Catégorie : De l’industrie du mariage avec les Occidentaux

  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 2

    Voici la traduction intégrale du deuxième épisode de L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

    Les vietnamophones qui souhaiteraient comparer la traduction avec le texte original (Kỹ nghệ lấy tây), pourront consulter l’édition de référence sur Gallica.

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    II — Les mauvaises étoiles

    Après deux longs traits d’alcool, mon nouvel ami ― mais déjà intime ― est devenu très bavard. L’alcool chauffe le sang, lequel une fois chaud dirige les pensées vers l’amour, lequel à son tour entraîne irrésistiblement vers la souffrance. À la faible lueur d’un autel, on ne peut plus sommaire, à la déesse Opiacée, durant trois longues heures, Dimitov m’a raconté par le détail les cruautés commises par la police soviétique : la Tchéka. J’ai en face de moi, aussi humblement allongé près d’un service à opium, un de ceux qui ont bravement tenu tête aux troupes bolchéviques, un héros du gouvernement Kerenski. À un âge avancé, n’aspirant plus qu’à un régime respectueux des libertés individuelles comme la République française, il s’est exilé. Il a été chef cuisinier dans un grand hôtel parisien. Mais, terrorisé par l’enlèvement du maréchal Koutiepov, il s’est engagé dans la Légion étrangère. Et maintenant… hélas ! maintenant ce n’est plus qu’un légionnaire… opiomane.

    – C’est mon deuxième séjour au Tonkin, pour deux ans et six mois comme le premier. Cela fera cinq ans au total. Mais c’est bien la première fois que je rencontre un journaliste, alors je vais tout vous dire. Il faut que vous compreniez pourquoi un homme comme moi a pu épouser 14 femmes dans sa vie. Ah la Tonkinoise, mon Dieu ! C’est vraiment « la Femme, enfant malade et douze fois impur », comme l’a dit le grand poète militaire Alfred de Vigny ! Mais pardon ! Cela ne vous fâche pas que je dise du mal de vos compatriotes ? J’imagine que non, puisque vous cherchez la vérité. Mais si jamais je vous choque, je vous prie de m’en excuser !

    – Oh non ! Vous n’avez pas à vous excuser.

    Mais au fond de moi, je jubile. Vous vous rendez compte ? Un héros qui me demande l’autorisation de dénigrer une femme ? Il doit me prendre pour un grand journaliste, un Pierre Scize ou un Louis Roubaud !

    Je revois la tenancière de l’échoppe faire de grands gestes en me présentant à Dimitov, dans un français à peine compréhensible. Et le mal que j’ai eu pour lui offrir ma tournée ! Tout a bien changé maintenant. Une maison de bois, sur le chemin qui passe derrière l’Écurie, se trouve abriter les confidences d’un général dont les actions héroïques n’ont laissé aucune trace en Russie.

    Il continue à pleuvoir. Cela fait déjà une semaine, mais pour moi à ce moment, la pluie n’est pas sans beauté.

    La porte d’entrée grince : le patron de la « maison » rapporte de l’opium. Nous lui cédons un peu de place pour qu’il prépare les pipes.

    ¶¶¶

    Au chapitre des femmes, l’Horoscope prédisait à Dimitov une vie particulièrement mouvementée. Il totalisait fièrement 14 mariages, dont 9, seulement, avec des Tonkinoises.

    – Mais j’ai décidé de ne plus me marier. Je me suis planté moi-même un couteau dans le cœur, qui a déjà trop souffert. 14 fois exactement ! 14 fois trompé, et jamais de la même manière…

    – Racontez-moi donc les trahisons des 9 épouses d’ici.

    – La première était grasse, pas très jolie. Elle avait déjà eu je ne sais combien de maris. Mais elle avait les dents blanches comme une Européenne et en plus, elle était très experte. Alors, elle me rendait heureux et malheureux à la fois. Heureux d’être aussi bien servi, mais malheureux de penser à tous les types qui avaient partagé son lit avant moi.

    Dimitov interrompt sa souffrance un instant pour… jouir de la première pipe d’opium. À lui l’honneur ! Puis, il se rassied :

    – Je n’étais pas heureux en fait. J’ai du courage moi, vous savez, mais après 30 kilomètres de marche avec une charge de 60 kilos, je n’ai plus la force d’échanger des mots doux. Alors, on se disputait tous les jours : elle me traitait de mari jaloux et moi je la traitais de fille facile. Un soir à table, au lieu de me servir le vin habituel, elle a posé deux bouteilles d’alcool local, exactement le même que celui que nous venons de boire. Comme je me doutais de quelque chose, elle m’a expliqué que c’était beaucoup moins cher et plus fortifiant. Alors… j’ai bu les deux bouteilles. Et vous ne savez pas ce qui s’est passé ensuite ? Eh bien, moi non plus ! Tout ce que je sais, c’est qu’une patrouille m’a arrêté pas loin de la gare quelques heures après et m’a ramené à la caserne. Le jour suivant, une fois dégrisé, j’ai appris dans le procès-verbal que j’avais dévasté la boutique d’un vendeur de vélos et que j’avais battu une femme jusqu’au sang. Quinze jours de prison. Privé de solde. À ma sortie, ma femme s’était déjà remariée ! Et son mari, je m’en suis souvenu ensuite, était justement dans la patrouille ce fameux jour ! Ils avaient sans doute comploté tous les deux pour me faire boire ! J’étais vraiment fâché, j’ai voulu porter plainte. Je suis allé demander des conseils à mes compagnons. Et vous savez quoi ? Ils ont tous éclaté de rire ! Je venais d’arriver au Tonkin, je ne connaissais pas encore les coutumes. Belles coutumes, en vérité ! Ici, les liens conjugaux sont dominés par l’argent. En prison, je n’avais plus rien à envoyer à ma femme. Alors, comme si on était en Europe, le tribunal a autorisé le divorce ! Ce n’est pas une loi ça, c’est juste une coutume ! Ma femme me quitte et je ne peux rien contre elle ? Qu’est-ce que vous dites de l’espèce humaine après ça ? L’argent arrive à dessécher les cœurs à ce point-là ?

    Dimitov ponctue son discours de violents coups sur la poitrine, l’air menaçant comme s’il voulait se battre avec moi.

    Mais… il ne s’en jette pas moins sur la pipe à opium sans attendre que le patron, qui vient à peine de la préparer, ne la lui tende. Pauvre Dimitov tout de même ! Faut-il qu’il souffre…

    ¶¶¶

    – La deuxième n’avait rien de spécial, poursuit-il, et la troisième non plus. Je les ai quittées parce qu’elles ne comprenaient pas le français. En plus, elles étaient trop laides ! Mon Dieu ! Et bêtes avec ça ! Elles battaient tous les records. Quand je leur demandais de nettoyer mon képi, il fallait que je le montre, sinon elles s’occupaient aussitôt de mes chaussures ! Quand je les envoyais acheter du tabac à rouler, elles me rapportaient un paquet de cigarettes ! Comment voulez-vous que je paie un interprète ! Mais c’était surtout la laideur ! On n’a que trois nuits par semaine en dehors de la caserne. Alors, chaque fois que je rentrais, rien que de voir le visage de ma femme allongée près de moi…

    Dimitov se tait, l’air abattu. J’en profite :

    – Épouser une belle femme, c’est risqué. Tandis qu’avec une laide, on peut dormir tranquille. Tous les gens d’ici vous le diront. Mais est-ce que les Européens pensent la même chose ?

    – Vous voulez dire qu’avec une femme laide, on est sûr d’être heureux ?

    – Peut-être. En tout cas, il n’y a pas de bonheur possible si on passe son temps en reproches !

    – Sans doute, mais ce que vous dites est contraire au bon sens. Une belle femme en qui vous pouvez avoir confiance, voilà le vrai bonheur ! C’est vrai quelquefois, quand on ferme les yeux à côté d’une femme sans beauté, on peut se sentir fier d’être aimé, sans avoir peur qu’elle couche avec un autre. Alors on est heureux. Alors on peut s’endormir satisfait. Mais quand on rouvre les yeux pour la regarder… mon Dieu ! On a une autre vision des choses : on se dit qu’il vaudrait mieux encore…

    – Il vaudrait mieux encore… ?

    – … Une belle femme qui vous trompe !

    À ces mots, Dimitov a un rire pincé. Il en est à sa sixième pipe, le patron à sa neuvième. La pluie tombe encore et le vent s’est mis de la partie.

    – On arrive à la quatrième femme…

    – Ah, la quatrième ! C’est la seule que je regrette. Elle ne parlait pas un mot de français, mais je l’aimais quand même. On s’entendait bien. Pas spirituellement bien sûr, comment on aurait pu sans parler la même langue… ? Mais sur le plan… physique. Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’elle aimait ça ! Alors, je pouvais m’imaginer qu’elle était folle de moi. Mais dans la vie, qu’est-ce qu’on n’arrange pas avec un peu d’imagination ? Ah, j’allais oublier de vous le dire, c’était la servante de ma troisième femme. Ne vous moquez pas de moi surtout ! Un mandarin ne donnerait jamais sa fille en mariage à un légionnaire, n’est-ce pas ? Cela ne me gêne pas que ce soit une servante. En Europe, un noble qui couche avec une domestique, ce n’est pas honteux. Mais un jour qu’elle avait ses règles, elle ne m’a pas prévenu. Quelques jours plus tard, j’ai attrapé une maladie. J’étais en colère et j’avais très envie de la sermonner, mais en même temps j’avais peur d’être injuste. Après tout, elle ne parlait pas français, c’était peut-être pour ça qu’elle n’avait pas osé m’en parler. Alors, j’ai commencé à l’espionner. La fois suivante, elle avait encore ses règles et quand je lui ai posé la question, elle a hoché la tête ! La misérable ! Une vraie diablesse ! Je l’ai quittée parce que je pensais qu’elle me trompait. Au lit, je croyais que c’était pour moi seul que je l’avais prise et que je donnais de l’argent, j’aurais dû me douter qu’elle profitait de moi, et qu’elle se payait bien du plaisir ! En vérité, c’est elle qui aurait dû me verser un salaire ! Je la regrette vraiment. Je ne retrouverai jamais une femme avec un corps comme le sien, un volcan pareil ! Je crois qu’elle est partie à Tông.

    Ou ce gars est toqué ou bien c’est un critique hors pair.

    Il n’y a plus d’opium. Ivre, Dimitov commence à somnoler. Le patron va s’allonger plus loin sur un grabat pour que nous soyons plus tranquilles.

    ¶¶¶

    – Ne me posez pas de questions sur la cinquième, d’accord ?

    – Pourquoi donc ?

    – Ce sont des souvenirs trop pénibles.

    – Alors, passons aux suivantes.

    – Encore 4. Des bonnes à rien comme les autres. Tout est de leur faute, parce que je ne suis pas comme certains qui changent de femme comme de chemise. Et puis c’est pendant mon deuxième séjour au Tonkin que je les ai épousées. Alors, je n’étais plus choqué par ce qui pouvait se passer. Je me suis fait une raison : elles ne pensent qu’à l’argent. Elles ne peuvent pas nous comprendre. Donc, cette fois j’ai fait comme si je prenais ces filles en location pour une longue durée. Plus question pour moi de croire aux liens du mariage. Alors la sixième, une nuit que je rentrais de la caserne sans prévenir, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Je l’ai chassée. La septième, je l’ai surprise avec son amant annamite. La huitième c’est elle qui m’a quitté, parce qu’elle n’arrivait pas à me soutirer assez d’argent. Je ne sais pas comment elle se débrouillait pour engloutir 18 piastres par mois. Elle est partie avec un autre, mais moi, je n’y étais pour rien. Et la neuvième… celle-là c’est marrant ! Je l’avais violée à Thai Nguyên. Alors après, elle est venue me chercher jusqu’ici. C’était une campagnarde, mais pas bête du tout ! Et comme elle était jolie, j’ai fini par la considérer comme ma femme. On était ensemble depuis deux mois, quand un jour je rentre et je vois un paysan… Elle affirme que c’est son grand frère… Le lendemain, je reçois une convocation du commissariat. Et là, un policier me désigne mon « beau-frère » et me dit que je n’ai pas le droit de prendre la femme « d’autrui ». Que si je ne la libère pas, il va confier l’affaire à mes supérieurs ! Comment savoir qu’elle avait déjà un mari ?

    – Mais pourquoi l’avez-vous violée ?

    – Parce qu’en vendant ses bananes, elle avait vraiment l’air d’une garce !

    On entend le clairon sonner l’appel de la caserne.

    Dimitov se lève, se reboutonne, boucle son ceinturon et remet ses chaussures. Il me serre la main et me donne rendez-vous au lendemain. Mais, il est à peine sorti que j’entends une voix de femme :

    – Dimitov ! Viens ici…

    Il presse le pas.

    J’interroge de l’œil un des fumeurs, qui secoue la tête, l’air de dire que les amours d’un légionnaire sont décidément trop compliquées pour lui.

    L’homme qui vient de partir, ce Dimitov, que le lecteur veuille bien se souvenir : c’était autrefois un héros.

    à suivre…


    Rendez-vous le 19 octobre prochain pour la traduction du troisième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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  • De l’industrie du mariage avec les Occidentaux – Episode 1

    Après une introduction à L’industrie du mariage avec les Occidentaux, voici la traduction intégrale du premier épisode.

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    De l'industrie du mariage avec les Occidentaux

    I — Les pots cassés

    Les murs de l’échoppe ont tremblé…

    Devant la fureur insensée d’un type plus fort que moi, j’ai dû me lever d’un bond et reculer sur mes gardes. Tout en restant humble, car je ne voudrais surtout pas découvrir ma position : je dois avoir l’air de concéder, intimidé, soumis même, de peur que ma défensive ne provoque l’adversaire à l’attaque !

    Ses menaces cinglent mon visage comme une pluie d’averse :

    – Ouais ! Tous ces types essaient de nous faire croire qu’ils font du tourisme. Tous sans exception ! Mais on nous la fait pas ! S’ils viennent ici à Thi Câu tous ces jeunes fainéants, c’est pour nous voler nos femmes, ou pour d’autres combines ignobles. Et ces sales indigènes ont toujours cet air suspect que vous avez.1

    Le querelleur conclut en serrant des poings d’Hercule. Sa face me rappelle certains personnages du film Big House. La barbe de quelques jours qui pointe à la commissure des lèvres et au menton lui donne cet air indomptable qu’avait Jean Valjean à son évasion du bagne.

    À court de fiel apparemment, il crache à terre pour bien montrer son mépris et ramasse toute sa haine dans un regard menaçant. J’ai devant moi un tigre qui voudrait rugir. Mais face au tigre se tient mon calme impassible — une grille de fer qui le tient à distance. J’attends qu’il se lasse, puis :

    – Je ne suis pas ce genre de personne qu’un mari jaloux cherche pour lui régler son affaire ! Ne vous méprenez pas.

    Après un moment, il marmonne :

    – Je l’espère bien. Et je vous préviens : si je vous surprends en train de faire quelque chose de malhonnête, que ce soit contre moi ou mes compagnons d’armes, je me ferai une joie de vous « servir » immédiatement !

    – Entendu ! Merci infiniment.

    Il se décide enfin à partir. Ses souliers claquent sur le chemin boueux, en laissant les marques d’énormes pointes de clous.

    D’où peut-il bien venir ? Est-ce un Hollandais ou un Russe ? Un Italien ou un Belge ? Ou alors un Polonais ?

    Je ne le sais pas, et qu’importe ? Je suis sûr d’une chose en revanche : pour qu’un légionnaire sorte de ses gonds en voyant un jeune inconnu sur son territoire, c’est certainement que sa femme (ce genre de Vietnamienne qui épouse des Occidentaux) l’a déjà trompé sérieusement. À la réflexion, ces gens ont de bonnes raisons de me suspecter. D’une part, les Européens en Indochine ont l’habitude de voir en tout journaliste indigène le membre d’une société secrète ; de même, si un homme bien habillé rôde près de chez eux, il ne peut avoir d’autre occupation que de courtiser leurs femmes !

    Et d’autre part, à cause de cette… « industrie du mariage » !

    Le lien qui unit les femmes de chez nous aux Occidentaux est-il réellement sincère ? Ou bien ne relève-t-il pas plutôt… même vaguement… un tant soit peu… d’une « industrie » ?

    Mais avant de citer les faits qui me permettront de répondre, je voudrais rapporter quelques scènes qui ont pu faire naître dans mon esprit cette étrange question.

    Hanoï, devant la cathédrale… Un matin, les cloches secouent la capitale.

    Une quarantaine de voitures forment une longue file qui s’étire du parvis jusqu’à la rue Lagisquet, tel un serpent de mer monstrueux : un mariage à l’européenne. Le soleil éclatant de gaieté rehausse les tenues des grands jours. Tout ce beau monde s’accueille avec empressement et s’entraîne à l’intérieur de l’église dans un joyeux désordre. Sur un côté du perron, deux familles, l’une cent pour cent française et l’autre mixte, s’entretiennent gaiement. Seules deux personnes composent la première : l’épouse jeune, très belle et le mari déjà vieux, avec le cheveu tout blanc, l’allure imposante et prospère d’un ministre. La seconde famille comprend quatre membres : le mari français, la femme vietnamienne et leurs deux enfants (métis bien entendu) : un garçon et une fille. Nos deux aristocrates cent pour cent français serrent la main de la dame « locale » avec une déférence inattendue. Le rire franc de cette dernière, son français impeccable et sa conversation naturelle : quelle majesté, quelle élégance !

    C’est agréable d’observer qu’une femme d’un peuple encore « barbare » épouse un de ses protecteurs comme il faut sans ressentir aucune infériorité. Non, un mariage de ce genre n’a rien de commun avec une quelconque industrie.

    Une autre scène…

    Une petite maison à l’européenne dans les faubourgs. Au jardin.

    La paysanne qui passait par là se trouve freinée dans son élan, car la surprise est grande : chaussé de vulgaires sabots, un Français ratisse consciencieusement son carré de légumes, tandis que son épouse trônant sur le fauteuil en rotin de la véranda tricote et prodigue aux petits métis dissipés une mixture franco-vietnamienne de paroles, donnant tantôt des noms d’oiseaux, tantôt maudissant sur plusieurs générations. Une certaine image du bonheur familial en somme, en dépit des jurons proférés par l’Annamite. Il faut croire que les oreilles de l’ancien combattant, trop habituées aux coups de canon depuis Verdun, ne se froissent pas d’entendre le parler fruste de sa barbare de femme.

    S’il n’y avait que cela, je n’aurais pas osé un reportage sur les épouses d’Occidentaux.

    Mais un beau matin, à la barre du tribunal correctionnel, la déclaration d’une épouse a éclipsé la solennité du lieu et le public, croyant soudain assister à une pièce de théâtre comique, a éclaté de rire.

    L’interprète vient d’appeler. On entend marteler les talons d’une fille, l’air hautain, qui s’amène à la barre. Ses manières sont rudes, détestables, mais elle a un petit visage plutôt avenant.

    – Votre nom ?

    – Nguyen Thi Ba.

    – Votre âge ?

    – Vingt-cinq ans.

    – Profession ?

    – Alors d’abord, j’ai épousé un douanier, ensuite un…

    – Silence ! On vous demande votre profession, pas celle de vos maris !

    – Après, j’ai épousé un « cap-ten ».

    L’interprète, irrité :

    – Vous êtes sans profession, n’est-ce pas ? (Il se tourne vers le magistrat) Sans profession.

    – Comment ça, sans profession ?

    – Mais que faites-vous alors ?

    – Ce que je fais ? Je fais… Je… J’épouse des Occidentaux !

    L’assistance éclate de rire. « Chut ! Chut ! » réitère l’huissier, mais on rit encore au fond du tribunal. À la demande du procureur, l’interprète passablement énervé rapporte :

    – Elle déclare exercer le métier d’épouser les Européens !

    Le procureur tourne deux ronds de flan vers le président. Le président tourne deux ronds de flan vers le procureur. Puis ils échangent un sourire.

    Déclaration ingénue, mais hardie aussi bien. Comment a-t-elle pu oser ? Un tel métier existerait-il réellement ? Et comment expliquer le sourire des deux magistrats ? Simple indulgence ? Ou plutôt le sentiment que cette déclaration n’était pas fausse ?

    Je voudrais m’expliquer ce sourire.

    C’est pourquoi ce matin bravant le crachin et la bise, j’ai mis ma casquette, serré ma serviette sous le bras et pris le premier train pour Thi Câu.

    Les épouses classent les maris occidentaux en trois catégories : « si-vin », « cô-lô-nhan » et « lê-zuong ». Je voulais voir en premier le bas de gamme.

    Alors que je m’engageais sur la route en direction du village de Cô Mê, qui traverse le quartier de ces dames, j’ai à peine eu le temps de me protéger de la pluie dans le petit café d’une « ex-épouse » que le légionnaire est venu me chercher querelle.

    Pour le jeune journaliste de faible constitution que je suis, traîner ses guêtres dans l’antre des maris jaloux promettait d’être périlleux.

    Pauvre de moi ! Tout ce que je cherche pourtant, c’est le sens à donner au sourire des magistrats.

    ¶¶¶

    L’ombre du légionnaire disparaît derrière l’Écurie. Le visage de la patronne blême de peur (pour moi) retrouve ses couleurs :

    – Qu’est-ce qu’il avait après vous ?

    – Oh rien, il est jaloux, voilà tout. Mais pourquoi vous riez ?

    Elle rit un bon moment. Enfin :

    – Je le savais ! Ce n’est pas étonnant. Pas plus tard que dimanche dernier, il a vu sa femme sortir avec un autre homme.

    – Ah bon !

    – Ce jour-là, il faisait la « sang-ty-nên », donc il n’a rien pu faire. Après, elle a prétendu qu’elle accompagnait un cousin pour une affaire de famille. Elle peut s’estimer heureuse, car il l’a juste un peu giflée.

    Heureuse d’être giflée ! Tâche de comprendre, cher lecteur. Cette femme est loin d’avoir perdu la tête. Si j’avais douté un seul instant de son sérieux, je n’aurais pas recueilli ses confidences.

    – Qu’est-ce qui vous amène ici ?

    – Je suis journaliste. Je me promène à droite et à gauche et quand je vois quelque chose qui m’intéresse, je l’écris.

    – Aïe aïe aïe ! Et qu’est-ce que vous lui reprochez à ce soldat ?

    Elle hoche la tête avec un sourire bien sournois ! Elle me soupçonne elle aussi !

    J’essaie aussitôt de la convaincre que je ne suis pas venu pour une affaire de cœur. Puis je l’interroge, assez pour me faire une idée générale du poste de Thi Câu.

    Il tombe toujours des cordes… un ange passe… Alors par ennui, la patronne se sent obligée de tout me raconter, absolument tout.

    Rien que des collines, une gare, deux ou trois casernes et pourtant Thi Câu peut bien se vanter d’être « international », au même titre que Chua Thông, Tuyên Quang ou encore Viêt Tri. Certes, le caractère « international » ne saute pas aux yeux ! Il faut bien sonder son âme ! Si trois cents légionnaires y tiennent garnison, combien cela peut faire de nationalités différentes ? Dans leurs rangs, on peut voir un Allemand côtoyer un Russe, un Roumain un Portugais, le tout balbutiant le français. Trois cents cervelles, autant de mondes à part. Trois cents destins, mélodrames ou tragédies, qui se mêlent. Pour s’en faire une idée précise, il faut avoir vu des films comme Le grand jeu, Je suis un évadé ou Le passager… Celui-ci a sans doute planté un poignard dans le cou d’albâtre d’une infidèle. Celui-là a tué sa mère d’une balle dans la poitrine pour venger les cornes de son père. Un autre a battu à mort ceux qui ont trahi leur parti extrémiste.

    Puis, ils se sont engagés pour trouver de quoi subsister, ou l’Oubli.

    Pur révolutionnaire ou médiocre assassin, le soldat de la légion est d’abord un tigre. Un vrai dur, au cran peu commun. Marié à une Annamite, c’est comme le tigre sacré tombé dans un traquenard.2

    Satisfaire 300 soldats nécessite la production de 350 épouses, comme il faut bien qu’elles puissent prendre des congés. Estimons donc à 50 les surnuméraires « au chômage ». Vous pouvez imaginer la concurrence déloyale, tous les coups permis pour devancer et rabaisser les rivales… Mais comment un mari pourrait-il se permettre des écarts, si l’offre n’excédait pas la demande.

    Je voulais simplement savoir si on pouvait parler d’industrie, mais après ma conversation avec la patronne, j’en déduis, qui plus est, qu’elle est en crise !

    En effet :

    – Récemment, il y a même des jeunes femmes de la ville qui sont venues trouver un mari. Une fois mariées, comme elles ne savaient pas réclamer un bon salaire, elles se sont retrouvées sans argent pour acheter les provisions d’alcool, de tabac et de conserves. Dans la gêne et les injures du mari en plus… elles se sont vite affolées et elles ont déguerpi. Et voilà au final, un mariage à perte ! Quel gâchis ! Le talent, la beauté, l’éducation, elles avaient tout pour elles, et maintenant ! Une vieille comme moi, bon d’accord ! Mais elles ? J’ai entendu dire qu’une des filles faisait maintenant la « ca-va-li-e » dans un dancing de Dap Câu.

    Où êtes-vous Nguyên Thi Kiêm ? Voilà de quoi alimenter vos conférences sur le travail des femmes !

    – Et l’ironie dans tout ça, c’est que beaucoup de légionnaires ne veulent plus se marier. Ils préfèrent rester entre eux pour boire et fumer l’opium.

    Je saute sur l’occasion :

    – Vous en connaissez un qui vit seul, plutôt conciliant et qui accepterait de parler avec moi ?

    – Ah ça, j’en connais beaucoup !

    – Un seul suffirait, mais conciliant surtout.

    – Alors, vous avez le caporal Dimitov.

    – Comment est-ce que je pourrais le rencontrer ?

    – Revenez ce soir. Il passe toujours par ici après son tour de « gat ».

    – Vous me le présenterez ?

    – Mais oui, ce n’est pas bien compliqué ! Ce gars-là a déjà eu beaucoup de femmes, mais il est toujours tombé sur des bonnes à rien. Maintenant, il se traîne comme s’il en avait marre de la vie. Il ne demande pas mieux que de se plaindre. Il vous racontera tout ce qu’il a sur le cœur si vous commencez par lui dire du mal des épouses. Tout le mal possible, allez-y surtout ! Et offrez-lui un « cat-cut », ou un bol de pho avec une bonne bouteille, comme vous voudrez.

    Je prends rendez-vous pour le soir et me retire. C’est quelqu’un de bien, la patronne. Mais j’avoue que chaque fois qu’elle riait aux éclats, à la vue de ses canines toutes blanches, un frisson me parcourait l’échine.3

    à suivre…


    Rendez-vous le 12 octobre prochain pour la traduction du deuxième épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux.

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    1. Si le lecteur juge certains propos trop frustes, qu’il veuille bien se souvenir que je me suis efforcé de les traduire scrupuleusement, mot à mot, du français, afin de ne pas trahir l’esprit des personnes qui parlent. [Note de l’auteur] ↩︎
    2. Allusion probable à Hoang Hoa Tham, chef de la résistance anti-française au Tonkin jusqu’à son assassinat en 1913. ↩︎
    3. Les Vietnamiennes qui voulaient paraître modernes abandonnaient la tradition du laquage des dents en noir. La satire de l’occidentalisation de l’apparence est récurrente dans l’œuvre de VTP. ↩︎

  • A propos de L’industrie du mariage avec les Occidentaux

    Après une brève biographie de Vu Trong Phung, voici une introduction à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux qui donne des éléments de contexte et qui tente un parallèle avec certains romans de Pierre Loti.

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    De l'industrie du mariage avec les Occidentaux : premier épisode du reportage publié dans l'hebdomadaire Nhât Tân en décembre 1934
    Premier épisode du reportage paru dans l’hebdomadaire Nhât Tan en 1934

    Au début du reportage De l’industrie du mariage avec les Occidentaux, VTP met en scène le motif de son enquête. Cela se passe au tribunal correctionnel de Hanoï : une jeune femme appelée à la barre déclare « exercer le métier d’épouser les Européens ». Et les deux magistrats d’échanger un sourire de connivence. C’est pour s’expliquer ce sourire que notre journaliste prend le premier train pour Thi Cau, où tout un village d’« épouses » s’est implanté près d’une caserne de la Légion étrangère.

    Que dire de ces « épouses », sinon d’abord qu’elles vivaient méprisées, au ban de la société coloniale ? Les Français les appelaient des congaï, du vietnamien con gai, qui désigne une « fille » sans connotation péjorative dans la langue d’origine. Du civil qui prenait une concubine indigène, on disait qu’il s’encongayait. Or, l’autorité coloniale rangeait ces femmes dans la catégorie des prostituées clandestines, même si elles échappaient plus facilement, grâce à leurs « protecteurs », au contrôle médical et policier1 . En somme, toutes les « filles » en contact avec les colonisateurs étaient considérées comme des prostituées en puissance2. Les Vietnamiens n’étaient pas en reste, puisqu’ils désignaient ces « épouses » du terme non moins méprisant de me tây, me signifiant « mère » et tây « occidental ».

    Mais s’agit-il d’un véritable mariage ? VTP prend soin de distinguer les unions légitimes de ces unions contractuelles qui relèvent de transactions commerciales. Ces femmes procurent, notamment aux légionnaires qui leur versent une partie de leur solde, l’illusion d’un foyer et les soins du ménage.

    Rappelons que l’Indochine n’était pas une colonie de peuplement et que les colonisateurs étaient souvent des hommes jeunes envoyés pour un séjour relativement court. D’abord encouragé par les autorités pour pallier le manque de femmes européennes et créer des contacts avec les indigènes, le concubinage sera finalement interdit pour les fonctionnaires, car il « brouille les frontières » entre colonisés et colonisateurs3. On lui préfère ainsi la prostitution, moins compromettante pour le prestige de l’homme blanc4.

    Ce qui préoccupe également les autorités coloniales, ce sont les enfants nés de ces unions à durée déterminée. Que faire de ces êtres « hybrides », ni français ni vietnamiens, « à moitié civilisés » ? Le reportage de VTP se fait l’écho de cette préoccupation. Les métis sont d’ailleurs les seules personnes à susciter une certaine compassion chez notre enquêteur, comme on peut le voir en particulier dans le cinquième épisode. Tandis que les autorités politiques s’inquiètent prioritairement du devenir politique des garçons5, on peut y lire le désarroi de la jeune Suzanne qui, ne trouvant pas sa place dans cette société coloniale, se considère comme apatride :

    « Naître métisse, c’est une vraie plaie. Les Occidentaux n’ont aucun respect et les Vietnamiens ne nous aiment pas du tout. Dans la bonne société européenne, avoir du sang annamite c’est une infamie. Et dans la bonne société vietnamienne, avoir du sang français, ce n’est pas un honneur. »

    On voit que notre reporter s’est engagé dans une enquête on ne peut plus sensible. Il se proposait d’évoquer trois catégories d’épouses, classées selon le prestige : au premier rang celles qui s’unissent aux civils, puis aux soldats coloniaux — officiers de préférence — et enfin aux légionnaires. Il décide de commencer par « le bas de gamme ». Comme l’indique le titre du reportage, il s’agit de décrire une industrie, terme qui présente en vietnamien comme en français une certaine polysémie : au sens moderne se superpose le sens ancien d’habileté, d’ingéniosité. Le journaliste explore ainsi le concubinage des légionnaires dans ces deux grands aspects : l’activité économique d’une part, avec une description minutieuse des règles qui régissent les transactions ainsi que des rapports de domination et d’autre part, les trucs et astuces que se transmettent des générations d’épouses pour se faire respecter de leurs « maris ».

    Comme on pouvait s’y attendre avec un auteur comme VTP, loin de l’exposé impartial d’une économie et d’une technique, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux tourne rapidement à la satire, à renfort de saynètes dévoilant les ficelles peu ragoûtantes du « métier ». Le censeur, sachant lire entre les lignes, n’y a pas vu que du feu. Cette description des unions arrangées entre Annamites et Occidentaux ne serait-elle pas une manière de ridiculiser la collaboration franco-vietnamienne, cette politique si chère au gouverneur de l’Indochine Albert Sarraut ? Serait-ce une représentation sournoise du monde colonial et de son absence d’harmonie ? Pas question donc de laisser ce journaliste « se moquer du monde impunément ». Et puis, passe encore pour les légionnaires, mais va-t-on laisser ce gratte-papier « salir l’image des familles franco-vietnamiennes » de rang supérieur ? Dans l’épilogue, on voit le journaliste en butte à un « courrier des lecteurs » à mesure plus menaçant conclure qu’il est plus sage de ne pas persévérer. Et tant pis pour le sourire des magistrats !

    En dépit de sa brièveté, De l’industrie du mariage avec les Occidentaux a le mérite de combler un manque. En effet, ces concubines étant classées dans la prostitution clandestine, nous l’avons vu, ce sont souvent des rapports émanant des autorités coloniales qui les évoquent, dans le cadre de la lutte contre les maladies vénériennes. D’autre part, la littérature coloniale qui fait de la concubine indigène un sujet de prédilection ne fait qu’imposer davantage le point de vue exclusif des colonisateurs. Gageons que la plupart de ces écrivains ne passeront le mur du son qu’est la postérité… à l’exception toutefois d’un Immortel, Pierre Loti, élu à l’Académie française par une petite majorité contre… Émile Zola.

    Todorov a bien montré6 qu’il n’y a pas qu’un seul Mariage de Loti, mais plutôt trois ou quatre. Dans trois de ces romans, l’auteur reprend le même schéma narratif : un officier de marine fait escale dans un pays lointain et, pour tromper son ennui, se « met en ménage » avec une autochtone, qui se voit toujours, comme dans notre reportage, rejetée par les siens d’une manière ou d’une autre. « Collectionneur d’impressions », il ne pense qu’à son seul plaisir, faisant rimer exotisme et érotisme. Sous le regard unique du narrateur, qui se déclare « morganatiquement marié », ces femmes sont réduites à des objets décoratifs. Dans Madame Chrysanthème par exemple, le narrateur à peine débarqué à Nagasaki charge un « agent pour croisement de races » — rouage indispensable dans cette industrie du mariage — de lui trouver une mousmé. La contractante, sous le regard ironique de Loti, apparaît comme « un jouet bizarre et charmant », avec son air à la fois « ouistiti » et « bibelot d’étagère ». Dans Le roman d’un Spahi, où le simple soldat colonial, moins esthète que l’officier de marine, se rapproche davantage des légionnaires de notre reportage, on retrouve cette même supériorité de l’homme blanc : sa concubine Fatou-Gaye, « il la considérait, du reste, comme un être inférieur, l’égal à peu près de son chien jaune. » Et le même constat que l’incompréhension entre les races est insurmontable, ce qui arrange « nos organisations européennes » en mal d’exotisme, même sombre : « il ne se donnait guère la peine de chercher à démêler ce qu’il pouvait bien y avoir au fond de cette petite âme noire ».

    En somme, dans tous ces romans de mariage, « la femme comme le pays étranger se laissent désirer, diriger, quitter ; nous ne voyons à aucun moment le monde à travers leurs yeux. La relation est de domination, non de réciprocité. »7 Dans une optique de littérature comparative, ce reportage pourrait alors se lire, pour le lecteur français d’aujourd’hui, comme une sorte de « réplique » aux mariages de Loti : des voix d’épouses d’Occidentaux — dommage que notre journaliste n’ait pu compléter la gamme — enfin se font entendre… pour le meilleur et pour le pire !

    À propos du texte

    Le reportage est publié initialement dans l’hebdomadaire hanoïen Nhât Tân (Un jour nouveau), en huit livraisons du 5 décembre 1934 au 23 janvier 1935. Sous la menace de sanctions judiciaires, l’auteur renoncera à poursuivre son enquête.

    Le texte est republié en volume en mai 1936, aux éditions Phuong Dông à Hanoï. Il comprend neuf sections ou épisodes et un épilogue. C’est la dernière édition revue et corrigée par l’auteur lui-même, avant son décès trois ans plus tard. Les éditions ultérieures étant amputées de certains passages, c’est cette édition en volume originale, disponible à la Bibliothèque nationale de France8, qui a servi de référence pour la présente traduction.

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    Rendez-vous le 5 octobre prochain pour la traduction du premier épisode de  L’industrie du mariage avec les Occidentaux. 

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    1. Isabelle Tracol-Huynh, « Désir et répulsion, les prostituées du Tonkin », in La colonisation des corps : De l’Indochine au Vietnam, Vendémiaire, 2014, page 223. ↩︎
    2. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    3. Isabelle Tracol-Huynh, « Encadrer la sexualité au Viêt-Nam colonial : police des mœurs et réglementation de la prostitution (des années 1870 à la fin des années 1930) », Genèses, 86(1), [En ligne], Juin 2012, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2012-1-page-55?lang=fr ↩︎
    4. Isabelle Tracol-Huynh, « La prostitution au Tonkin colonial, entre races et genres », Genre, sexualité & société [En ligne], 2 | Automne 2009, consulté le 15 juillet 2025. URL : https://journals.openedition.org/gss/1219 ↩︎
    5. Ibid. ↩︎
    6. Tzvetan Todorov, Nous et les autres : La réflexion française sur la diversité humaine, Points Essais, 1992. ↩︎
    7. Ibid. ↩︎
    8. Une version numérisée de cette édition originale est consultable et peut être téléchargée sur Gallica. ↩︎
  • Portrait d’un colonisé : Vu Trong Phung (1912-1939)

    Nous commençons cette « campagne » de traduction de L’industrie du mariage avec les Occidentaux par un portrait de son auteur : Vu Trong Phung.

    La lecture de cette traduction restera totalement gratuite sur ce site, mais si vous souhaitez acquérir la version papier et/ou soutenir Lettres du Vietnam, elle est disponible à la commande sur Amazon.

    Vu Trong Phung
    En ces temps-là, la carte de contribuable indigène tenait lieu de pièce d’identité.

    Vu Trong Phung naît en 1912, d’un père électricien automobile et d’une mère couturière à domicile. La famille occupe un minuscule logement à Hanoï, rue des Changeurs (actuelle Hàng Bạc), dans le vieux quartier. Quand son père décède, VTP vient d’avoir sept mois, avec, dit-on, la tuberculose pour seul héritage. Sa mère, qui ne se sera jamais remariée, subvient seule désormais aux besoins de la famille.

    « Je m’incline lorsque vous, messieurs, vous déclarez plus instruits que moi. »

    Si Vu Trong Phung peut tout de même aller à l’école, c’est qu’en 1917 le Règlement général de l’instruction publique instaure la gratuité de l’enseignement primaire « franco-indigène ». Les élèves y apprennent des rudiments de français et le quôc ngu, l’écriture romanisée du vietnamien que les autorités coloniales ont imposée définitivement. C’est en effet la première génération qui n’apprend plus les idéogrammes : les ultimes concours mandarinaux se tiennent en 1919. Une génération coupée de ses racines littéraires, qui ne pourra lire ses classiques qu’en traduction. Qui se verra obligée de défendre et illustrer la langue vietnamienne. Cette génération ne se le fera pas dire deux fois.

    En attendant, la société coloniale voue plutôt notre écrivain aux fonctions subalternes. C’est en vain que sa mère sollicite une bourse pour le Collège du Protectorat. Privé d’enseignement secondaire, contrairement à la plupart de ses futurs confrères, dont certains ne manqueront pas de le lui rappeler, il doit se résoudre à la vie active.

    « Ce secrétaire arrivé qui porte médailles, cet arriviste qui amène sa femme chez son patron tel un entremetteur. »

    L’enseignement primaire fournissait chaque année son lot de « gratte-papier », réduits à parcourir les annonces à la recherche d’un emploi dans l’administration ou un établissement de commerce. C’est ainsi que l’on retrouve Vu Trong Phung, dès 1926 ou 1927, à la réserve des Grands Magasins Réunis (l’actuelle galerie commerciale de luxe Tràng Tiền Plaza), une sorte de Bon marché où l’on trouve « tout, absolument tout ce que l’on peut désirer », si l’on en croit L’Avenir du Tonkin du 11 décembre 1926.

    Dans un reportage publié en février 19351, Vu Trong Phung revient sur cette expérience en affichant un mépris sans équivoque pour ses anciens collègues :

    « J’aimerais les rencontrer, ceux qui décident d’embrasser la carrière alors qu’ils pourraient très bien faire autre chose, car on ne soupçonne même pas à quel point ils sont ignobles. Je leur demanderais pourquoi ils sont heureux… d’où peut bien leur venir cette morgue. »

    Un seul de ces gratte-papier sort du lot : le petit secrétaire à la fois brimé par ses supérieurs français et moqué par ses compatriotes, parce que pauvre et de faible constitution. Notre reporter raconte qu’il cesse de mépriser cette victime le jour où elle se venge en ridiculisant ses bourreaux dans une feuille satirique diffusée dans les couloirs. Puis, en juin 1930, il découvre à la une du Petit Parisien, dans un reportage de Louis Roubaud 2 que le même petit secrétaire est devenu entre-temps le chef de la police du parti nationaliste et que, jugé coupable d’une vingtaine d’exécutions, il est condamné à la peine capitale. L’admiration de Vu Trong Phung pour cet être chétif résolument décidé, au péril de sa vie, à « faire autre chose » n’échappe pas aux autorités coloniales qui ordonnent la fermeture immédiate du journal.

    « la littérature injuriant la vie, le réalisme français à son apogée, celui de Flaubert et de Maupassant. »

    Pas question donc pour Vu Trong Phung de persévérer dans ce milieu auquel le destinait l’école franco-indigène, même s’il choisit une voie moins périlleuse que l’action révolutionnaire, le tranchant de la censure plutôt que la guillotine. Le futur traducteur de Lucrèce Borgia poursuit son apprentissage du français en autodidacte, lisant et traduisant. Ses auteurs de prédilection : Balzac, Zola, Flaubert et surtout Maupassant auquel il fera allusion dans son œuvre à plusieurs reprises. Mais également Colette, Jean Richepin et Victor Margueritte.

    Le 29 mars 1929, il passe une visite médicale. Il mesure 1,61 m pour 48 kg. Le tuberculeux, qui n’a plus que dix années à vivre, est pour l’instant déclaré en bonne santé.

    En 1930, on le retrouve typiste à l’Imprimerie d’Extrême-Orient (IDEO). Je l’imaginerais bien profitant de la machine pour taper ses premières nouvelles qu’il destine au journal Ngo Bao. Frappé par leur réalisme cru, d’une hardiesse peu commune à l’époque, son rédacteur en chef, Tam Lang, décide de les publier. En janvier 1931, la nouvelle Thu doan (La combine), créé une onde de choc. Vu Trong Phung y évoque le harcèlement sexuel d’un directeur français envers son secrétaire vietnamien.

    « Je suis journaliste. Je me promène à droite et à gauche et quand je vois quelque chose qui m’intéresse, je l’écris. »

    Selon Tam Lang, Vu Trong Phung lui aurait confié ses frustrations de gratte-papier dans l’ambiance délétère à l’IDEO et son envie de devenir journaliste. Il lui trouve un poste de secrétaire au conseil d’administration du Ngo Bao. C’est pour un jeune homme de dix-huit ans la meilleure école pour se former. Alors en plein essor, ce journal dirigé par un « retour de France » aura marqué son époque par son modernisme et sa mise en page à l’occidentale 3.

    VTP continue à publier dans ses colonnes, notamment une série d’articles d’où se dégagent des conceptions littéraires qui apparaissent rétrospectivement comme essentielles dans son œuvre. D’une traduction informative de la préface à Pierre et Jean, il retient que l’écrivain réaliste ne se contente pas de calquer la réalité, chaotique par nature : il sélectionne et agence soigneusement les faits pour donner l’illusion de la réalité. Selon un autre article consacré au personnage du théâtre romantique, il ne s’agit pas de peindre des caractères, mais des personnes dans toute leur complexité. Dans sa traduction libre de la préface à Chanson des gueux de Jean Richepin, il fourbit ses arguments pour une séparation de l’art et de la morale, qui pourront lui servir contre ses accusateurs.

    Qui ne vont pas tarder à se manifester. Ses ennuis commencent en mars 1932 : suite à la publication d’une nouvelle — on ignore laquelle —, VTP comparaît devant le juge Morché pour outrage aux bonnes mœurs. S’il écope finalement d’un sursis, l’affaire doit être assez grave, puisque sa collaboration avec le Ngo Bao prend fin et qu’il se fait discret pendant plus d’un an.

    Carte de presse délivrée par le Nhât Tân en 1933

    Un jour nouveau (Nhât Tân), tel est le nom de l’organe qui lui fournit une nouvelle carte de presse en septembre 1933. Il y publie son premier reportage, Cam bay nguoi (Le piège), qui traite des maisons de jeu clandestines à Hanoï. Pour une autre enquête parue l’année suivante, Ky nghê lây Tây (De l’industrie du mariage avec les Occidentaux), il se verra consacré « roi du reportage au Tonkin ».

    Le mois de janvier 1935 voit l’abolition de la censure, mais uniquement préalable, des organes de presse en langue vietnamienne. VTP navigue ainsi de journal en journal, au gré des amitiés et des fermetures, mais avec la même précarité du rédacteur payé à la ligne.

    36, chiffre faste pour les Vietnamiens, en particulier pour notre journaliste que l’on dit féru d’horoscope, apparaît comme son « annus mirabilis ». Non pour l’avènement du Front populaire qui nourrit en Indochine bien des espoirs, très vite déçus. Mais pour sa productivité : il n’écrit pas moins de quatre romans (dont Sô do, le seul traduit en français par Le fabuleux destin de Xuan le Rouquin), un long reportage en immersion dans le milieu des domestiques, sans compter des articles et des nouvelles. La plupart de ces textes sont écrits dans l’urgence, en prise directe avec l’actualité.

    En 1937, il concentre ses investigations sur la prostitution, avec un roman (Faire la putain) et un long reportage consacré au dispensaire antivénérien de Hanoï. Régulièrement attaqué pour certains passages de son œuvre jugés obscènes, il aurait confié en avoir assez d’être traité de pornographe, lui qui serait capable d’écrire sur des sujets « nobles » comme les autres, ce qu’ils seraient bien forcés de reconnaître un jour.

    En mars 38, il épouse Vu My Luong, fille de commerçants modestes. Ils ont une fille en 1939. On ne sait depuis quand sa tuberculose s’est aggravée, mais, aux funérailles du poète Tan Da en juin de la même année, il paraît fantomatique. Un médecin lui aurait conseillé l’opium pour soulager son mal et prolonger son existence.

    VTP meurt le 13 octobre.

    « Une société en décomposition, comme on ne l’a encore jamais vue dans notre histoire. »

    Observateur acerbe et mordant de son époque, on a pu comparer VTP à Balzac, mais à Zola aussi bien. Comme l’auteur de La curée, il voit ses contemporains obnubilés par la chair et l’or. « La rencontre entre l’Est et l’Ouest a puissamment influencé notre vie matérielle », au point que le dieu Argent a supplanté les génies séculaires sur les autels. Tandis que les nouveaux riches, souvent acoquinés avec le colonisateur, s’adonnent au consumérisme, les paysans se laissent attirer, butés comme des papillons de nuit, par les lumières de la ville. Notre journaliste décrit l’errance qui les mène sur un marché aux domestiques, où des nourrices s’examinent comme des vaches à lait.

    La ruée vers l’or conduit de nombreuses jeunes femmes à vendre leur chair. VTP fait les comptes : avec 5 000 prostituées pour une population de 180 000, Hanoï surpasse en proportion la capitale française ! À voir toutes ces annonces de garnis, toutes ces réclames pour le traitement des maladies vénériennes, « au voyageur qui arrive par le train de nuit, Hanoï apparaît, à s’y méprendre, comme un immense… bordel à ciel ouvert. » Dans son roman le plus connu, c’est comme vendeur à la criée de potions contre la blennorragie que le fameux Xuân le rouquin fait ses débuts. D’ailleurs, les traducteurs ont-ils saisi toute l’ambiguïté du titre ? Le sens littéral de So do, « numéro rouge », s’il désigne la bonne aventure qui entraîne le personnage (aux cheveux « rouges ») dans une ascension fulgurante à Hanoï, ce même « numéro rouge » servait également à marquer les maisons closes 4, en vue de les distinguer des habitations qui portaient, comme en France, une plaque bleue.

    VTP s’en prend également à la femme adultère, n’hésitant pas à faire affirmer un de ses personnages que « les cornes du cocu sont le signe de la civilisation ». Pour notre moraliste, le coupable est tout trouvé : c’est l’Occident qui outrage les mœurs et sape l’autorité familiale. Ce qu’Il ne saurait faire sans une certaine complaisance de ses compatriotes, dont les auteurs du Groupe littéraire autonome (Tu Luc Van Doan) qu’il tient pour germes responsables, rien que cela, d’une épidémie de bovarysme ! Ces propagandistes de la civilisation et du progrès, sous prétexte de libérer la femme du carcan confucéen, ne feraient que flatter sa concupiscence, la conduire à la dépravation en lui inculquant les fausses vertus de l’amour romantique.

    « Je suis très conservateur, vous savez, surtout au sujet des femmes. »

    Selon un proche, l’écrivain Lan Khai qui lui a consacré une monographie, VTP portait encore en 1934 la tenue traditionnelle : « tunique de soie, turban de gaze avec l’idéogramme Humanité lui tombant sur les sourcils ». Elle lui seyait si mal — mais ni plus ni moins que le veston — qu’il s’attirait les moqueries de ses confrères. Notre écrivain n’est pas en reste, qui ne cesse de railler l’occidentalisation de la forme — au détriment de l’esprit —, de ces jeunes femmes maquillées bouche en cœur, portant tuniques à la mode.

    Un conservateur, VTP ? Il tient à préciser : il n’est pas contre l’occidentalisation, si elle ne se limite pas à la perversité des mœurs. L’individualisme ? Il a déjà gagné la lutte, mais tant qu’il ne bouleverse pas l’ordre familial et social ! La libération de la femme ? Très bien, tant qu’elle continue à assurer son rôle dans la famille ! Des propos qui ne sont pas sans rappeler les propositions du nationaliste Phan Bôi Châu 5. Si pour la critique vietnamienne le cas VTP demeure « complexe » (phức tạp), il me semble qu’au moins ce souci de maintenir une certaine identité dans l’évolution, en s’appropriant l’influence étrangère au lieu de la subir, notre écrivain des années 30 le partage avec les générations actuelles.

    En attendant, cette société coloniale contrarie VTP. Mais entre deux critiques acerbes, il affirme que le rôle du journaliste n’est pas de dénigrer, mais de viser les réformes. Comme pour Albert Londres, il s’agit de « porter la plume dans la plaie ». D’indiquer la direction dans laquelle la société devrait réellement progresser. Il prône ainsi, dans un roman-reportage, l’éducation sexuelle : l’ignorance entretenue par la tradition a perdu son efficace avec les transformations sociétales en cours. Dans son reportage consacré au dispensaire antivénérien de Hanoï, il s’interroge — la censure veille toujours — sur le traitement infligé aux prostituées. Pesant le pour et le contre entre réglementarisme et abolitionnisme — écorchant au passage le conservatisme de la France — il penche pour le second : c’est l’horizon à suivre, même s’il faudra composer avec une société vietnamienne en voie de civilisation.

    Notre réformateur ne pouvait guère se targuer d’une influence comparable à celle d’Andrée Viollis, dont le reportage SOS Indochine 6 conduisit à l’amnistie de prisonniers politiques. Mais en s’extirpant, à ses risques et périls, de sa condition de petit secrétaire, l’écrivain-journaliste nous aura légué un témoignage inestimable sur la société coloniale.

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    Rendez-vous le 28 septembre pour une introduction à De l’industrie du mariage avec les Occidentaux. Pour ne pas rater cette publication, abonnez-vous à la newsletter de Lettres du Vietnam.


    1. Nghê cao giây (Le métier de gratte-papier), dont une seule livraison paraît le 9/02/1935 dans le journal Tân Thiêu Niên, avant son interdiction par les autorités coloniales. ↩︎
    2. Vietnam — La tragédie indochinoise, publié en feuilleton dans le journal Le Petit Parisien, du 10 mai au 18 octobre 1930. ↩︎
    3. Voir Peter Zinoman, Vietnamese Colonial Republican : The Political Vision of Vu Trong Phung, University of California Press, Berkeley, 2014. ↩︎
    4. Voir le reportage de Vu Trong Phung, Luc Xi (Au dispensaire des maladies vénériennes), publié en feuilleton de janvier à avril 1937, puis sorti en volume la même année. ↩︎
    5. Voir David Marr, Vietnamese tradition on trial 1920-1945, University of California Press, 1981, page 215. ↩︎
    6. Reportage publié dans les colonnes du Petit Parisien durant les derniers mois de 1931. Il sera réédité en volume en 1935 aux éditions de la NRF, avec une préface d’André Malraux. ↩︎