, alors qu’une femme, ils peuvent la commander, mais aussi… faire autre chose. Le mari, avec une personne qui ne parle pas la même langue et qui le considère comme un coffre-fort, il y a peu de chance qu’il lui offre son amour ! En plus, allez savoir ce qu’était leur vie avant qu’ils arrivent ici ? Leur cervelle n’est pas vraiment taillée pour le sentiment ! Dans un couple, si les deux personnes ont la même position sociale, les mêmes aspirations, s’ils ont besoin l’un de l’autre et qu’ils s’aiment, alors on peut vraiment parler d’amour. Aucun des deux ne doit avoir de raison de mépriser l’autre. Alors que, si un couple passe son temps à « mettre des cales »3, c’est seulement de la pitié, ce n’est pas l’amour pour l’amour.

    Décidément, la jeune Suzanne en sait déjà beaucoup sur la vie ! Mais est-ce vraiment une bonne chose ? Les plus lucides ne font pas les plus heureux.

    Cette petite conversation nous a fait faire un bon bout de chemin. Nous avons passé l’hôpital et la gare. Nous avons maintenant en face de nous la rivière et le pont, la voie ferrée à gauche, à droite la colline avec son camp d’artilleurs au sommet.

    – On monte sur la colline ?

    Suzanne acquiesce. Nous contournons la briqueterie, prenons lentement la pente derrière le marché de Dap Câu, au milieu de maisons d’une beauté si singulière que je croirais visiter une contrée lointaine. D’apparence modeste avec leurs façades de terre rouge, tantôt elles serrent leurs toits irréguliers, tantôt laissent la place à des chemins tortueux comme des empreintes de serpent et dont les marches, blocs de pierre grise et verte joints grossièrement, rappellent les escaliers des montagnes miniatures qui ornent les jardins. Comme c’est beau !

    Le moment est venu pour moi de sonder les pensées secrètes d’une jeune et belle métisse, de révéler la moindre ébauche de programme quant à sa vie future.

    Les confidences ne peuvent sourdre que dans un cadre poétique.

    Et cette colline… avec à son flanc ce petit temple entouré de goyaviers qui l’embellissent, et à son pied le hameau, la caserne et la rivière toute proche : n’est-ce pas poétique, justement ?

    ¶¶¶

    – Même si j’ai du sang français, je ne souhaite pas épouser un Occidental. Il faudrait vraiment que je n’aie plus le choix. Depuis que je suis toute petite, après le retour de mon père en France, ma mère s’est remariée quatre fois, alors la vraie nature de la vie, j’ai eu tout le temps de l’observer. Ma situation est très compliquée. Admettons que je me marie et que je doive le suivre quand il rentrera dans la… mère-patrie, est-ce que je devrai laisser ma vieille mère mourir de faim ?

    – Épousez un Annamite…

    – Ce n’est pas si simple. Celui qui aurait le courage de demander ma main, rien ne dit que sa famille donnerait son accord. Avec les médisances en plus, cela deviendrait vite insupportable. Et s’il m’aime seulement pour ma beauté, il me quittera quand il en aura assez. Et là, je parle pour les plus courageux. Mais ceux qui mènent une vie bien rangée, ils n’oseront jamais épouser une métisse ! Naître métisse, c’est une vraie plaie. Les Occidentaux n’ont aucun respect et les Vietnamiens ne nous aiment pas du tout. Dans la bonne société européenne, avoir du sang annamite c’est une infamie. Et dans la bonne société vietnamienne, avoir du sang français ce n’est pas un honneur. Mon Dieu ! En vérité, je n’ai pas de patrie !

    Suzanne baisse la tête et éclate en sanglots…

    Je lui prends la main. J’ai envie de lui exprimer ma compassion par un baiser. Mais je me ravise : il ne faut pas jouer avec le feu.

    Suzanne répète, d’une voix très amère, en français :

    – Oui, je suis sans patrie !

    Je murmure :

    – Épousez un métis alors…

    Suzanne, qui s’est reprise, ajoute avec calme :

    – Vous avez raison, j’y ai déjà pensé. Un métis qui aurait aussi la nationalité française, qui ne pourrait pas me mépriser. S’il est riche, je m’habillerai comme une dame. Si c’est un pauvre, un simple soldat par exemple, je garderai l’habit traditionnel. J’ai fait toute ma scolarité chez les enfants métis abandonnés. J’aurais pu partir en France l’année dernière comme tout le monde, et tant pis pour ma mère ! Si j’avais voulu épouser un civil moi aussi, je serais restée à Hanoï, j’aurais trouvé une place dans un commerce à 20 piastres par mois. Et j’aurais un fiancé comme les autres. Mais j’ai préféré rester pour m’occuper de ma pauvre mère et manger avec elle du maïs et des patates douces.

    Suzanne ne souffre plus maintenant. Sa piété filiale a fait d’elle une… héroïne ! C’est pourquoi elle ajoute :

    – Après tout, est-ce que c’est de ma faute si je n’ai pas de patrie ?

    Elle se redresse et interroge du regard les quatre points cardinaux…

    Suzanne ne veut pas épouser un Français. Ne pas avoir de patrie à vénérer ne la rend pas malheureuse. Elle ne veut pas épouser non plus un Annamite. Mais alors qu’est-ce qu’il lui reste ? Mon Dieu ! Suzanne n’aurait plus à se soucier de rien ? Comment est-ce possible ?

    Je feins l’indolence :

    – Tout compte fait, je pense qu’il vaut mieux encore épouser un Annamite.

    Suzanne me regarde droit dans les yeux. Il y a du reproche dans son regard, mais c’est un reproche affectueux.

    – C’est exactement ce que pense ma mère. Elle me dit toujours comme ça : tout ce que je veux, c’est un gendre annamite qui pourra s’occuper de mon enterrement. Ma mère se fait toujours plus de soucis pour sa mort que pour sa vie.

    C’est une occasion à ne pas laisser passer :

    – Mais c’est votre mère qui a raison ! Épousez quelqu’un de chez nous, un homme simple et bien élevé, ouvert aux idées nouvelles, pour qui l’amour est plus important et qui ne se laisse pas dominer par les vieux préjugés.

    Suzanne rit de bon cœur :

    – Un homme comme vous naturellement ? Vous n’essaieriez pas de profiter de la situation par hasard ?

    Je ris moi aussi. Mais les traits de son visage se sont durcis à nouveau.

    – Non, c’est impossible ! Au début, on rêve toujours d’avoir une belle vie. Le malheur ne vient jamais tout de suite. Il cède un temps pour mieux revenir plus tard. C’est comme cette histoire avec le gendre de madame la Médium à Phu Lang !

    Encore une à mettre sur le compte de cette « industrie du mariage », sauf que cette fois l’ouvrière est en fait… un ouvrier.

    Un homme prenait sa métisse de femme pour une mine d’or… Cela n’a pris que trois minutes à Suzanne pour raconter l’histoire, mais autant vous prévenir qu’à moi cela prendra trente lignes au minimum.

    Il y a huit ans environ, un instituteur révoqué concluait un heureux mariage avec une métisse, la fille de madame la Médium. La province entière bruissait : il en avait après les 1000 piastres de madame, qui avait entièrement financé la rénovation du temple sur le marché Bac Môn.

    – Qu’est-ce qu’elle a bien pu faire pour devenir aussi riche ?

    – Du trafic d’opium sûrement !

    – Mais non, ce sont tous les biens que ses maris lui ont laissés !

    – C’est ce qu’elle dit pour se vanter ! Moche comme elle est, c’est en mariant des Occidentaux qu’elle serait devenue riche ?

    – Qu’est-ce que la beauté vient faire là-dedans ? C’est le destin !

    Voilà les commérages que faisaient les consœurs de la Médium, quand elles enviaient son horoscope.

    Mais son histoire, avec ses zones d’ombre, ne les faisait pas moins saliver.

    Lorsqu’elle s’appelait encore Tu Bac, autrement dit « en son printemps de fille nubile », avec sa beauté de génie malfaisant, elle ne cherchait pas mieux qu’une relation… provisoire avec un soldat, le genre de personne dont le sens esthétique n’est pas particulièrement développé.

    Une fille est née de l’union. Puis, un jour de dégoût pour la vie, elle se lamentait sur son sort comme dans la chanson :

    Le fleuve coule paresseusement,

    Et vous, de l’autre rive, reviendrez-vous jamais ?

    Quelques années ont passé ainsi… La gêne… la honte.

    À court d’expédient, il a bien fallu tenir enseigne à « la maison de joie ».

    Une nuit, un médecin colonial a envoyé son boy la chercher. Le mois suivant, elle devenait la femme du docteur ! Amour ou pitié ? Qui comprendra jamais la bienveillance des hommes ? Mettons qu’ils étaient destinés l’un pour l’autre !

    Quelques années plus tard, notre fonctionnaire partait pour ne plus jamais revenir.

    L’année suivante, un autre est venu le remplacer.

    Puis il est rentré lui aussi.

    Chacun de ces messieurs laissait en partant maisons bien garnies, coffres bien remplis.

    Une fois riche, madame Tu s’est enfin résignée… à son veuvage. N’ayant qu’une fille, elle voulait pour gendre un Annamite qui pourrait la porter en terre quand son heure serait venue. Un jour, notre instituteur est venu déclarer à sa fille : « je t’épouse parce que je t’aime, ce n’est pas pour l’argent ! » Quelques années de bonheur plus tard, le précieux gendre priait jour et nuit Bouddha de faire mourir sa belle-mère !

    « Zu ly » ― c’est le prénom de sa femme ― a fini par se fâcher :

    – Tu es ignoble, il n’y a que l’argent qui t’intéresse !

    Et le mari, d’un rire moqueur :

    – Je porte déjà sur le front la honte d’être ton mari et le gendre de ta drôlesse de mère ! Mais tout le monde se foutrait vraiment de moi, si ce n’était pas pour l’argent !

    Ces paroles ne pouvaient pas ne pas arriver aux oreilles de madame la Médium. Mais qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Elle qui se prosternait nuit et jour pour implorer les faveurs de la Déesse-mère, qui poussait des cris de transe dans les volutes d’encens ?

    – Alors non ! Je n’épouserai pas un Annamite, qu’il soit riche ou pauvre !

    Suzanne a prononcé ceci dans un grand soupir. Et moi aussi, j’ai soupiré.

    ¶¶¶

    – Oui, je dois partir. Madame la Garde-forestière a demandé à me voir.

    – Est-ce que vous repasserez par ici avant de rentrer à Hanoï ?

    – Je ne sais pas encore si je pourrai. Au revoir madame, au revoir mademoiselle.

    Je prends ma casquette et sors. Suzanne court après moi.

    – Monsieur !

    – ?…

    – Et ce collier, qu’est-ce qu’il signifie ?

    C’est avec un air très sérieux qu’elle m’a posé cette question. Ce collier de perles de cristal, c’est au retour de la colline, en passant dans la rue principale, que je l’ai acheté. J’ai attendu d’arriver à la maison pour le mettre discrètement au cou de Suzanne. Madame l’Adjudante, bien que pauvre, avait fait des frais pour me recevoir. J’ai dû oser un :

    – Souvenir d’une douleur. Ces lignes, j’espère qu’un jour Suzanne pourra les lire.

    à suivre...


    Rendez-vous le 9 novembre prochain pour la traduction du sixième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :

    1. Ôn Nhu Hâu (1741-1798) est l’auteur d’un long poème, Cung oan ngâm khuc (Plaintes d’une femme du harem), d’où sont extraits ces deux vers :
      Lorsque j’apparaissais, ombre à travers les stores,
      Les arbres et les fleurs se pâmaient de désir. ↩︎
    2. Archétype célèbre en son temps de l’épouse d’Occidentaux qui a réussi. Devenue très riche, elle s’est fait construire une somptueuse demeure (dans la même rue que… Vu Trong Phung) agrémentée d’un zoo qui défraya la chronique. ↩︎
    3. Cette expression vient d’une chanson populaire qui dit littéralement « mettre des cales à ce qui est bancal ». Autrement dit, quand on s’aime on parvient à oublier les imperfections de l’autre. ↩︎

  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 3

    Voici la traduction intégrale du troisième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux, de Vu Trong Phung (1912-1939).

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    III — Tu ne veux plus m’accepter pour époux ?

    L’obscurité et la boue, voilà ce que me réservait le chemin derrière l’Écurie dans les dix heures du soir. J’avance comme un aventurier braverait le danger, à l’aveugle presque, un pied « plongeant » dans l’eau parfois, avec un grand flac ! et en écoutant le hennissement des chevaux, les coups répétés de leurs sabots, il me prend une envie étrange : si je pouvais jouir du repos de l’animal en ces murs, comme la vie serait belle !

    Ah, enfin de l’éclairage ! Un lampadaire, qui semble tendre le cou, arrive à peine à s’éclairer lui-même. Le peu que j’y vois promet un nouveau supplice pour mes chaussures innocentes : cette partie du chemin est enduite de boue encore plus fraîche que les tronçons obscurs. Sous mon regard, les traces de pneus deviennent autant de serpents argentés qui s’enchevêtrent. L’imaginatif voit le danger partout et je tressaille à l’idée que le petit chemin qui doit me mener à travers champs jusqu’à la maison d’un ami au village de Cô Mê, est bordé de sépultures. Pauvre de moi !

    « Il fait nuit, vous n’avez qu’à dormir ici », me disait le patron tout à l’heure. Je regrette vivement de ne pas l’avoir écouté ! Mais à quoi bon pleurnicher maintenant ? Alors… les murs d’enceinte enduits de terre rouge sont la spécialité de Cô Mê et leur aspect mystique, à la manière des maisons tibétaines, m’a souvent laissé admiratif… de jour. À cette heure de la nuit, c’est l’épouvante qu’il provoque en moi, qui réalise justement ce que mystique veut dire.

    Soudain, j’entends hurler à une vingtaine de mètres de distance.

    – Toa ba mỏ nhá cút xê ăng co xê moa ! Toa kích tê moa săng bảy dề, a lò phi nì phăm, phi nì ma ghi ! A lò, kích ! (Toi pas moyen coucher encore chez moi ! Toi quitter moi sans payer, alors fini femme, fini mari ! Alors, quitte !)

    Suit un silence de quelques minutes. Puis de nouveau des cris, toujours de femme :

    – No, se phi ni ! Vắt tăng ! (Non, c’est fini ! Va-t’en !)

    Je reprends mes esprits… Cela vient d’une paillote où je vois, sous la lumière blafarde d’une lampe à pétrole, la silhouette d’un soldat qui se gratte les côtes des deux mains, obstruant la porte de ses jambes très écartées et fixant à l’intérieur une femme de même taille, qui, vêtue d’une tunique blanche et les cheveux défaits, lui pointe un doigt menaçant au milieu de la figure pour déclamer ces mots d’amour.

    Le soldat ― mari ou client ? ― ne dit rien. Il semble essayer le silence pour impressionner l’autre. La femme, excédée, lui fait signe de partir :

    – Va-tăng ! Ê tút-suýt ! (Va-t’en ! Et tout de suite !)

    Le mari éconduit se décide maintenant à parler, et d’une voix calme :

    – Répète ce que tu viens de dire pour voir.

    Aussitôt, se plantant juste sous son nez :

    – Moa ba bơ toa ! Si toa phe két sốt, moa điếc com măng đăng phe toa xếp linh ê toa pát sê công sây đờ ghe ! (Moi pas peur toi ! Si toi fais quelque chose, moi dire commandant fais toi cellule et toi passer conseil de guerre !)

    Paf ! Une gifle met un point final au sermon, décidément trop déplacé de la part d’une épouse. Elle fait deux pas en arrière et porte les mains à son visage, sans rien dire. Mais hélas ! Le mari veut qu’elle parle encore, il veut qu’elle se montre plus odieuse encore. Il se rue à l’intérieur, poings serrés. Il lui assène des crochets à la mâchoire, comme un boxeur vise le « KO » qui le mènera au titre. Aussitôt des enfants se mettent à hurler. Rapide comme l’éclair, un petit d’une dizaine d’années court frapper chez les voisins. Puis des deux côtés on entend les portes s’ouvrir. En sortent deux légionnaires, en pyjama et sabots, qui accourent chez la « victime » en maugréant. En trois minutes, une foule de femmes et d’enfants a envahi le quartier.

    Absorbé un moment par cette affluence, je retourne au couple et là je constate, à ma grande surprise, que la lutte a pris une tournure bien différente. Un des voisins se fait rouer de coups par « le mari éconduit ». L’autre se décide alors à ruer sur la brute. Finalement, les bras maintenus dans le dos et le cou garrotté, le provocateur se recroqueville comme un cheveu sous la flamme pour s’écrouler sur le perron.

    J’ose maintenant accourir. Mais comme c’est étrange ! Tandis que la foule m’observe avec curiosité, ces messieurs de la Légion ne me prêtent pas le moindre intérêt. Et moi qui les disais soupçonneux !

    L’épouse s’est assise et, encore pantelante, elle se masse le visage et le dos. Puis tout naturellement, comme si elle était entourée de domestiques :

    – Phe vơ nia ba tui ! (Fais venir patrouille !)

    Soudain, un légionnaire vient me taper sur l’épaule et d’un air agressif me lance cette politesse :

    – Et toi, qu’est-ce que tu fous là ?

    Et moi, la mine sévère, mais poliment :

    – De quel droit me tutoyez-vous ? Je suis journaliste et je viens recueillir des informations.

    Baissant d’un ton :

    – Recueillir des informations sur quoi ? C’est juste un couple qui se bagarre !

    – Un assassinat pouvait avoir lieu, qui sait !

    Un deuxième légionnaire, l’air intelligent et mieux éduqué que l’autre, me demande avec un sourire, très courtoisement :

    – Alors, après cette histoire, vous allez sûrement critiquer les légionnaires ou leurs femmes ? Je peux savoir ce que vous avez l’intention d’écrire ?

    Gare à moi ! Un type poli est toujours plus à craindre qu’un rustre. Celui-là est plus franc, sa colère ne m’inquiète pas. Celui-ci par contre avec son sourire, s’il commence à s’occuper de mon cas, il ira jusqu’au bout. Je dois bien réfléchir, avant de répondre :

    – Une bagarre entre mari et femme est chose courante dans mon pays, alors je ne vois pas ce que je pourrais critiquer. Je pense même ne rien écrire du tout. Par contre, je vous admire vous tous ! Vous n’avez pas hésité à mettre de côté le sentiment qui vous lie entre compagnons d’armes, pour défendre une femme. Comment savoir si elle n’était pas en tort ?

    Le légionnaire courtois est ravi. En effet, il rentre les épaules et à voix basse :

    –  C’est exact. Nous autres en Europe, nous ne levons jamais la main sur les femmes, même pas avec une fleur. Cet homme a battu une femme, ce n’est pas bien, c’est déshonorant pour nous tous. Le sexe fort doit toujours céder, même quand elles sont bonnes à rien.

    Une patrouille de quatre légionnaires arrive brusquement. Les deux voisins si serviables peuvent libérer le soldat qu’ils maintenaient face contre terre devant sa paillote.

    Le prisonnier emmené par son escorte, tout le voisinage retourne se coucher, car il est déjà tard. Je suis surpris qu’un tel drame leur semble tout à fait banal.

    Et je n’oublierai jamais ce rire étouffé, froid, grinçant, que le mari rabroué a offert à son épouse en promesse d’un bain de sang.

    Je vais pénétrer dans la maison, quand j’entends au loin :

    –  Il est déjà passé en « công sây do ghe », alors cette fois elle est sûre de s’en débarrasser définitivement !

    ¶¶¶

    Son nom d’état civil est incertain : toutes les épouses de Thi Câu l’appellent madame la Garde-forestière, c’est donc le nom que j’adopterai.

    Elle m’invite à m’asseoir, de bonne grâce, bien qu’il soit onze heures passées.

    Pourquoi, alors que les journalistes ont toujours eu la détestable réputation de fouiner pour de l’argent, madame la Garde-forestière une fois mise au courant de ma profession et de mes motifs, n’a-t-elle pas hésité une seconde à me recevoir ?

    Assise sur le lit, elle trempe un coton dans un bol de vinaigre et le passe sur le cou, les joues, le front, le nez, pendant qu’elle raconte son histoire avec un naturel, une franchise émouvantes et je me prends d’admiration pour elle qui ose parler de faits sordides sans craindre le mépris.

    – On est rejetées, vous savez. Même si la société ne nous méprise plus comme avant, on ne se fait pas d’illusions sur notre sort. Tout misérable que je suis, je n’ai plus peur du rire des autres. Mon seul but c’est de devenir riche, comme cela après, je pourrai à mon tour maltraiter tous ceux qui m’ont méprisée. Mais au lieu de ça, je suis en train de me ruiner à petit feu. Au début, j’ai épousé un « si-vin » bien comme il faut. Quand il est rentré dans son pays, j’ai traîné à droite et à gauche, jusqu’à ce que j’épouse un « cô-lô-nhan ». Et maintenant des soldats de la « lê-zuong ». Et après ? Autrefois, dans ma jeunesse, j’aurais très bien pu épouser un garçon de bonne famille !

    Ô lecteur ! Pour l’ouvrière de cette curieuse industrie du mariage, le « chemin des honneurs » se révèle plein d’accidents, de fondrières et de sinuosités. On n’a jamais vu dans ce pays un homme décrocher d’abord une licence, ensuite son diplôme du second degré, et finir au cours élémentaire. Or, pour une épouse d’Occidentaux, chaque mari ― ou plus exactement chaque mariage ― est l’équivalent d’un certificat qui lui permettra d’en contracter d’autres, car c’est là son seul moyen d’existence.

    Cela fait longtemps que madame la Garde-forestière n’ose plus rendre visite à ses parents. En effet, fille d’une famille puissante pour sa richesse, et belle de surcroît, qui aurait pu la dire impossible à marier ? On perçoit encore aujourd’hui sur son visage, malgré les vicissitudes, les traces de sa beauté d’autrefois. Elle aurait pu jouir d’une existence paisible.

    Malheureusement, l’humanité souffrante voulait qu’elle fût sentimentale et qu’elle eût un cœur apprécié pour savoir succomber aux charmes d’un homme. En pleine jeunesse, alors qu’elle pouvait encore jouir de son opulence, la demoiselle était tombée amoureuse. Le parti étant inégal, la demande en mariage refusée, elle souffrait horriblement. Quand un après-midi… une lettre de suicide !

    – Mais non, j’ai réfléchi : pour quelle faute j’aurais dû me suicider ? Je voulais juste faire croire à mes parents que j’étais morte, parce que nos sentiments n’étaient plus possibles. C’est comme ça que ma mauvaise vie a commencé.

    Madame la Garde-forestière a baissé la tête vers la table pendant un long moment. J’ai cru qu’elle pleurait. Mais non, en se redressant, elle montre un visage tout juste empreint de léthargie. Quelle pitié vraiment ! Son cœur est devenu sec, incapable de s’émouvoir. La jeune femme sentimentale d’autrefois a fini par devenir un « monstre ».

    Car on peut appeler « monstre » une femme qui n’a plus de larmes.

    – Et l’histoire de tout à l’heure, c’était pour quelle raison ?

    – Ah, c’est à cause de lui, moi je n’y suis pour rien du tout. Vous savez, quand on les épouse c’est pour l’argent, ce n’est pas par amour. Mais il faut toujours qu’ils abusent. Dès qu’ils ont de l’argent, ils vont s’amuser avec des filles plus jeunes. Et quand ils ont tout dépensé, ils veulent revenir. On ne peut tout de même pas dire oui !

    – Mais ils ne sont pas tous comme ça les légionnaires ?

    – Non, c’est vrai. Il y a aussi des types bien et honnêtes. Mais moi je n’ai pas de chance, je tombe toujours sur des bons à rien. Qu’est-ce que j’y peux ? Celui que vous avez vu tout à l’heure c’est un Allemand. Eh bien, il s’est enfui de son pays parce qu’il a tué quelqu’un. Ah, mais vous pouvez dire qu’on a du cran pour dormir avec des assassins ! Il a un physique agréable, mais par contre, son âme, elle n’est pas belle à voir !

    La voix de madame la Garde-forestière, qui s’est nettement rapprochée de moi, se fait plus basse.

    Une nuit, le légionnaire se penche sur sa femme, braque une lampe à pétrole et la regarde droit dans les yeux :

    – Tu me trouves beau, n’est-ce pas ?

    – Oui, très.

    – Et pourtant j’ai déjà tué un homme !

    – Menteur !

    – Tu ne me crois pas ? Tu veux voir à quel point je suis cruel ?

    Le légionnaire serre les dents et la fixe d’un regard furieux. Le beau gosse a pris tout d’un coup le visage d’une crapule, terrible à voir. Effrayée, elle pousse un cri et se retourne.

    – Vous ne pouvez pas imaginer ce que ça fait… il était beau, il me plaisait et d’un seul coup, il m’a fait tellement peur ! J’ai vu un visage… un visage… deux visages comme ça !

    Elle me désigne les trois enfants assis sur le lit, l’air hébété, qui nous écoutent depuis tout à l’heure :

    – À partir de ce jour-là, j’avais tout le temps peur qu’un jour il soit pris de jalousie et qu’il tue les trois enfants que j’ai eus avec trois maris avant lui. Alors, une occasion de le quitter comme celle de ce soir, je ne pouvais pas la laisser passer !

    Minuit. Le vent souffle, mais il ne pleut pas heureusement. Je me lève et demande à revenir une autre fois. Tandis qu’elle me raccompagne à la porte, madame la Garde-forestière ajoute :

    – N’allez pas croire que je n’ai plus qu’une pierre à la place du cœur. Même si je me laisse battre, je suis loin d’être une idiote. Si j’accepte qu’ils reviennent, ils peuvent très bien me tuer. Si je refuse, comme ils savent que je les épouse pour l’argent, ils ne m’en voudront pas. Mais si j’accepte, alors là, ils peuvent me prendre pour une putain et dire que j’en profite pour coucher avec un autre quand ils ne sont pas là. Alors tout à l’heure ? Si j’avais accepté qu’il revienne, qui sait s’il ne m’aurait pas tué, au lieu de se contenter de me battre ?

    Quelle aubaine d’avoir trouvé quelqu’un d’aussi pénétrant !

    à suivre...


    Rendez-vous le 26 octobre prochain pour la traduction du quatrième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :

  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 2

    Voici la traduction intégrale du deuxième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    II — Les mauvaises étoiles

    Après deux longs traits d’alcool, mon nouvel ami ― mais déjà intime ― est devenu très bavard. L’alcool chauffe le sang, lequel une fois chaud dirige les pensées vers l’amour, lequel à son tour entraîne irrésistiblement vers la souffrance. À la faible lueur d’un autel, on ne peut plus sommaire, à la déesse Opiacée, durant trois longues heures, Dimitov m’a raconté par le détail les cruautés commises par la police soviétique : la Tchéka. J’ai en face de moi, aussi humblement allongé près d’un service à opium, un de ceux qui ont bravement tenu tête aux troupes bolchéviques, un héros du gouvernement Kerenski. À un âge avancé, n’aspirant plus qu’à un régime respectueux des libertés individuelles comme la République française, il s’est exilé. Il a été chef cuisinier dans un grand hôtel parisien. Mais, terrorisé par l’enlèvement du maréchal Koutiepov, il s’est engagé dans la Légion étrangère. Et maintenant… hélas ! maintenant ce n’est plus qu’un légionnaire… opiomane.

    – C’est mon deuxième séjour au Tonkin, pour deux ans et six mois comme le premier. Cela fera cinq ans au total. Mais c’est bien la première fois que je rencontre un journaliste, alors je vais tout vous dire. Il faut que vous compreniez pourquoi un homme comme moi a pu épouser 14 femmes dans sa vie. Ah la Tonkinoise, mon Dieu ! C’est vraiment « la Femme, enfant malade et douze fois impur », comme l’a dit le grand poète militaire Alfred de Vigny ! Mais pardon ! Cela ne vous fâche pas que je dise du mal de vos compatriotes ? J’imagine que non, puisque vous cherchez la vérité. Mais si jamais je vous choque, je vous prie de m’en excuser !

    – Oh non ! Vous n’avez pas à vous excuser.

    Mais au fond de moi, je jubile. Vous vous rendez compte ? Un héros qui me demande l’autorisation de dénigrer une femme ? Il doit me prendre pour un grand journaliste, un Pierre Scize ou un Louis Roubaud !

    Je revois la tenancière de l’échoppe faire de grands gestes en me présentant à Dimitov, dans un français à peine compréhensible. Et le mal que j’ai eu pour lui offrir ma tournée ! Tout a bien changé maintenant. Une maison de bois, sur le chemin qui passe derrière l’Écurie, se trouve abriter les confidences d’un général dont les actions héroïques n’ont laissé aucune trace en Russie.

    Il continue à pleuvoir. Cela fait déjà une semaine, mais pour moi à ce moment, la pluie n’est pas sans beauté.

    La porte d’entrée grince : le patron de la « maison » rapporte de l’opium. Nous lui cédons un peu de place pour qu’il prépare les pipes.

    ¶¶¶

    Au chapitre des femmes, l’Horoscope prédisait à Dimitov une vie particulièrement mouvementée. Il totalisait fièrement 14 mariages, dont 9, seulement, avec des Tonkinoises.

    – Mais j’ai décidé de ne plus me marier. Je me suis planté moi-même un couteau dans le cœur, qui a déjà trop souffert. 14 fois exactement ! 14 fois trompé, et jamais de la même manière…

    – Racontez-moi donc les trahisons des 9 épouses d’ici.

    – La première était grasse, pas très jolie. Elle avait déjà eu je ne sais combien de maris. Mais elle avait les dents blanches comme une Européenne et en plus, elle était très experte. Alors, elle me rendait heureux et malheureux à la fois. Heureux d’être aussi bien servi, mais malheureux de penser à tous les types qui avaient partagé son lit avant moi.

    Dimitov interrompt sa souffrance un instant pour… jouir de la première pipe d’opium. À lui l’honneur ! Puis, il se rassied :

    – Je n’étais pas heureux en fait. J’ai du courage moi, vous savez, mais après 30 kilomètres de marche avec une charge de 60 kilos, je n’ai plus la force d’échanger des mots doux. Alors, on se disputait tous les jours : elle me traitait de mari jaloux et moi je la traitais de fille facile. Un soir à table, au lieu de me servir le vin habituel, elle a posé deux bouteilles d’alcool local, exactement le même que celui que nous venons de boire. Comme je me doutais de quelque chose, elle m’a expliqué que c’était beaucoup moins cher et plus fortifiant. Alors… j’ai bu les deux bouteilles. Et vous ne savez pas ce qui s’est passé ensuite ? Eh bien, moi non plus ! Tout ce que je sais, c’est qu’une patrouille m’a arrêté pas loin de la gare quelques heures après et m’a ramené à la caserne. Le jour suivant, une fois dégrisé, j’ai appris dans le procès-verbal que j’avais dévasté la boutique d’un vendeur de vélos et que j’avais battu une femme jusqu’au sang. Quinze jours de prison. Privé de solde. À ma sortie, ma femme s’était déjà remariée ! Et son mari, je m’en suis souvenu ensuite, était justement dans la patrouille ce fameux jour ! Ils avaient sans doute comploté tous les deux pour me faire boire ! J’étais vraiment fâché, j’ai voulu porter plainte. Je suis allé demander des conseils à mes compagnons. Et vous savez quoi ? Ils ont tous éclaté de rire ! Je venais d’arriver au Tonkin, je ne connaissais pas encore les coutumes. Belles coutumes, en vérité ! Ici, les liens conjugaux sont dominés par l’argent. En prison, je n’avais plus rien à envoyer à ma femme. Alors, comme si on était en Europe, le tribunal a autorisé le divorce ! Ce n’est pas une loi ça, c’est juste une coutume ! Ma femme me quitte et je ne peux rien contre elle ? Qu’est-ce que vous dites de l’espèce humaine après ça ? L’argent arrive à dessécher les cœurs à ce point-là ?

    Dimitov ponctue son discours de violents coups sur la poitrine, l’air menaçant comme s’il voulait se battre avec moi.

    Mais… il ne s’en jette pas moins sur la pipe à opium sans attendre que le patron, qui vient à peine de la préparer, ne la lui tende. Pauvre Dimitov tout de même ! Faut-il qu’il souffre…

    ¶¶¶

    – La deuxième n’avait rien de spécial, poursuit-il, et la troisième non plus. Je les ai quittées parce qu’elles ne comprenaient pas le français. En plus, elles étaient trop laides ! Mon Dieu ! Et bêtes avec ça ! Elles battaient tous les records. Quand je leur demandais de nettoyer mon képi, il fallait que je le montre, sinon elles s’occupaient aussitôt de mes chaussures ! Quand je les envoyais acheter du tabac à rouler, elles me rapportaient un paquet de cigarettes ! Comment voulez-vous que je paie un interprète ! Mais c’était surtout la laideur ! On n’a que trois nuits par semaine en dehors de la caserne. Alors, chaque fois que je rentrais, rien que de voir le visage de ma femme allongée près de moi…

    Dimitov se tait, l’air abattu. J’en profite :

    – Épouser une belle femme, c’est risqué. Tandis qu’avec une laide, on peut dormir tranquille. Tous les gens d’ici vous le diront. Mais est-ce que les Européens pensent la même chose ?

    – Vous voulez dire qu’avec une femme laide, on est sûr d’être heureux ?

    – Peut-être. En tout cas, il n’y a pas de bonheur possible si on passe son temps en reproches !

    – Sans doute, mais ce que vous dites est contraire au bon sens. Une belle femme en qui vous pouvez avoir confiance, voilà le vrai bonheur ! C’est vrai quelquefois, quand on ferme les yeux à côté d’une femme sans beauté, on peut se sentir fier d’être aimé, sans avoir peur qu’elle couche avec un autre. Alors on est heureux. Alors on peut s’endormir satisfait. Mais quand on rouvre les yeux pour la regarder… mon Dieu ! On a une autre vision des choses : on se dit qu’il vaudrait mieux encore…

    – Il vaudrait mieux encore… ?

    – … Une belle femme qui vous trompe !

    À ces mots, Dimitov a un rire pincé. Il en est à sa sixième pipe, le patron à sa neuvième. La pluie tombe encore et le vent s’est mis de la partie.

    – On arrive à la quatrième femme…

    – Ah, la quatrième ! C’est la seule que je regrette. Elle ne parlait pas un mot de français, mais je l’aimais quand même. On s’entendait bien. Pas spirituellement bien sûr, comment on aurait pu sans parler la même langue… ? Mais sur le plan… physique. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle aimait ça ! Alors, je pouvais m’imaginer qu’elle était folle de moi. Mais dans la vie, qu’est-ce qu’on n’arrange pas avec un peu d’imagination ? Ah, j’allais oublier de vous le dire, c’était la servante de ma troisième femme. Ne vous moquez pas de moi surtout ! Un mandarin ne donnerait jamais sa fille en mariage à un légionnaire, n’est-ce pas ? Cela ne me gêne pas que ce soit une servante. En Europe, un noble qui couche avec une domestique, ce n’est pas honteux. Mais un jour qu’elle avait ses règles, elle ne m’a pas prévenu. Quelques jours plus tard, j’ai attrapé une maladie. J’étais en colère et j’avais très envie de la sermonner, mais en même temps j’avais peur d’être injuste. Après tout, elle ne parlait pas français, c’était peut-être pour ça qu’elle n’avait pas osé m’en parler. Alors, j’ai commencé à l’espionner. La fois suivante, elle avait encore ses règles et quand je lui ai posé la question, elle a hoché la tête ! La misérable ! Une vraie diablesse ! Je l’ai quittée parce que je pensais qu’elle me trompait. Au lit, je croyais que c’était pour moi seul que je l’avais prise et que je donnais de l’argent, j’aurais dû me douter qu’elle profitait de moi, et qu’elle se payait bien du plaisir ! En vérité, c’est elle qui aurait dû me verser un salaire ! Je la regrette vraiment. Je ne retrouverai jamais une femme avec un corps comme le sien, un volcan pareil ! Je crois qu’elle est partie à Tông.

    Ou ce gars est toqué ou bien c’est un critique hors pair.

    Il n’y a plus d’opium. Ivre, Dimitov commence à somnoler. Le patron va s’allonger plus loin sur un grabat pour que nous soyons plus tranquilles.

    ¶¶¶

    – Ne me posez pas de questions sur la cinquième, d’accord ?

    – Pourquoi donc ?

    – Ce sont des souvenirs trop pénibles.

    – Alors, passons aux suivantes.

    – Encore 4. Des bonnes à rien comme les autres. Tout est de leur faute, parce que je ne suis pas comme certains qui changent de femme comme de chemise. Et puis c’est pendant mon deuxième séjour au Tonkin que je les ai épousées. Alors, je n’étais plus choqué par ce qui pouvait se passer. Je me suis fait une raison : elles ne pensent qu’à l’argent. Elles ne peuvent pas nous comprendre. Donc, cette fois j’ai fait comme si je prenais ces filles en location pour une longue durée. Plus question pour moi de croire aux liens du mariage. Alors la sixième, une nuit que je rentrais de la caserne sans prévenir, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Je l’ai chassée. La septième, je l’ai surprise avec son amant annamite. La huitième c’est elle qui m’a quitté, parce qu’elle n’arrivait pas à me soutirer assez d’argent. Je ne sais pas comment elle se débrouillait pour engloutir 18 piastres par mois. Elle est partie avec un autre, mais moi, je n’y étais pour rien. Et la neuvième… celle-là c’est marrant ! Je l’avais violée à Thai Nguyên. Alors après, elle est venue me chercher jusqu’ici. C’était une campagnarde, mais pas bête du tout ! Et comme elle était jolie, j’ai fini par la considérer comme ma femme. On était ensemble depuis deux mois, quand un jour je rentre et je vois un paysan… Elle affirme que c’est son grand frère… Le lendemain, je reçois une convocation du commissariat. Et là, un policier me désigne mon « beau-frère » et me dit que je n’ai pas le droit de prendre la femme « d’autrui ». Que si je ne la libère pas, il va confier l’affaire à mes supérieurs ! Comment savoir qu’elle avait déjà un mari ?

    – Mais pourquoi l’avez-vous violée ?

    – Parce qu’en vendant ses bananes, elle avait vraiment l’air d’une garce !

    On entend le clairon sonner l’appel de la caserne.

    Dimitov se lève, se reboutonne, boucle son ceinturon et remet ses chaussures. Il me serre la main et me donne rendez-vous au lendemain. Mais, il est à peine sorti que j’entends une voix de femme :

    – Dimitov ! Viens ici…

    Il presse le pas.

    J’interroge de l’œil un des fumeurs, qui secoue la tête, l’air de dire que les amours d’un légionnaire sont décidément trop compliquées pour lui.

    L’homme qui vient de partir, ce Dimitov, que le lecteur veuille bien se souvenir : c’était autrefois un héros.

    à suivre…


    Rendez-vous le 19 octobre prochain pour la traduction du troisième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :

  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 1

    Après une introduction à L’industrie du mariage avec les Occidentaux, voici la traduction intégrale du premier épisode.

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    De l'industrie du mariage avec les Occidentaux

    I — Les pots cassés

    Les murs de l’échoppe ont tremblé…

    Devant la fureur insensée d’un type plus fort que moi, j’ai dû me lever d’un bond et reculer sur mes gardes. Tout en restant humble, car je ne voudrais surtout pas découvrir ma position : je dois avoir l’air de concéder, intimidé, soumis même, de peur que ma défensive ne provoque l’adversaire à l’attaque !

    Ses menaces cinglent mon visage comme une pluie d’averse :

    – Ouais ! Tous ces types essaient de nous faire croire qu’ils font du tourisme. Tous sans exception ! Mais on nous la fait pas ! S’ils viennent ici à Thi Câu tous ces jeunes fainéants, c’est pour nous voler nos femmes, ou pour d’autres combines ignobles. Et ces sales indigènes ont toujours cet air suspect que vous avez.1

    Le querelleur conclut en serrant des poings d’Hercule. Sa face me rappelle certains personnages du film Big House. La barbe de quelques jours qui pointe à la commissure des lèvres et au menton lui donne cet air indomptable qu’avait Jean Valjean à son évasion du bagne.

    À court de fiel apparemment, il crache à terre pour bien montrer son mépris et ramasse toute sa haine dans un regard menaçant. J’ai devant moi un tigre qui voudrait rugir. Mais face au tigre se tient mon calme impassible — une grille de fer qui le tient à distance. J’attends qu’il se lasse, puis :

    – Je ne suis pas ce genre de personne qu’un mari jaloux cherche pour lui régler son affaire ! Ne vous méprenez pas.

    Après un moment, il marmonne :

    – Je l’espère bien. Et je vous préviens : si je vous surprends en train de faire quelque chose de malhonnête, que ce soit contre moi ou mes compagnons d’armes, je me ferai une joie de vous « servir » immédiatement !

    – Entendu ! Merci infiniment.

    Il se décide enfin à partir. Ses souliers claquent sur le chemin boueux, en laissant les marques d’énormes pointes de clous.

    D’où peut-il bien venir ? Est-ce un Hollandais ou un Russe ? Un Italien ou un Belge ? Ou alors un Polonais ?

    Je ne le sais pas, et qu’importe ? Je suis sûr d’une chose en revanche : pour qu’un légionnaire sorte de ses gonds en voyant un jeune inconnu sur son territoire, c’est certainement que sa femme (ce genre de Vietnamienne qui épouse des Occidentaux) l’a déjà trompé sérieusement. À la réflexion, ces gens ont de bonnes raisons de me suspecter. D’une part, les Européens en Indochine ont l’habitude de voir en tout journaliste indigène le membre d’une société secrète ; de même, si un homme bien habillé rôde près de chez eux, il ne peut avoir d’autre occupation que de courtiser leurs femmes !

    Et d’autre part, à cause de cette… « industrie du mariage » !

    Le lien qui unit les femmes de chez nous aux Occidentaux est-il réellement sincère ? Ou bien ne relève-t-il pas plutôt… même vaguement… un tant soit peu… d’une « industrie » ?

    Mais avant de citer les faits qui me permettront de répondre, je voudrais rapporter quelques scènes qui ont pu faire naître dans mon esprit cette étrange question.

    Hanoï, devant la cathédrale… Un matin, les cloches secouent la capitale.

    Une quarantaine de voitures forment une longue file qui s’étire du parvis jusqu’à la rue Lagisquet, tel un serpent de mer monstrueux : un mariage à l’européenne. Le soleil éclatant de gaieté rehausse les tenues des grands jours. Tout ce beau monde s’accueille avec empressement et s’entraîne à l’intérieur de l’église dans un joyeux désordre. Sur un côté du perron, deux familles, l’une cent pour cent française et l’autre mixte, s’entretiennent gaiement. Seules deux personnes composent la première : l’épouse jeune, très belle et le mari déjà vieux, avec le cheveu tout blanc, l’allure imposante et prospère d’un ministre. La seconde famille comprend quatre membres : le mari français, la femme vietnamienne et leurs deux enfants (métis bien entendu) : un garçon et une fille. Nos deux aristocrates cent pour cent français serrent la main de la dame « locale » avec une déférence inattendue. Le rire franc de cette dernière, son français impeccable et sa conversation naturelle : quelle majesté, quelle élégance !

    C’est agréable d’observer qu’une femme d’un peuple encore « barbare » épouse un de ses protecteurs comme il faut sans ressentir aucune infériorité. Non, un mariage de ce genre n’a rien de commun avec une quelconque industrie.

    Une autre scène…

    Une petite maison à l’européenne dans les faubourgs. Au jardin.

    La paysanne qui passait par là se trouve freinée dans son élan, car la surprise est grande : chaussé de vulgaires sabots, un Français ratisse consciencieusement son carré de légumes, tandis que son épouse trônant sur le fauteuil en rotin de la véranda tricote et prodigue aux petits métis dissipés une mixture franco-vietnamienne de paroles, donnant tantôt des noms d’oiseaux, tantôt maudissant sur plusieurs générations. Une certaine image du bonheur familial en somme, en dépit des jurons proférés par l’Annamite. Il faut croire que les oreilles de l’ancien combattant, trop habituées aux coups de canon depuis Verdun, ne se froissent pas d’entendre le parler fruste de sa barbare de femme.

    S’il n’y avait que cela, je n’aurais pas osé un reportage sur les épouses d’Occidentaux.

    Mais un beau matin, à la barre du tribunal correctionnel, la déclaration d’une épouse a éclipsé la solennité du lieu et le public, croyant soudain assister à une pièce de théâtre comique, a éclaté de rire.

    L’interprète vient d’appeler. On entend marteler les talons d’une fille, l’air hautain, qui s’amène à la barre. Ses manières sont rudes, détestables, mais elle a un petit visage plutôt avenant.

    – Votre nom ?

    – Nguyen Thi Ba.

    – Votre âge ?

    – Vingt-cinq ans.

    – Profession ?

    – Alors d’abord, j’ai épousé un douanier, ensuite un…

    – Silence ! On vous demande votre profession, pas celle de vos maris !

    – Après, j’ai épousé un « cap-ten ».

    L’interprète, irrité :

    – Vous êtes sans profession, n’est-ce pas ? (Il se tourne vers le magistrat) Sans profession.

    – Comment ça, sans profession ?

    – Mais que faites-vous alors ?

    – Ce que je fais ? Je fais… Je… J’épouse des Occidentaux !

    L’assistance éclate de rire. « Chut ! Chut ! » réitère l’huissier, mais on rit encore au fond du tribunal. À la demande du procureur, l’interprète passablement énervé rapporte :

    – Elle déclare exercer le métier d’épouser les Européens !

    Le procureur tourne deux ronds de flan vers le président. Le président tourne deux ronds de flan vers le procureur. Puis ils échangent un sourire.

    Déclaration ingénue, mais hardie aussi bien. Comment a-t-elle pu oser ? Un tel métier existerait-il réellement ? Et comment expliquer le sourire des deux magistrats ? Simple indulgence ? Ou plutôt le sentiment que cette déclaration n’était pas fausse ?

    Je voudrais m’expliquer ce sourire.

    C’est pourquoi ce matin bravant le crachin et la bise, j’ai mis ma casquette, serré ma serviette sous le bras et pris le premier train pour Thi Câu.

    Les épouses classent les maris occidentaux en trois catégories : « si-vin », « cô-lô-nhan » et « lê-zuong ». Je voulais voir en premier le bas de gamme.

    Alors que je m’engageais sur la route en direction du village de Cô Mê, qui traverse le quartier de ces dames, j’ai à peine eu le temps de me protéger de la pluie dans le petit café d’une « ex-épouse » que le légionnaire est venu me chercher querelle.

    Pour le jeune journaliste de faible constitution que je suis, traîner ses guêtres dans l’antre des maris jaloux promettait d’être périlleux.

    Pauvre de moi ! Tout ce que je cherche pourtant, c’est le sens à donner au sourire des magistrats.

    ¶¶¶

    L’ombre du légionnaire disparaît derrière l’Écurie. Le visage de la patronne blême de peur (pour moi) retrouve ses couleurs :

    – Qu’est-ce qu’il avait après vous ?

    – Oh rien, il est jaloux, voilà tout. Mais pourquoi vous riez ?

    Elle rit un bon moment. Enfin :

    – Je le savais ! Ce n’est pas étonnant. Pas plus tard que dimanche dernier, il a vu sa femme sortir avec un autre homme.

    – Ah bon !

    – Ce jour-là, il faisait la « sang-ty-nên », donc il n’a rien pu faire. Après, elle a prétendu qu’elle accompagnait un cousin pour une affaire de famille. Elle peut s’estimer heureuse, car il l’a juste un peu giflée.

    Heureuse d’être giflée ! Tâche de comprendre, cher lecteur. Cette femme est loin d’avoir perdu la tête. Si j’avais douté un seul instant de son sérieux, je n’aurais pas recueilli ses confidences.

    – Qu’est-ce qui vous amène ici ?

    – Je suis journaliste. Je me promène à droite et à gauche et quand je vois quelque chose qui m’intéresse, je l’écris.

    – Aïe aïe aïe ! Et qu’est-ce que vous lui reprochez à ce soldat ?

    Elle hoche la tête avec un sourire bien sournois ! Elle me soupçonne elle aussi !

    J’essaie aussitôt de la convaincre que je ne suis pas venu pour une affaire de cœur. Puis je l’interroge, assez pour me faire une idée générale du poste de Thi Câu.

    Il tombe toujours des cordes… un ange passe… Alors par ennui, la patronne se sent obligée de tout me raconter, absolument tout.

    Rien que des collines, une gare, deux ou trois casernes et pourtant Thi Câu peut bien se vanter d’être « international », au même titre que Chua Thông, Tuyên Quang ou encore Viêt Tri. Certes, le caractère « international » ne saute pas aux yeux ! Il faut bien sonder son âme ! Si trois cents légionnaires y tiennent garnison, combien cela peut faire de nationalités différentes ? Dans leurs rangs, on peut voir un Allemand côtoyer un Russe, un Roumain un Portugais, le tout balbutiant le français. Trois cents cervelles, autant de mondes à part. Trois cents destins, mélodrames ou tragédies, qui se mêlent. Pour s’en faire une idée précise, il faut avoir vu des films comme Le grand jeu, Je suis un évadé ou Le passager… Celui-ci a sans doute planté un poignard dans le cou d’albâtre d’une infidèle. Celui-là a tué sa mère d’une balle dans la poitrine pour venger les cornes de son père. Un autre a battu à mort ceux qui ont trahi leur parti extrémiste.

    Puis, ils se sont engagés pour trouver de quoi subsister, ou l’Oubli.

    Pur révolutionnaire ou médiocre assassin, le soldat de la légion est d’abord un tigre. Un vrai dur, au cran peu commun. Marié à une Annamite, c’est comme le tigre sacré tombé dans un traquenard.2

    Satisfaire 300 soldats nécessite la production de 350 épouses, comme il faut bien qu’elles puissent prendre des congés. Estimons donc à 50 les surnuméraires « au chômage ». Vous pouvez imaginer la concurrence déloyale, tous les coups permis pour devancer et rabaisser les rivales… Mais comment un mari pourrait-il se permettre des écarts, si l’offre n’excédait pas la demande.

    Je voulais simplement savoir si on pouvait parler d’industrie, mais après ma conversation avec la patronne, j’en déduis, qui plus est, qu’elle est en crise !

    En effet :

    – Récemment, il y a même des jeunes femmes de la ville qui sont venues trouver un mari. Une fois mariées, comme elles ne savaient pas réclamer un bon salaire, elles se sont retrouvées sans argent pour acheter les provisions d’alcool, de tabac et de conserves. Dans la gêne et les injures du mari en plus… elles se sont vite affolées et elles ont déguerpi. Et voilà au final, un mariage à perte ! Quel gâchis ! Le talent, la beauté, l’éducation, elles avaient tout pour elles, et maintenant ! Une vieille comme moi, bon d’accord ! Mais elles ? J’ai entendu dire qu’une des filles faisait maintenant la « ca-va-li-e » dans un dancing de Dap Câu.

    Où êtes-vous Nguyên Thi Kiêm ? Voilà de quoi alimenter vos conférences sur le travail des femmes !

    – Et l’ironie dans tout ça, c’est que beaucoup de légionnaires ne veulent plus se marier. Ils préfèrent rester entre eux pour boire et fumer l’opium.

    Je saute sur l’occasion :

    – Vous en connaissez un qui vit seul, plutôt conciliant et qui accepterait de parler avec moi ?

    – Ah ça, j’en connais beaucoup !

    – Un seul suffirait, mais conciliant surtout.

    – Alors, vous avez le caporal Dimitov.

    – Comment est-ce que je pourrais le rencontrer ?

    – Revenez ce soir. Il passe toujours par ici après son tour de « gat ».

    – Vous me le présenterez ?

    – Mais oui, ce n’est pas bien compliqué ! Ce gars-là a déjà eu beaucoup de femmes, mais il est toujours tombé sur des bonnes à rien. Maintenant, il se traîne comme s’il en avait marre de la vie. Il ne demande pas mieux que de se plaindre. Il vous racontera tout ce qu’il a sur le cœur si vous commencez par lui dire du mal des épouses. Tout le mal possible, allez-y surtout ! Et offrez-lui un « cat-cut », ou un bol de pho avec une bonne bouteille, comme vous voudrez.

    Je prends rendez-vous pour le soir et me retire. C’est quelqu’un de bien, la patronne. Mais j’avoue que chaque fois qu’elle riait aux éclats, à la vue de ses canines toutes blanches, un frisson me parcourait l’échine.3

    à suivre…


    Rendez-vous le 12 octobre prochain pour la traduction du deuxième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :


    1. Si le lecteur juge certains propos trop frustes, qu’il veuille bien se souvenir que je me suis efforcé de les traduire scrupuleusement, mot à mot, du français, afin de ne pas trahir l’esprit des personnes qui parlent. [Note de l’auteur] ↩︎
    2. Allusion probable à Hoang Hoa Tham, chef de la résistance anti-française au Tonkin jusqu’à son assassinat en 1913. ↩︎
    3. Les Vietnamiennes qui voulaient paraître modernes abandonnaient la tradition du laquage des dents en noir. La satire de l’occidentalisation de l’apparence est récurrente dans l’œuvre de VTP. ↩︎

  • A propos de L’industrie du mariage avec les Occidentaux

    Après une brève biographie de Vu Trong Phung, voici une introduction à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux qui donne des éléments de contexte et qui tente un parallèle avec certains romans de Pierre Loti.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    De l'industrie du mariage avec les Occidentaux : premier épisode du reportage publié dans l'hebdomadaire Nhât Tân en décembre 1934
    Premier épisode du reportage paru dans l’hebdomadaire Nhât Tan en 1934

    Au début du reportage De l’industrie du mariage avec les Occidentaux, VTP met en scène le motif de son enquête. Cela se passe au tribunal correctionnel de Hanoï : une jeune femme appelée à la barre déclare « exercer le métier d’épouser les Européens ». Et les deux magistrats d’échanger un sourire de connivence. C’est pour s’expliquer ce sourire que notre journaliste prend le premier train pour Thi Cau, où tout un village d’« épouses » s’est implanté près d’une caserne de la Légion étrangère.

    Que dire de ces « épouses », sinon d’abord qu’elles vivaient méprisées, au ban de la société coloniale ? Les Français les appelaient des congaï, du vietnamien con gai, qui désigne une « fille » sans connotation péjorative dans la langue d’origine. Du civil qui prenait une concubine indigène, on disait qu’il s’encongayait. Or, l’autorité coloniale rangeait ces femmes dans la catégorie des prostituées clandestines, même si elles échappaient plus facilement, grâce à leurs « protecteurs », au contrôle médical et policier1 . En somme, toutes les « filles » en contact avec les colonisateurs étaient considérées comme des prostituées en puissance2. Les Vietnamiens n’étaient pas en reste, puisqu’ils désignaient ces « épouses » du terme non moins méprisant de me tây, me signifiant « mère » et tây « occidental ».

    Mais s’agit-il d’un véritable mariage ? VTP prend soin de distinguer les unions légitimes de ces unions contractuelles qui relèvent de transactions commerciales. Ces femmes procurent, notamment aux légionnaires qui leur versent une partie de leur solde, l’illusion d’un foyer et les soins du ménage.

    Rappelons que l’Indochine n’était pas une colonie de peuplement et que les colonisateurs étaient souvent des hommes jeunes envoyés pour un séjour relativement court. D’abord encouragé par les autorités pour pallier le manque de femmes européennes et créer des contacts avec les indigènes, le concubinage sera finalement interdit pour les fonctionnaires, car il « brouille les frontières » entre colonisés et colonisateurs3. On lui préfère ainsi la prostitution, moins compromettante pour le prestige de l’homme blanc4.

    Ce qui préoccupe également les autorités coloniales, ce sont les enfants nés de ces unions à durée déterminée. Que faire de ces êtres « hybrides », ni français ni vietnamiens, « à moitié civilisés » ? Le reportage de VTP se fait l’écho de cette préoccupation. Les métis sont d’ailleurs les seules personnes à susciter une certaine compassion chez notre enquêteur, comme on peut le voir en particulier dans le cinquième épisode. Tandis que les autorités politiques s’inquiètent prioritairement du devenir politique des garçons5, on peut y lire le désarroi de la jeune Suzanne qui, ne trouvant pas sa place dans cette société coloniale, se considère comme apatride :

    « Naître métisse, c’est une vraie plaie. Les Occidentaux n’ont aucun respect et les Vietnamiens ne nous aiment pas du tout. Dans la bonne société européenne, avoir du sang annamite c’est une infamie. Et dans la bonne société vietnamienne, avoir du sang français, ce n’est pas un honneur. »

    On voit que notre reporter s’est engagé dans une enquête on ne peut plus sensible. Il se proposait d’évoquer trois catégories d’épouses, classées selon le prestige : au premier rang celles qui s’unissent aux civils, puis aux soldats coloniaux — officiers de préférence — et enfin aux légionnaires. Il décide de commencer par « le bas de gamme ». Comme l’indique le titre du reportage, il s’agit de décrire une industrie, terme qui présente en vietnamien comme en français une certaine polysémie : au sens moderne se superpose le sens ancien d’habileté, d’ingéniosité. Le journaliste explore ainsi le concubinage des légionnaires dans ces deux grands aspects : l’activité économique d’une part, avec une description minutieuse des règles qui régissent les transactions ainsi que des rapports de domination et d’autre part, les trucs et astuces que se transmettent des générations d’épouses pour se faire respecter de leurs « maris ».

    Comme on pouvait s’y attendre avec un auteur comme VTP, loin de l’exposé impartial d’une économie et d’une technique, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux tourne rapidement à la satire, à renfort de saynètes dévoilant les ficelles peu ragoûtantes du « métier ». Le censeur, sachant lire entre les lignes, n’y a pas vu que du feu. Cette description des unions arrangées entre Annamites et Occidentaux ne serait-elle pas une manière de ridiculiser la collaboration franco-vietnamienne, cette politique si chère au gouverneur de l’Indochine Albert Sarraut ? Serait-ce une représentation sournoise du monde colonial et de son absence d’harmonie ? Pas question donc de laisser ce journaliste « se moquer du monde impunément ». Et puis, passe encore pour les légionnaires, mais va-t-on laisser ce gratte-papier « salir l’image des familles franco-vietnamiennes » de rang supérieur ? Dans l’épilogue, on voit le journaliste en butte à un « courrier des lecteurs » à mesure plus menaçant conclure qu’il est plus sage de ne pas persévérer. Et tant pis pour le sourire des magistrats !

    En dépit de sa brièveté, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux a le mérite de combler un manque. En effet, ces concubines étant classées dans la prostitution clandestine, nous l’avons vu, ce sont souvent des rapports émanant des autorités coloniales qui les évoquent, dans le cadre de la lutte contre les maladies vénériennes. D’autre part, la littérature coloniale qui fait de la concubine indigène un sujet de prédilection ne fait qu’imposer davantage le point de vue exclusif des colonisateurs. Gageons que la plupart de ces écrivains ne passeront le mur du son qu’est la postérité… à l’exception toutefois d’un Immortel, Pierre Loti, élu à l’Académie française par une petite majorité contre… Émile Zola.

    Todorov a bien montré6 qu’il n’y a pas qu’un seul Mariage de Loti, mais plutôt trois ou quatre. Dans trois de ces romans, l’auteur reprend le même schéma narratif : un officier de marine fait escale dans un pays lointain et, pour tromper son ennui, se « met en ménage » avec une autochtone, qui se voit toujours, comme dans notre reportage, rejetée par les siens d’une manière ou d’une autre. « Collectionneur d’impressions », il ne pense qu’à son seul plaisir, faisant rimer exotisme et érotisme. Sous le regard unique du narrateur, qui se déclare « morganatiquement marié », ces femmes sont réduites à des objets décoratifs. Dans Madame Chrysanthème par exemple, le narrateur à peine débarqué à Nagasaki charge un « agent pour croisement de races » — rouage indispensable dans cette industrie du mariage — de lui trouver une mousmé. La contractante, sous le regard ironique de Loti, apparaît comme « un jouet bizarre et charmant », avec son air à la fois « ouistiti » et « bibelot d’étagère ». Dans Le roman d’un Spahi, où le simple soldat colonial, moins esthète que l’officier de marine, se rapproche davantage des légionnaires de notre reportage, on retrouve cette même supériorité de l’homme blanc : sa concubine Fatou-Gaye, « il la considérait, du reste, comme un être inférieur, l’égal à peu près de son chien jaune. » Et le même constat que l’incompréhension entre les races est insurmontable, ce qui arrange « nos organisations européennes » en mal d’exotisme, même sombre : « il ne se donnait guère la peine de chercher à démêler ce qu’il pouvait bien y avoir au fond de cette petite âme noire ».

    En somme, dans tous ces romans de mariage, « la femme comme le pays étranger se laissent désirer, diriger, quitter ; nous ne voyons à aucun moment le monde à travers leurs yeux. La relation est de domination, non de réciprocité. »7 Dans une optique de littérature comparative, ce reportage pourrait alors se lire, pour le lecteur français d’aujourd’hui, comme une sorte de « réplique » aux mariages de Loti : des voix d’épouses d’Occidentaux — dommage que notre journaliste n’ait pu compléter la gamme — enfin se font entendre… pour le meilleur et pour le pire !

    À propos du texte

    Le reportage est publié initialement dans l’hebdomadaire hanoïen Nhât Tân (Un jour nouveau), en huit livraisons du 5 décembre 1934 au 23 janvier 1935. Sous la menace de sanctions judiciaires, l’auteur renoncera à poursuivre son enquête.

    Le texte est republié en volume en mai 1936, aux éditions Phuong Dông à Hanoï. Il comprend neuf sections ou épisodes et un épilogue. C’est la dernière édition revue et corrigée par l’auteur lui-même, avant son décès trois ans plus tard. Les éditions ultérieures étant amputées de certains passages, c’est cette édition en volume originale, disponible à la Bibliothèque nationale de France8, qui a servi de référence pour la présente traduction.

    ——-

    Rendez-vous le 5 octobre prochain pour la traduction du premier épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux. 

    Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam :


    1. Isabelle Tracol-Huynh, « Désir et répulsion, les prostituées du Tonkin », in La colonisation des corps : De l’Indochine au Vietnam, Vendémiaire, 2014, page 223. ↩︎
    2. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    3. Isabelle Tracol-Huynh, « Encadrer la sexualité au Viêt-Nam colonial : police des mœurs et réglementation de la prostitution (des années 1870 à la fin des années 1930) », Genèses, 86(1), [En ligne], Juin 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2012-1-page-55?lang=fr ↩︎
    4. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    5. Ibid. ↩︎
    6. Tzvetan Todorov, Nous et les autres : La réflexion française sur la diversité humaine, Points Essais, 1992. ↩︎
    7. Ibid. ↩︎
    8. Une version numérisée de cette édition originale est consultable et peut être téléchargée sur Gallica. ↩︎
  • Portrait d’un colonisé : Vu Trong Phung (1912-1939)

    Nous commençons cette « campagne » de traduction de L’industrie du mariage avec les Occidentaux par un portrait de son auteur : Vu Trong Phung.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    Vu Trong Phung
    En ces temps-là, la carte de contribuable indigène tenait lieu de pièce d’identité.

    Vu Trong Phung naît en 1912, d’un père électricien automobile et d’une mère couturière à domicile. La famille occupe un minuscule logement à Hanoï, rue des Changeurs (actuelle Hàng Bạc), dans le vieux quartier. Quand son père décède, VTP vient d’avoir sept mois, avec, dit-on, la tuberculose pour seul héritage. Sa mère, qui ne se sera jamais remariée, subvient seule désormais aux besoins de la famille.

    « Je m’incline lorsque vous, messieurs, vous déclarez plus instruits que moi. »

    Si Vu Trong Phung peut tout de même aller à l’école, c’est qu’en 1917 le Règlement général de l’instruction publique instaure la gratuité de l’enseignement primaire « franco-indigène ». Les élèves y apprennent des rudiments de français et le quôc ngu, l’écriture romanisée du vietnamien que les autorités coloniales ont imposée définitivement. C’est en effet la première génération qui n’apprend plus les idéogrammes : les ultimes concours mandarinaux se tiennent en 1919. Une génération coupée de ses racines littéraires, qui ne pourra lire ses classiques qu’en traduction. Qui se verra obligée de défendre et illustrer la langue vietnamienne. Cette génération ne se le fera pas dire deux fois.

    En attendant, la société coloniale voue plutôt notre écrivain aux fonctions subalternes. C’est en vain que sa mère sollicite une bourse pour le Collège du Protectorat. Privé d’enseignement secondaire, contrairement à la plupart de ses futurs confrères, dont certains ne manqueront pas de le lui rappeler, il doit se résoudre à la vie active.

    « Ce secrétaire arrivé qui porte médailles, cet arriviste qui amène sa femme chez son patron tel un entremetteur. »

    L’enseignement primaire fournissait chaque année son lot de « gratte-papier », réduits à parcourir les annonces à la recherche d’un emploi dans l’administration ou un établissement de commerce. C’est ainsi que l’on retrouve Vu Trong Phung, dès 1926 ou 1927, à la réserve des Grands Magasins Réunis (l’actuelle galerie commerciale de luxe Tràng Tiền Plaza), une sorte de Bon marché où l’on trouve « tout, absolument tout ce que l’on peut désirer », si l’on en croit L’Avenir du Tonkin du 11 décembre 1926.

    Dans un reportage publié en février 19351, Vu Trong Phung revient sur cette expérience en affichant un mépris sans équivoque pour ses anciens collègues :

    « J’aimerais les rencontrer, ceux qui décident d’embrasser la carrière alors qu’ils pourraient très bien faire autre chose, car on ne soupçonne même pas à quel point ils sont ignobles. Je leur demanderais pourquoi ils sont heureux… d’où peut bien leur venir cette morgue. »

    Un seul de ces gratte-papier sort du lot : le petit secrétaire à la fois brimé par ses supérieurs français et moqué par ses compatriotes, parce que pauvre et de faible constitution. Notre reporter raconte qu’il cesse de mépriser cette victime le jour où elle se venge en ridiculisant ses bourreaux dans une feuille satirique diffusée dans les couloirs. Puis, en juin 1930, il découvre à la une du Petit Parisien, dans un reportage de Louis Roubaud 2 que le même petit secrétaire est devenu entre-temps le chef de la police du parti nationaliste et que, jugé coupable d’une vingtaine d’exécutions, il est condamné à la peine capitale. L’admiration de Vu Trong Phung pour cet être chétif résolument décidé, au péril de sa vie, à « faire autre chose » n’échappe pas aux autorités coloniales qui ordonnent la fermeture immédiate du journal.

    « la littérature injuriant la vie, le réalisme français à son apogée, celui de Flaubert et de Maupassant. »

    Pas question donc pour Vu Trong Phung de persévérer dans ce milieu auquel le destinait l’école franco-indigène, même s’il choisit une voie moins périlleuse que l’action révolutionnaire, le tranchant de la censure plutôt que la guillotine. Le futur traducteur de Lucrèce Borgia poursuit son apprentissage du français en autodidacte, lisant et traduisant. Ses auteurs de prédilection : Balzac, Zola, Flaubert et surtout Maupassant auquel il fera allusion dans son œuvre à plusieurs reprises. Mais également Colette, Jean Richepin et Victor Margueritte.

    Le 29 mars 1929, il passe une visite médicale. Il mesure 1,61 m pour 48 kg. Le tuberculeux, qui n’a plus que dix années à vivre, est pour l’instant déclaré en bonne santé.

    En 1930, on le retrouve typiste à l’Imprimerie d’Extrême-Orient (IDEO). Je l’imaginerais bien profitant de la machine pour taper ses premières nouvelles qu’il destine au journal Ngo Bao. Frappé par leur réalisme cru, d’une hardiesse peu commune à l’époque, son rédacteur en chef, Tam Lang, décide de les publier. En janvier 1931, la nouvelle Thu doan (La combine), créé une onde de choc. Vu Trong Phung y évoque le harcèlement sexuel d’un directeur français envers son secrétaire vietnamien.

    « Je suis journaliste. Je me promène à droite et à gauche et quand je vois quelque chose qui m’intéresse, je l’écris. »

    Selon Tam Lang, Vu Trong Phung lui aurait confié ses frustrations de gratte-papier dans l’ambiance délétère à l’IDEO et son envie de devenir journaliste. Il lui trouve un poste de secrétaire au conseil d’administration du Ngo Bao. C’est pour un jeune homme de dix-huit ans la meilleure école pour se former. Alors en plein essor, ce journal dirigé par un « retour de France » aura marqué son époque par son modernisme et sa mise en page à l’occidentale 3.

    VTP continue à publier dans ses colonnes, notamment une série d’articles d’où se dégagent des conceptions littéraires qui apparaissent rétrospectivement comme essentielles dans son œuvre. D’une traduction informative de la préface à Pierre et Jean, il retient que l’écrivain réaliste ne se contente pas de calquer la réalité, chaotique par nature : il sélectionne et agence soigneusement les faits pour donner l’illusion de la réalité. Selon un autre article consacré au personnage du théâtre romantique, il ne s’agit pas de peindre des caractères, mais des personnes dans toute leur complexité. Dans sa traduction libre de la préface à Chanson des gueux de Jean Richepin, il fourbit ses arguments pour une séparation de l’art et de la morale, qui pourront lui servir contre ses accusateurs.

    Qui ne vont pas tarder à se manifester. Ses ennuis commencent en mars 1932 : suite à la publication d’une nouvelle — on ignore laquelle —, VTP comparaît devant le juge Morché pour outrage aux bonnes mœurs. S’il écope finalement d’un sursis, l’affaire doit être assez grave, puisque sa collaboration avec le Ngo Bao prend fin et qu’il se fait discret pendant plus d’un an.

    Carte de presse délivrée par le Nhât Tân en 1933

    Un jour nouveau (Nhât Tân), tel est le nom de l’organe qui lui fournit une nouvelle carte de presse en septembre 1933. Il y publie son premier reportage, Cam bay nguoi (Le piège), qui traite des maisons de jeu clandestines à Hanoï. Pour une autre enquête parue l’année suivante, Ky nghê lây Tây (De l’industrie du mariage avec les Occidentaux), il se verra consacré « roi du reportage au Tonkin ».

    Le mois de janvier 1935 voit l’abolition de la censure, mais uniquement préalable, des organes de presse en langue vietnamienne. VTP navigue ainsi de journal en journal, au gré des amitiés et des fermetures, mais avec la même précarité du rédacteur payé à la ligne.

    36, chiffre faste pour les Vietnamiens, en particulier pour notre journaliste que l’on dit féru d’horoscope, apparaît comme son « annus mirabilis ». Non pour l’avènement du Front populaire qui nourrit en Indochine bien des espoirs, très vite déçus. Mais pour sa productivité : il n’écrit pas moins de quatre romans (dont Sô do, le seul traduit en français par Le fabuleux destin de Xuan le Rouquin), un long reportage en immersion dans le milieu des domestiques, sans compter des articles et des nouvelles. La plupart de ces textes sont écrits dans l’urgence, en prise directe avec l’actualité.

    En 1937, il concentre ses investigations sur la prostitution, avec un roman (Faire la putain) et un long reportage consacré au dispensaire antivénérien de Hanoï. Régulièrement attaqué pour certains passages de son œuvre jugés obscènes, il aurait confié en avoir assez d’être traité de pornographe, lui qui serait capable d’écrire sur des sujets « nobles » comme les autres, ce qu’ils seraient bien forcés de reconnaître un jour.

    En mars 38, il épouse Vu My Luong, fille de commerçants modestes. Ils ont une fille en 1939. On ne sait depuis quand sa tuberculose s’est aggravée, mais, aux funérailles du poète Tan Da en juin de la même année, il paraît fantomatique. Un médecin lui aurait conseillé l’opium pour soulager son mal et prolonger son existence.

    VTP meurt le 13 octobre.

    « Une société en décomposition, comme on ne l’a encore jamais vue dans notre histoire. »

    Observateur acerbe et mordant de son époque, on a pu comparer VTP à Balzac, mais à Zola aussi bien. Comme l’auteur de La curée, il voit ses contemporains obnubilés par la chair et l’or. « La rencontre entre l’Est et l’Ouest a puissamment influencé notre vie matérielle », au point que le dieu Argent a supplanté les génies séculaires sur les autels. Tandis que les nouveaux riches, souvent acoquinés avec le colonisateur, s’adonnent au consumérisme, les paysans se laissent attirer, butés comme des papillons de nuit, par les lumières de la ville. Notre journaliste décrit l’errance qui les mène sur un marché aux domestiques, où des nourrices s’examinent comme des vaches à lait.

    La ruée vers l’or conduit de nombreuses jeunes femmes à vendre leur chair. VTP fait les comptes : avec 5 000 prostituées pour une population de 180 000, Hanoï surpasse en proportion la capitale française ! À voir toutes ces annonces de garnis, toutes ces réclames pour le traitement des maladies vénériennes, « au voyageur qui arrive par le train de nuit, Hanoï apparaît, à s’y méprendre, comme un immense… bordel à ciel ouvert. » Dans son roman le plus connu, c’est comme vendeur à la criée de potions contre la blennorragie que le fameux Xuân le rouquin fait ses débuts. D’ailleurs, les traducteurs ont-ils saisi toute l’ambiguïté du titre ? Le sens littéral de So do, « numéro rouge », s’il désigne la bonne aventure qui entraîne le personnage (aux cheveux « rouges ») dans une ascension fulgurante à Hanoï, ce même « numéro rouge » servait également à marquer les maisons closes 4, en vue de les distinguer des habitations qui portaient, comme en France, une plaque bleue.

    VTP s’en prend également à la femme adultère, n’hésitant pas à faire affirmer un de ses personnages que « les cornes du cocu sont le signe de la civilisation ». Pour notre moraliste, le coupable est tout trouvé : c’est l’Occident qui outrage les mœurs et sape l’autorité familiale. Ce qu’Il ne saurait faire sans une certaine complaisance de ses compatriotes, dont les auteurs du Groupe littéraire autonome (Tu Luc Van Doan) qu’il tient pour germes responsables, rien que cela, d’une épidémie de bovarysme ! Ces propagandistes de la civilisation et du progrès, sous prétexte de libérer la femme du carcan confucéen, ne feraient que flatter sa concupiscence, la conduire à la dépravation en lui inculquant les fausses vertus de l’amour romantique.

    « Je suis très conservateur, vous savez, surtout au sujet des femmes. »

    Selon un proche, l’écrivain Lan Khai qui lui a consacré une monographie, VTP portait encore en 1934 la tenue traditionnelle : « tunique de soie, turban de gaze avec l’idéogramme Humanité lui tombant sur les sourcils ». Elle lui seyait si mal — mais ni plus ni moins que le veston — qu’il s’attirait les moqueries de ses confrères. Notre écrivain n’est pas en reste, qui ne cesse de railler l’occidentalisation de la forme — au détriment de l’esprit —, de ces jeunes femmes maquillées bouche en cœur, portant tuniques à la mode.

    Un conservateur, VTP ? Il tient à préciser : il n’est pas contre l’occidentalisation, si elle ne se limite pas à la perversité des mœurs. L’individualisme ? Il a déjà gagné la lutte, mais tant qu’il ne bouleverse pas l’ordre familial et social ! La libération de la femme ? Très bien, tant qu’elle continue à assurer son rôle dans la famille ! Des propos qui ne sont pas sans rappeler les propositions du nationaliste Phan Bôi Châu 5. Si pour la critique vietnamienne le cas VTP demeure « complexe » (phức tạp), il me semble qu’au moins ce souci de maintenir une certaine identité dans l’évolution, en s’appropriant l’influence étrangère au lieu de la subir, notre écrivain des années 30 le partage avec les générations actuelles.

    En attendant, cette société coloniale contrarie VTP. Mais entre deux critiques acerbes, il affirme que le rôle du journaliste n’est pas de dénigrer, mais de viser les réformes. Comme pour Albert Londres, il s’agit de « porter la plume dans la plaie ». D’indiquer la direction dans laquelle la société devrait réellement progresser. Il prône ainsi, dans un roman-reportage, l’éducation sexuelle : l’ignorance entretenue par la tradition a perdu son efficace avec les transformations sociétales en cours. Dans son reportage consacré au dispensaire antivénérien de Hanoï, il s’interroge — la censure veille toujours — sur le traitement infligé aux prostituées. Pesant le pour et le contre entre réglementarisme et abolitionnisme — écorchant au passage le conservatisme de la France — il penche pour le second : c’est l’horizon à suivre, même s’il faudra composer avec une société vietnamienne en voie de civilisation.

    Notre réformateur ne pouvait guère se targuer d’une influence comparable à celle d’Andrée Viollis, dont le reportage SOS Indochine 6 conduisit à l’amnistie de prisonniers politiques. Mais en s’extirpant, à ses risques et périls, de sa condition de petit secrétaire, l’écrivain-journaliste nous aura légué un témoignage inestimable sur la société coloniale.

    —–

    Rendez-vous le 28 septembre pour une introduction à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux. Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam.


    1. Nghê cao giây (Le métier de gratte-papier), dont une seule livraison paraît le 9/02/1935 dans le journal Tân Thiêu Niên, avant son interdiction par les autorités coloniales. ↩︎
    2. Vietnam — La tragédie indochinoise, publié en feuilleton dans le journal Le Petit Parisien, du 10 mai au 18 octobre 1930. ↩︎
    3. Voir Peter Zinoman, Vietnamese Colonial Republican : The Political Vision of Vu Trong Phung, University of California Press, Berkeley, 2014. ↩︎
    4. Voir le reportage de Vu Trong Phung, Luc Xi (Au dispensaire des maladies vénériennes), publié en feuilleton de janvier à avril 1937, puis sorti en volume la même année. ↩︎
    5. Voir David Marr, Vietnamese tradition on trial 1920-1945, University of California Press, 1981, page 215. ↩︎
    6. Reportage publié dans les colonnes du Petit Parisien durant les derniers mois de 1931. Il sera réédité en volume en 1935 aux éditions de la NRF, avec une préface d’André Malraux. ↩︎

  • Lancement du site Lettres du Vietnam

    Bienvenue sur ce tout nouveau site Lettres du Vietnam. Son but ? Contribuer à faire connaître la littérature vietnamienne dans le monde francophone, notamment les œuvres de l’époque coloniale, que ce soit par la traduction intégrale d’œuvres, des anthologies thématiques ou encore des monographies…

    Nous commencerons, dès le 21 septembre, par la traduction intégrale d’un célèbre reportage littéraire de l’écrivain Vu Trong Phung (1912-1939) : De l’industrie du mariage avec les Occidentaux (Kỹ nghệ lấy tây).

    Après une séquence d’introduction à Vu Trong Phung ainsi qu’à son œuvre, la traduction du reportage sera publiée sur ce site en feuilleton, comme à l’époque de sa création, un épisode par semaine (tous les dimanches).

    Pour ne rien rater de ce feuilleton et le recevoir directement dans votre boîte mail, il suffit de vous abonner à la newsletter de Lettres du Vietnam.

    Cette publication sur le site – comme toutes celles qui suivront – est entièrement gratuite. Si toutefois vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir le travail de Lettres du Vietnam, le livre peut être commandé sur Amazon.

    Rendez-vous donc dimanche prochain, le 21 septembre, pour un portrait de Vu Trong Phung !