Étiquette : Vũ Trọng Phụng

  • roman-reportage-roman – Partie 1

    Nous terminons cette campagne de traduction consacrée à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux par un article en 2 parties sur l’art du reportage chez Vu Trong Phung.

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    reportages de Vu Trong Phung

    Ce que les Rougon-Macquart apportent de réellement neuf à la littérature, c’est l’annonce du roman-reportage.

    Julien Gracq, En lisant en écrivant.

    Pour décrire une société en décomposition, VTP se veut réaliste. Pas question de séduire le lecteur par la romance ni de l’endormir par des contes édifiants. L’art doit viser une efficacité qui le dépasse.

    Commençons par refuser les « mensonges de la littérature », comme notre écrivain ne cesse de le répéter. On appelle une prostituée une prostituée, sans égard pour l’euphémique demi-mondaine ou la courtisane au grand cœur des romantiques. Comme l’auteur du Roman expérimental, VTP fustige la littérature idéaliste qui rend le sordide plus séduisant. Ce sont les œuvres romantiques, en habillant leurs héroïnes d’un voile de gaze, qui corrompent l’imagination du lecteur et de la lectrice, alors qu’il faudrait les indigner avec la vérité nue.

    Il s’agit de décrire « les gens comme ils sont, pas comme ils devraient être », à commencer par les misérables, parce que bons révélateurs des dysfonctionnements de la société coloniale… et moins sujets que les puissants à émouvoir la censure. Il s’en trouve peu de sympathiques chez VTP qui s’efforce de les rendre à leur complexité. Misérables, ils le sont comme pour Hugo à double titre : de simples victimes de leur condition si elles ne l’étaient pas aussi de leurs vices. Alors, autant éviter une vision binaire : toutes les fautes ne peuvent incomber au colonisateur !

    Pour « dire le vrai » de cette société coloniale qui l’exaspère, mais en écrivain averti de l’illusion réaliste1, le jeune VTP adopte dès 1933 un genre en vogue : le reportage littéraire. Ou plutôt adapte à ses fins, un peu trop peut-être aux yeux de ses détracteurs.

    Je propose de rebondir sur leurs critiques, instructives comme toujours.

    « L’auteur ne devrait pas se montrer si ouvertement. Savoir s’effacer en maintenant une présence, c’est tout un art. »

    Le reportage s’impose en Occident comme un genre majeur de l’entre-deux-guerres2. Vite adopté au Vietnam, où les reportages de Louis Roubaud et d’Andrée Viollis consacrés à la répression coloniale en Indochine ont un certain retentissement.

    Les Vietnamiens ont pour coutume de vénérer « l’ancêtre fondateur » d’un corps de métier. C’est à Tam Lang que revient l’honneur de « fonder » le reportage social avec la publication en 1932 de Tôi keo xe relatant son immersion dans le milieu des pousse-pousse, ces « hommes-chevaux » auxquels Nguyen Cong Hoan a consacré une nouvelle célèbre. Fidèle au genre, le reportage conclut par un appel à réformer et, dans la préface à une réédition, l’auteur se félicite des progrès obtenus. Tam Lang, non content d’avoir accueilli VTP dans le milieu du journalisme, lui a probablement montré la voie. D’ailleurs, il reconnaîtra plus tard que le disciple, sacré très jeune « roi du reportage au Tonkin », a surpassé le maître.

    Si notre journaliste ne peut, contrairement aux grands reporters comme Albert Londres, mener bien loin son « bâton de chemineau », il reprend à son compte la même « mise en scène d’une découverte dont il est le témoin privilégié »3. Les reportages écrits à la première personne du singulier partagent avec un certain pathos une situation méconnue du lecteur. À la fois journaliste et écrivain, VTP recourt lui aussi aux moyens de la littérature pour entretenir l’intérêt du lecteur, notamment aux trois grands procédés narratifs employés par le genre du reportage qu’Alain Tassel a très bien décrits4. Tout d’abord, le narrateur « se présente comme l’acteur de son récit » qui fait vivre l’événement en direct, comme on peut le voir dans l’incipit de L’industrie du mariage avec les Occidentaux nous mettant d’emblée devant le journaliste en pleine altercation avec un légionnaire. Ensuite, on retrouve chez VTP la même « poétique de l’immersion ». Dans son reportage consacré aux domestiques, il prétend partager la vie de ses sujets, les préparatifs (comme se laisser pousser les cheveux) lui auraient pris un mois, ce qui est sujet à caution quand on sait que ce reportage fût improvisé à la hâte pour remplacer la publication d’un roman brutalement interrompue en mars 1936. Enfin, notre reporter se fait souvent autobiographe : il ne montre aucune hésitation à parler de lui-même, à partager ses impressions les plus personnelles avec son lecteur.

    « Truong Chinh et bien d’autres n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils soulignent que les romans de Vu Trong Phung sont en réalité des reportages déguisés sous le nom de romans. »

    À la confusion du réel doit correspondre une confusion des genres. C’était du moins le crédo du naturalisme, auquel le reportage de l’entre-deux-guerres emprunte une « rhétorique du désordre »5 aux nombreuses déclinaisons : reportages romancés, romans tirés de reportages, romans-reportages, etc.

    Le reportage long s’inscrit dans une temporalité hybride, entre l’immédiateté du journalisme et le « hâtez-vous lentement » de l’ouvrage littéraire. Il est manifestement chez VTP une forme ouverte, qui sait se plier aux contingences. Qu’il écrive un roman ou un reportage, il exerce dans l’urgence une activité de feuilletoniste. En janvier 1937, il n’a pas moins de trois romans et un reportage sur le feu. L’écrivain Vu Bang6, proche de Phung et dédicataire de L’industrie du mariage, raconte que notre romancier devait se procurer la dernière livraison pour vérifier où en était restée l’intrigue. Dans son reportage sur le dispensaire des maladies vénériennes, ce n’est qu’à la cinquième livraison qu’il obtient l’autorisation de pénétrer dans la place. Car on n’y accède pas plus facilement qu’Albert Londres Chez les fous. Ainsi le reporter doit-il composer avec les circonstances : ne pouvant aller « direct à l’os », il ménage une longue introduction sur plusieurs numéros à renfort de chiffres sur la prostitution et d’éléments pour un historique du dispensaire.

    à suivre…


    Rendez-vous le 21 décembre prochain pour la deuxième partie de roman-reportage-roman.

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    1. Voir Henri Mitterand, L’illusion réaliste : de Balzac à Aragon, PUF, 1994. ↩︎
    2. Paul Aron, « Entre journalisme et littérature, l’institution du reportage », COnTEXTES [En ligne], 11 | 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : http://journals.openedition.org/contextes/5355 ↩︎
    3. Ibid. ↩︎
    4. Alain Tassel, « Poétique du reportage dans Témoin parmi les hommes (1956-1969) de Joseph Kessel », Revue d’histoire littéraire de la France, décembre 2008, p. 913-929. ↩︎
    5. Yves Chevrel, Le naturalisme. Étude d’un mouvement littéraire international, Paris, PUF, 1993. ↩︎
    6. Voir Bôn muoi nam noi lao (Quarante ans de mensonges). ↩︎
  • A propos de L’industrie du mariage avec les Occidentaux

    Après une brève biographie de Vu Trong Phung, voici une introduction à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux qui donne des éléments de contexte et qui tente un parallèle avec certains romans de Pierre Loti.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    De l'industrie du mariage avec les Occidentaux : premier épisode du reportage publié dans l'hebdomadaire Nhât Tân en décembre 1934
    Premier épisode du reportage paru dans l’hebdomadaire Nhât Tan en 1934

    Au début du reportage De l’industrie du mariage avec les Occidentaux, VTP met en scène le motif de son enquête. Cela se passe au tribunal correctionnel de Hanoï : une jeune femme appelée à la barre déclare « exercer le métier d’épouser les Européens ». Et les deux magistrats d’échanger un sourire de connivence. C’est pour s’expliquer ce sourire que notre journaliste prend le premier train pour Thi Cau, où tout un village d’« épouses » s’est implanté près d’une caserne de la Légion étrangère.

    Que dire de ces « épouses », sinon d’abord qu’elles vivaient méprisées, au ban de la société coloniale ? Les Français les appelaient des congaï, du vietnamien con gai, qui désigne une « fille » sans connotation péjorative dans la langue d’origine. Du civil qui prenait une concubine indigène, on disait qu’il s’encongayait. Or, l’autorité coloniale rangeait ces femmes dans la catégorie des prostituées clandestines, même si elles échappaient plus facilement, grâce à leurs « protecteurs », au contrôle médical et policier1 . En somme, toutes les « filles » en contact avec les colonisateurs étaient considérées comme des prostituées en puissance2. Les Vietnamiens n’étaient pas en reste, puisqu’ils désignaient ces « épouses » du terme non moins méprisant de me tây, me signifiant « mère » et tây « occidental ».

    Mais s’agit-il d’un véritable mariage ? VTP prend soin de distinguer les unions légitimes de ces unions contractuelles qui relèvent de transactions commerciales. Ces femmes procurent, notamment aux légionnaires qui leur versent une partie de leur solde, l’illusion d’un foyer et les soins du ménage.

    Rappelons que l’Indochine n’était pas une colonie de peuplement et que les colonisateurs étaient souvent des hommes jeunes envoyés pour un séjour relativement court. D’abord encouragé par les autorités pour pallier le manque de femmes européennes et créer des contacts avec les indigènes, le concubinage sera finalement interdit pour les fonctionnaires, car il « brouille les frontières » entre colonisés et colonisateurs3. On lui préfère ainsi la prostitution, moins compromettante pour le prestige de l’homme blanc4.

    Ce qui préoccupe également les autorités coloniales, ce sont les enfants nés de ces unions à durée déterminée. Que faire de ces êtres « hybrides », ni français ni vietnamiens, « à moitié civilisés » ? Le reportage de VTP se fait l’écho de cette préoccupation. Les métis sont d’ailleurs les seules personnes à susciter une certaine compassion chez notre enquêteur, comme on peut le voir en particulier dans le cinquième épisode. Tandis que les autorités politiques s’inquiètent prioritairement du devenir politique des garçons5, on peut y lire le désarroi de la jeune Suzanne qui, ne trouvant pas sa place dans cette société coloniale, se considère comme apatride :

    « Naître métisse, c’est une vraie plaie. Les Occidentaux n’ont aucun respect et les Vietnamiens ne nous aiment pas du tout. Dans la bonne société européenne, avoir du sang annamite c’est une infamie. Et dans la bonne société vietnamienne, avoir du sang français, ce n’est pas un honneur. »

    On voit que notre reporter s’est engagé dans une enquête on ne peut plus sensible. Il se proposait d’évoquer trois catégories d’épouses, classées selon le prestige : au premier rang celles qui s’unissent aux civils, puis aux soldats coloniaux — officiers de préférence — et enfin aux légionnaires. Il décide de commencer par « le bas de gamme ». Comme l’indique le titre du reportage, il s’agit de décrire une industrie, terme qui présente en vietnamien comme en français une certaine polysémie : au sens moderne se superpose le sens ancien d’habileté, d’ingéniosité. Le journaliste explore ainsi le concubinage des légionnaires dans ces deux grands aspects : l’activité économique d’une part, avec une description minutieuse des règles qui régissent les transactions ainsi que des rapports de domination et d’autre part, les trucs et astuces que se transmettent des générations d’épouses pour se faire respecter de leurs « maris ».

    Comme on pouvait s’y attendre avec un auteur comme VTP, loin de l’exposé impartial d’une économie et d’une technique, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux tourne rapidement à la satire, à renfort de saynètes dévoilant les ficelles peu ragoûtantes du « métier ». Le censeur, sachant lire entre les lignes, n’y a pas vu que du feu. Cette description des unions arrangées entre Annamites et Occidentaux ne serait-elle pas une manière de ridiculiser la collaboration franco-vietnamienne, cette politique si chère au gouverneur de l’Indochine Albert Sarraut ? Serait-ce une représentation sournoise du monde colonial et de son absence d’harmonie ? Pas question donc de laisser ce journaliste « se moquer du monde impunément ». Et puis, passe encore pour les légionnaires, mais va-t-on laisser ce gratte-papier « salir l’image des familles franco-vietnamiennes » de rang supérieur ? Dans l’épilogue, on voit le journaliste en butte à un « courrier des lecteurs » à mesure plus menaçant conclure qu’il est plus sage de ne pas persévérer. Et tant pis pour le sourire des magistrats !

    En dépit de sa brièveté, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux a le mérite de combler un manque. En effet, ces concubines étant classées dans la prostitution clandestine, nous l’avons vu, ce sont souvent des rapports émanant des autorités coloniales qui les évoquent, dans le cadre de la lutte contre les maladies vénériennes. D’autre part, la littérature coloniale qui fait de la concubine indigène un sujet de prédilection ne fait qu’imposer davantage le point de vue exclusif des colonisateurs. Gageons que la plupart de ces écrivains ne passeront le mur du son qu’est la postérité… à l’exception toutefois d’un Immortel, Pierre Loti, élu à l’Académie française par une petite majorité contre… Émile Zola.

    Todorov a bien montré6 qu’il n’y a pas qu’un seul Mariage de Loti, mais plutôt trois ou quatre. Dans trois de ces romans, l’auteur reprend le même schéma narratif : un officier de marine fait escale dans un pays lointain et, pour tromper son ennui, se « met en ménage » avec une autochtone, qui se voit toujours, comme dans notre reportage, rejetée par les siens d’une manière ou d’une autre. « Collectionneur d’impressions », il ne pense qu’à son seul plaisir, faisant rimer exotisme et érotisme. Sous le regard unique du narrateur, qui se déclare « morganatiquement marié », ces femmes sont réduites à des objets décoratifs. Dans Madame Chrysanthème par exemple, le narrateur à peine débarqué à Nagasaki charge un « agent pour croisement de races » — rouage indispensable dans cette industrie du mariage — de lui trouver une mousmé. La contractante, sous le regard ironique de Loti, apparaît comme « un jouet bizarre et charmant », avec son air à la fois « ouistiti » et « bibelot d’étagère ». Dans Le roman d’un Spahi, où le simple soldat colonial, moins esthète que l’officier de marine, se rapproche davantage des légionnaires de notre reportage, on retrouve cette même supériorité de l’homme blanc : sa concubine Fatou-Gaye, « il la considérait, du reste, comme un être inférieur, l’égal à peu près de son chien jaune. » Et le même constat que l’incompréhension entre les races est insurmontable, ce qui arrange « nos organisations européennes » en mal d’exotisme, même sombre : « il ne se donnait guère la peine de chercher à démêler ce qu’il pouvait bien y avoir au fond de cette petite âme noire ».

    En somme, dans tous ces romans de mariage, « la femme comme le pays étranger se laissent désirer, diriger, quitter ; nous ne voyons à aucun moment le monde à travers leurs yeux. La relation est de domination, non de réciprocité. »7 Dans une optique de littérature comparative, ce reportage pourrait alors se lire, pour le lecteur français d’aujourd’hui, comme une sorte de « réplique » aux mariages de Loti : des voix d’épouses d’Occidentaux — dommage que notre journaliste n’ait pu compléter la gamme — enfin se font entendre… pour le meilleur et pour le pire !

    À propos du texte

    Le reportage est publié initialement dans l’hebdomadaire hanoïen Nhât Tân (Un jour nouveau), en huit livraisons du 5 décembre 1934 au 23 janvier 1935. Sous la menace de sanctions judiciaires, l’auteur renoncera à poursuivre son enquête.

    Le texte est republié en volume en mai 1936, aux éditions Phuong Dông à Hanoï. Il comprend neuf sections ou épisodes et un épilogue. C’est la dernière édition revue et corrigée par l’auteur lui-même, avant son décès trois ans plus tard. Les éditions ultérieures étant amputées de certains passages, c’est cette édition en volume originale, disponible à la Bibliothèque nationale de France8, qui a servi de référence pour la présente traduction.

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    Rendez-vous le 5 octobre prochain pour la traduction du premier épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux. 

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    1. Isabelle Tracol-Huynh, « Désir et répulsion, les prostituées du Tonkin », in La colonisation des corps : De l’Indochine au Vietnam, Vendémiaire, 2014, page 223. ↩︎
    2. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    3. Isabelle Tracol-Huynh, « Encadrer la sexualité au Viêt-Nam colonial : police des mœurs et réglementation de la prostitution (des années 1870 à la fin des années 1930) », Genèses, 86(1), [En ligne], Juin 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2012-1-page-55?lang=fr ↩︎
    4. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    5. Ibid. ↩︎
    6. Tzvetan Todorov, Nous et les autres : La réflexion française sur la diversité humaine, Points Essais, 1992. ↩︎
    7. Ibid. ↩︎
    8. Une version numérisée de cette édition originale est consultable et peut être téléchargée sur Gallica. ↩︎